Correspondance européenne | 253

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Le véritable enjeu, c’est le Primat de Pierre

Aux nombreuses croix qui marquent le pontificat de Benoît XVI se sont rajoutés tout récemment la fuite de documents confidentiels et les indiscrétions de journalistes sur les luttes de pouvoir au sein du Vatican, les tentatives d’éloigner du Saint Père ceux qui pourtant sont ses plus fidèles collaborateurs, les scandales qui éclaboussent le Trône de Pierre. Il est inévitable que ce genre de situation se crée à partir du moment où, dans une société surnaturelle comme l’est l’Église, c’est, chez l’homme qui vit dans cette société, l’esprit du monde qui prévaut sur l’aspiration à la transcendance.

Et s’il est bien évident que ce climat est artificiellement entretenu par les milieux laïcistes, il n’en demeure pas moins vrai que d’autres milieux tirent également profit de cette atmosphère de grave crise de l’Église. À savoir ceux qui voudraient une réforme radicale de l’Église dans le but d’en transformer si possible Sa divine constitution.

C’est ainsi par exemple qu’est paru sur le quotidien italien “Corriere della Sera” du 17 juin dernier une page entière avec pour titre :  Le Concile de Trente est fini. Cinq siècles après. Les auteurs de cet article, Marco Rizzi et Alberto Melloni, prétendent que la crise à laquelle nous assistons est celle du « modèle d’Eglise tel qu’il a été élaboré par le Concile de Trente à la moitié du XVIème siècle, et que le Concile Vatican II s’est efforcé de mettre à jour et d’adapter aux changements profonds intervenus dans les siècles qui ont suivi ».

D’après Rizzi et Melloni, le centre du modèle tridentin était un organisme autoritaire et bureaucratique : la Curie Romaine. Aujourd’hui ce modèle est en crise et l’Église devrait changer « la forme du gouvernement ecclésiastique », en suivant la voie maîtresse de la “collegialité” indiquée par le Concile Vatican II. « Depuis 1964 on attend un organe collégial permanent – comme l’a écrit Melloni sur ce même quotidien le 4 juin dernier, – et ce n’est pas le Synode des Êvêques qui, lui, est convoqué et ne dispose que de fonctions consultatives qui peut jouer ce rôle : cette attente et ce questionnement sur comment mettre en place cet aspect de la “communion” a dans la réalité pour effet de transformer le Pape en cible pour ceux qui L’ “aident”, et à faire de l’Église le souffre-douleur des medias ».

Donc en réalité les attaques contre la Curie romaine qui déjà résonnaient dans l’aula du dernier Concile se répètent cinquante ans plus tard. La Curie romaine regroupe tous les dicastères et tous les offices qui secondent le Pape pour le gouvernement de l’Église. Cette dernière n’a aucune autorité, si ce n’est celle qu’elle reçoit du Pape : Elle est, pour ainsi dire, Son instrument. Et l’affaiblir signifie affaiblir le pouvoir du Pape. Ce qui est en question, c’est donc bien la souveraineté du Pape, la plénitude de Son pouvoir dans tous les domaines qui relèvent de la puissance de Foi et de gouvernement de l’Église.

Voilà pourquoi Hans Küng, l’hérétique de Tübingen, affirme que : « le Vatican dans son noyau reste aujourd’hui encore une Cour, au sommet de laquelle siège encore un maître absolu, avec des coutumes et des rites médiévaux, baroques, parfois même modernes et des traditions cristallisées. Et plus l’on s’approche du prince régnant en montant dans la carrière ecclésiastique, moins la compétence compte, pourvu que l’on ait un caractère docile et de bonnes capacités d’adaptation aux vouloirs de celui qui règne » (“La Repubblica”, 28 mai 2012).

Le Primat de gouvernement du Pape, ainsi que l’infaillibilité de Son magistère, représentent la base sur laquelle Jésus Christ a institué Son Eglise, base sur laquelle Elle restera fermement ancrée jusqu’à la fin des temps. Ce Primat a été confié à Pierre, le Prince des Apôtres, après la Résurrection (Jn. 21, 15-17) et lui a été reconnu par l’Église primitive, non pas comme un privilège personnel et transitoire, mais comme un élément permanent et essentiel de la constitution divine de l’Église, à laquelle Jésus à donné une forme monarchique, précisément pour en assurer l’indéfectibilité. Il fallait que quelqu’un parle à Sa place, afin de confirmer les fidèles dans la Foi et de les guider à leur fin surnaturelle. C’est pour cette raison que Saint Jean Chrysostome a dit de Saint Pierre qu’il est l’”os Christi”, la bouche du Christ, ou encore l’”os et vertice apostolorum”.

Les racines de la négation du Primat sont lointaines et remontent aux hérésies des premiers siècles, comme le gnosticisme et le montanisme. On la retrouve ensuite à la fin du Moyen Âge, dans les théories selon lesquelles un synode permanent comme le Concile tient sa puissance directement du Christ, et par conséquent est supérieur, ou au moins égal, au Pape. Le conciliarisme a été condamné par le Pape Eugène IV au Concile de Florence (1439) et par le Bienheureux Pie IX au Concile Vatican I (1870) mais il n’a jamais été extirpé de l’Église, et à notre époque il réaffleure dans la théologie néo-moderniste, hélas répandue dans les universités pontificales mêmes, dans les séminaires, dans les librairies et dans les journaux catholiques. Dans l’ère post-conciliaire, la “collégialité” a été le mot d’ordre d’une vision égalitaire et démocratique de l’Église, qui oppose au  “centralisme” du Pape une structure de gouvernement basée sur le rôle d’un ou de plusieurs synodes.

Il s’agirait d’une sorte de “parlement” de l’Église, comportant des courants et des partis qui combattraient entre eux, comme cela s’est déjà produit, justement à cause des tendances polycentriques qui existent. L’universalité de l’Église impose en réalité l’exercice d’une forte autorité centrale ; et si aujourd’hui règnent la fragmentation et l’anarchie, ce n’est certes pas le fait d’un excès de pouvoir, mais bien plutôt éventuellement de l’affaiblissement du gouvernement du Pape, à l’avantage des conférences épiscopales et des réalités périphériques et locales. La crise devant laquelle nous nous trouvons est également la conséquence de ce processus d’érosion de la centralité pontificale. Par ailleurs, les grands réformateurs de l’Église, comme Saint Grégoire le Grand au VIème siècle et Saint Grégoire VII au XIème siècle, ont toujours accompagné leur œuvre d’un renouvellement spirituel et moral en affirmant de façon claire le Primat pontifical.

Ceux qui aujourd’hui veulent réformer la Papauté  sapent le fondement même de l’Église. Alors que ceux qui aiment l’Église ne peuvent que défendre le Primat pontifical contre les tendances conciliarites et localistes.

Aujourd’hui comme hier le papier tournesol des vrais Catholiques, c’est le Pape. Mais l’attachement au Pape n’est pas une affection naturelle et sensible envers un homme, c’est plutôt l’amour de Foi profond, exprimé à l’égard d’une institution fondée par le Christ et représentée par Son Vicaire sur la Terre. C’est lui, et personne d’autre, le juge suprême de dernière instance et aujourd’hui plus que jamais, les Catholiques ont besoin de la parole ferme et définitive du Suprême Pasteur pour combattre les agressions, intérieures et extérieures, que l’Église subit. (Roberto de Mattei)