Correspondance européenne | 245, UE

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Le retour au réalisme dans l’ordre monétaire international

Le principal souci du gouvernement Monti, en Italie, semble n’être aujourd’hui que de “sauver l’euro”, convaincu que le bien-être économique de l’Italie et de l’Europe ne tient qu’à la bonne santé de la monnaie unique. D’après lui, le problème de l’Italie et de l’Europe serait d’ordre purement monétaire et l’instrument pour le résoudre serait de nature fiscale.

De fait, l’outil du change et l’outil fiscal sont  les deux éléments-clés des manœuvres économiques des gouvernements. Or, puisque les pays qui sont passés à l’euro n’ont plus en main cet outil du change, il ne leur reste plus guère que l’outil fiscal, du moins tant que ce dernier n’a pas encore été transféré à Bruxelles.

Du reste, le passage final de l’euro-monnaie à l’euro-taxation est directement lié au rôle qui a été attribué à la Banque Centrale Européenne par le Traité de Maastricht, dont Mario Monti a été l’un des plus fervents acteurs. Pour mieux comprendre le processus de la construction européenne, il faut se pencher sur le rôle de la monnaie et des banques qui en détiennent l’utilisation et la production.

Pour ceux qui s’intéressent à ce sujet, je conseille la lecture du livre du Pr. Jörg Guido Hülsmann, L’Éthique de la production de Monnaie (L’Harmattan, Paris 2010). L’auteur est un brillant spécialiste de l’École autrichienne d’Économie, un courant fondé par Karl Menger (1840-1920), qui dans son développement rejoint le réalisme de la tradition scolastique.

Des auteurs comme Ludwig von Mises (1881-1973) et Murray N. Rothbard (1926-1995), qui ne partent pas d’hypothèses théoriques, mais d’une analyse pratique de la circulation monétaire, confirment les thèses déjà exposées par le premier traité scientifique sur la monnaie, le  Tractatus de origine, natura, iure et mutatutionibus monetarum écrit par l’évêque français Nicolas Oresme (1323-1382).

Les scolastiques comme Oresme n’ont pas remis en question la légitimité de la production de la monnaie en soi ; toutefois, ils ont affirmé que, tout comme pour son usage, cette production doit respecter certaines règles éthiques. Ce qui se passe actuellement n’est autre que la conséquence de la séparation entre éthique et économie, qui de nos jours, s’est doublée d’une nette dissociation entre la politique et la morale. Nous nous limiterons à quelques considérations historiques.

La monnaie naît comme le moyen d’échange le plus adapté pour remplacer le troc, conçu comme l’échange de marchandises contre d’autres marchandises. Le moyen de change est lui aussi une marchandise mais qui toutefois, pour être adoptée spontanément, doit pouvoir présenter certaines spécificités : être facilement utilisable et être désirée, en plus du fait de sa facilité d’usage, pour ce qu’elle vaut en elle-même, indépendamment de son pouvoir d’échange.

Ce qui a été le cas, dans toutes les civilisations, de certains métaux comme l’or, l’argent ou le cuivre, que nous pouvons définir comme des “monnaies naturelles” du fait de leurs caractéristiques. Dans la plupart des époques et des lieux de l’Histoire de l’Europe, les monnaies d’argent ont été les plus largement employées pour les paiements quotidiens, tandis que les monnaies d’or étaient utilisées pour les paiements plus importants, et celles de cuivre pour les transactions de moindre valeur.

C’est au XVIIème siècle, avec l’institution de la Banque d’Amsterdam (en 1609) et de la Banque d’Angleterre (en 1694) que le système bancaire vit le jour, fondé sur la monnaie-papier et garanti par l’État. La Banque d’Amsterdam a commencé à émettre des lettres de change, qui certifiaient que le possesseur était le propriétaire légal d’une quantité donnée d’argent déposé dans les coffres- forts de la Banque.

Ces lettres pouvaient à tout moment être échangées en argent aux guichets de la banque, sur simple demande du porteur de ladite lettre de change. Toutefois, pour des raisons de commodité, les gens préféraient faire leurs achats avec les billets, qui certifiaient qu’ils possédaient la somme d’argent gardée par la banque. Les institutions de crédit commencèrent alors à mettre en circulation une masse de billets bien supérieure à la réserve en or ou en argent conservée dans leurs coffres-forts, demandant aux États souverains d’assurer une valeur légale à ces billets.

Ainsi naquit le modèle de banque “à réserve fractionnaire”, dans lequel les États assurent une protection légale aux banques, tandis que ces dernières émettent une monnaie en fonction des directives économiques des gouvernements. La réserve fractionnaire, sur laquelle repose le système bancaire moderne, est le pourcentage des dépôts bancaires que la banque est tenue de posséder conformément à la loi, sous forme d’or autrefois, et aujourd’hui en comptant ou en activités facilement liquidables.

Cette réserve obligatoire qui était au début d’environ 20% s’est progressivement réduite jusqu’à moins de 2 %, pour permettre, à l’avantage des banques, l’expansion du crédit, même si c’est sans une base réelle existante. Le prix Nobel pour l’économie Maurice Allais (1911-2010) en a expliqué les mécanismes.

La réserve fractionnaire constitue un formidable outil de politique monétaire, comme les taux d’intérêt, et surtout elle enrichit considérablement ceux qui produisent et ceux qui prêtent la monnaie. Hülsmann explique que les institutions monétaires modernes ne sont pas apparues du fait d’une nécessité économique, d’une manière spontanée et physiologique, mais bien parce qu’elles permettaient à un lobby de politiciens et de banquiers de poursuivre leurs propres objectifs politiques, et de s’enrichir aux frais de tous les autres états sociaux.

Ce qui exprime la fortune des systèmes de billets qui actuellement dominent la scène dans tous les Pays du monde. Prétendre expliquer l’histoire des deux siècles derniers en termes purement financiers serait pourtant réducteur: il faudrait en réalité insérer ce processus dans un cadre plus vaste, en le reliant à la fondation de la Grande Loge de Londres en 1717, et, dans les mêmes années, au développement de la philosophie déiste anglaise.

Soulignons au passage qu’au cours du XVIIIème et du XIXème siècle, après l’Angleterre, l’évolution du système monétaire a suivi dans d’autres pays aussi, comme la France et l’Allemagne, le même parcours, à savoir : monopole de l’or, banques avec réserve fractionnée au service des finances de l’État, cours légal des billets, pendant que les banquiers prospéraient sous la tutelle de l’État.

Pour renforcer le système, le chancelier allemand Bismarck ouvrit à la fin du XIXème siècle les portes au système monétaire connu sous le nom de gold standard, qui prévoyait la convertibilité des monnaies en or et qui était considéré comme la base du système économique. Le choix de l’or comme monnaie standard dans les échanges internationaux était dû aux États nationaux, dont les banques centrales en or détenaient entièrement leurs monnaies propres.

Or après la Grande Guerre, on assista au gold-exchange standard, un système qui attribuait à deux banques seulement, la Fed américaine et la Banque d’Angleterre, le rôle de banques mondiales. Toutes les monnaies nationales étaient essentiellement des certificats en réserve fractionnaire, couverts par l’or, par le biais du dollar américain.

Même le système prévu en 1944 à Bretton Woods, après la Seconde Guerre Mondiale, était un gold-exchange standard, basé sur des rapports de change fixes entre les devises, qui toutes de référaient au dollar, lequel à son tour était relié à l’or. On arriva ainsi à la création d’un unique coffre central, la banque Fed aux États-Unis, l’unique banque capable de convertir ses propres billets en or.

Afin de permettre une certaine participation des États-Unis à la direction de l’ordre économique mondial, on créa deux bureaucracies internationales qui ont survécu jusqu’à nos jours, à savoir : La Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International (FMI).

Le système de Bretton Woods s’effondra en 1971, quand la Fed refusa de convertir désormais en or les dollars détenus par les autres banques centrales. Les États Unis nationaux, libres de tout lien, commencèrent à émettre ad libitum des billets, ce qui produisit une inflation et fit augmenter la dette publique.

L’abandon du système de Bretton Woods permettait en effet de créer ex nihilo n’importe quelle somme d’argent, sans limites éthiques ou économiques, sur la seule base du crédit accordé aux gouvernements par les Banques centrales, productrices nationales de billets.

Face à l’explosion de l’endettement, les banquiers et les hommes politiques décidèrent de créer un nouveau système monétaire. On en arriva ainsi au Traité de Maastricht (1992), qui prévoyait l’introduction d’une monnaie européenne unique, la création d’un Système de banques centrales (SEBC) et l’institution d’une Banque Centrale Européenne (BCE), comme unique institution capable d’autoriser l’émission de billets et d’établir leur quantité.

En 1997, une année avant l’introduction de l’euro, fut signé entre les Pays de l’Union Européenne le Pacte de Stabilité et de Croissance (PSC), appelé aussi « Pacte d’Amsterdam », dans le but de limiter, en imposant des sanctions, le déficit public des États. Contesté en 2003 par l’Allemagne et la France, les mêmes pays qui aujourd’hui en réclament le respect, le Pacte de stabilité n’a jamais fonctionné, parce que le problème n’est pas l’endettement, mais la monnaie.

L’euro, géré par la BCE, bien que n’étant la monnaie souveraine d’aucun État national, ne tient que parce qu’il jouit du privilège d’une protection légale spéciale de la part de tous. La solution, d’après l’École autrichienne, est de revenir, non pas aux billets nationaux, mais à la monnaie réelle, en Europe et dans les États nationaux. Une société libre et respectueuse de la propriété privée devrait accueillir une multiplicité de monnaies naturelles, laissant aux personnes le choix du meilleur moyen d’échange entre les différentes alternatives possibles.

Les billets ne pourraient pas supporter la concurrence des monnaies naturelles, riches d’une valeur intrinsèque, c’est à dire capables d’être toujours remonétisées. « Ce qu’il faut changer, ce ne sont pas les outils, comme les billets, la monnaie-papier et l’organisation des banques centralescomme l’écrit Hülsmann – ce qu’il faut changer, ce sont les normes légales qui gèrent les banques centrales et la production de monnaie-papier. Ce qu’il faut, c’est abolir les privilèges légaux des banques centrales et des autorités monétaires ».

Le problème est en réalité plus vaste, car il ne suffit pas d’abolir les privilèges légaux, si l’on ne modifie pas les principes de fond de la société moderne, qui a remplacé la primauté de la métaphysique et de la morale par la primauté aberrante de l’économie. Il ne s’agit pas d’une utopie, mais d’un retour au réel: il faut retrouver ce réel dans tous les domaines et à tous les niveaux, de l’économie à la politique, et de l’art à la philosophie. Les utopistes définissent comme utopie tout ce qui s’écarte de leurs rêves difformes. Mais en dehors du réel, il n’y a que la folie auto-destructrice de ceux qui actuellement dirigent l’Europe. (Roberto de Mattei)