Correspondance européenne | 254, Italie

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L’Italie de Silvio Berlusconi à Mario Monti

Depuis toujours, l’Italie a été un laboratoire politique, un espace dans lequel on expérimente des projets politiques, culturels et sociaux de portée internationale. Et c’est actuellement le cas avec le gouvernement de Mario Monti, tout comme cela l’a été dans les années Soixante-dix lors du lancement du “compromis historique” entre le PCI (Parti communiste italien), -le plus grand parti communiste en Occident-, et la Démocratie Chrétienne (DC), qui rassemblait les voix de la majorité catholique et modérée du pays.

L’idée du projet était de démontrer qu’il était possible de mettre en place des voies nationales et démocratiques vers le communisme, dans le cadre d’un “eurocomunisme”, indépendant du Kremlin. Or l’assassinat d’Aldo Moro, secrétaire de la Démocratie Chrétienne le 9 mai 1978, enlevé par les Brigades Rouges, devait mettre un terme anticipé à cette expérimentation, qui toutefois marqua profondément la politique italienne des années suivantes.

La chute de l’URSS n’entraîna pas la chute du Parti communiste, qui devait se limiter à changer de nom en 1991 : le PCI devint le PdS (Parti de la Gauche). En revanche, la DC se retrouva démantelée, ébranlée par une série de scandales, montés en épingle par certains secteurs de la magistrature dans le but de favoriser l’ascension de la Gauche. Les communistes furent une fois encore bien près de prendre le pouvoir, mais l’entrée en scène de Silvio Berlusconi, vainqueur des élections en 1994, bouleversa tous les programmes.

À partir de cette date et durant 17 années Berlusconi a dominé la politique italienne, suscitant contre lui de violentes attaques sur le plan politique, journalistique et surtout juridique. Quel que soit le jugement que l’on porte sur Berlusconi, il est indéniable que l’on a monté contre lui une véritable persécution judiciaire. Il suffit de dire que sur les quelques cinquante affaires pénales qu’il a subies, aucune ne s’est finie par un jugement définitif de condamnation, et le 27 juin dernier la vingt-septième absolution lui a été signifiée.

Berlusconi avait dans un premier temps fondé le parti Forza Italia en 1994, puis celui du Popolo della Libertà en 2009. Il est parvenu à survivre aux attaques de la politique, des médias et de la magistrature, mais pas à la crise interne de son parti due en partie aux frictions avec Gianfranco Fini, l’ex leader du parti Alleanza Nazionale qui aspirait à devenir le chef d’un nouveau “centre” d’inspiration laïciste. Le manque d’une majorité solide a ainsi empêché Berlusconi de résister à la dernière attaque qu’a déclenchée contre lui la Banque Centrale Européenne. Par une lettre en date du 5 août 2011, la BCE demandait au Président du Conseil italien d’effectuer une série d’importantes réformes économiques, menaçant en cas de non exécution, de le priver du soutien financier nécessaire pour affronter la situation difficile dont l’Europe souffre depuis la crise américaine de 2008.

C’est ce qui arriva à l’automne 2011, lorsque le peuple italien apprit pour la première fois l’existence du mot “spread”, qui indique la différence entre le rendement des titres allemands de l’État (Bund) et les titres italiens (BTp), perçus comme étant “à risque” par les investisseurs. Une manœuvre conjointe de la part de la BCE, des agences de rating et des médias internationaux créa alors autour du “risque spread”, un climat psychologique insoutenable pour le gouvernement. Le 12 novembre 2011 Silvio Berlusconi donnait sa démission et le 16 novembre, sur désignation du Président de la République, Giorgio Napolitano, l’économiste Mario Monti fut institué comme nouveau Président du Conseil.

Mario Monti n’est pas un homme d’une grande stature politique ou intellectuelle, mais il a toujours été un exécuteur zélé des directives des oligarchies financières, à l’ombre desquelles il a grandi. Sa ponctualité pour accomplir les tâches qui lui ont été confiées lui a valu de recevoir la charge de Commissaire européen de 1994 à 2008, de Président de la Commission Trilatérale pour l’Europe, de membre du Conseil de Direction du groupe Bilderberg, d’Advisor de la banque Goldman Sachs ainsi que de l’agence Moody’s. La fidélité de Monti aux pouvoirs forts est consacrée par son rôle d’éditorialiste du quotidien “Corriere della Sera”, l’organe de presse par excellence de l’establishment italien.

Le choix de Monti est dû aussi à son “eurofanatisme”. Le “Corriere della Sera” du 2 janvier 1999 annonçait la naissance de l’euro par un article en première page sous la plume de Mario Monti, avec pour titre : Comme une guerre de libération. L’auteur y affirmait que le 1er janvier 1999, « pour la première fois depuis les guerres d’indépendance », renonçant à sa monnaie, l’Italie « a renforcé l’unité nationale ». La « guerre de libération » à l’égard de la lire, qu’a prônée le ministre du Trésor de l’époque, Carlo Azeglio Ciampi, a mené en réalité à une perte substantielle de la souveraineté et de l’indépendance nationale.

Mais Monti, qui a succédé à Ciampi en tant que ministre et Président du Conseil, soutient le projet des partisans ultras de l’Europe de dissolution des États. Ce n’est pas un hasard s’il fait partie, en même temps que Daniel Cohn Bendit, Jacques Delors et Joshka Fischer, du “Groupe Spinelli”, qui tire son nom d’Altiero Spinelli (1907-1986), le principal partisan, avec Jean Monnet, de la “mort” des États européens.

Le Professeur Monti a été désigné par les lobbys financiers pour sauver l’Union Européenne et sa monnaie unique qui risquent, vingt ans après la signature du Traité de Maastricht, de s’effondrer. « L’euro est un grand projet irréversible » comme l’a proclamé Monti lors d’une rencontre avec Merkel, Hollande et Rajoy, à Rome le 22 juin dernier. Puis, lors du sommet qui s’est déroulé à Bruxelles la semaine suivante, il a chanté victoire parce que les autres leaders européens, à commencer par Angela Merkel, ont répondu à ses exigences. Cette condescendance était à prévoir : sans elle, le gouvernement serait tombé. Or c’est là tout ce que les eurocrates veulent éviter : la défaite de cet homme destiné à sauver l’Union Européenne et sa monnaie.

Ces organismes disposeront d’un fond de 750 milliards qu’ils délégueront à un organisme pour venir en aide aux états en difficulté. Le fond est financé par tous les  États européens, à commencer par ceux qui ont besoin de recourir à des prêts. En effet, les pays de la zone euro, pour obtenir une aide financière doivent à leur tour verser des sommes massives d’argent et renoncer à leur souveraineté dans les choix qui concernent la politique économique, la déléguant à un organisme qui se présente comme immune de toute forme de juridiction, et donc de contrôle, tant national qu’international. L’ESM, en résumé, prend l’argent à ces mêmes pays auxquels ensuite il prête??. Cette nouvelle entité juridique qui s’ajoute à la BCE va cependant étendre ses pouvoirs en devenant directement responsable de la supervision des Banques centrales, ce qui entraînera une réduction des souverainetés nationales.

La route que Monti veut entreprendre est celle d’un gouvernement central de l’économie européenne qui puisse réaliser les objectifs de l’unification monétaire et fiscale, nécessaires pour la liquidation définitive des États nationaux. Ce dirigisme remonte au comte Claude-Henry de Saint-Simon (1760-1825), l’éminent représentant du socialisme technocratique, qui dès 1803, date de parution de ses Lettres d’un incroyant de Genève à ses contemporains, proposait la création d’un « Grand Conseil de Newton », un collège suprême formé de vingt et un savants élus par tout le genre humain, dont la tâche serait de régénérer le monde en imposant un nouveau credo scientifique. Dans ses œuvres ultérieures, Saint-Simon théorisa la réforme de la société européenne sur le modèle d’une grande entreprise : le pouvoir politique sur les hommes devrait être remplacé par l’administration des biens et la politique devrait être transformée en science de la production. Cette transformation sociale serait  encouragée par la religion humanitaire du « Nouveau christianisme ».

La conception saint-simonienne d’une science « opérationnelle », par laquelle l’Homme peut dominer toute chose, y compris l’homme lui-même, se retrouve dans les principaux courants de pensée du XIXème siècle. Le marxisme en a codifié le principe, en se présentant comme la philosophie destinée à vérifier dans la pratique sa vérité, c’est à dire comme une philosophie qui se faisait histoire et, se faisant histoire, elle se faisait vraie. Pendant plus de 70 ans, entre 1917 et 1989, ce que l’on a appelé le « socialisme réel » a au contraire démontré dans la pratique le caractère utopique de sa pensée, jusqu’à entraîner dans son effondrement les grandes utopies globales, qui durant le XIXème et le XXème siècle avaient prétendu « construire »  un monde nouveau. Le marxisme a cédé au scientisme de la « société technologique », qui tout en acceptant la réduction marxiste des idées à un outil de production, en refuse les aspects révolutionnaires et messianiques. Les dernières étapes de ce parcours de sécularisation de la modernité voient aujourd’hui les sciences humaines remplacées par l’économie qui devient une idéologie porteuse de vérité et de valeur absolue.

Quand on affirme que Mario Monti est un « technicien », cela revient à ne rien dire sur lui. Monti a une vision politique et religieuse saint-simonienne : il est un prêtre du nouveau culte technocratique. Ce culte, en Italie, forme son clergé à l’Université Bocconi de Milan, et l’envoie ensuite dans les grandes banques d’affaires comme la Goldman Sachs ou bien la Morgan Stanley. Monti, après une carrière d’euro-burocrate satisfaisante, s’est vu appelé à réaliser un gouvernement de l’économie qui, partant du laboratoire italien, pourrait ensuite être étendu comme modèle de « super-gouvernement » à toute l’Union Européenne. Le gouvernement des « techniciens » est un gouvernement oligarchique qui s’impose en prétextant l’urgence, et qui prévoit la suspension de la démocratie. En Italie, le Parlement a de fait été privé de son autorité et de ses pouvoirs et joue un rôle qui se limite à la ratification des décisions du Premier Ministre qui, chaque fois qu’il se trouve en difficulté, recourt au vote de confiance.

Or, quels ont été les résultats ? En presque huit mois de gouvernement, Monti ne s’est distingué que par l’augmentation des impôts. La pression fiscale italienne est devenue la plus élevée au monde ; la consommation a chuté, la croissance et le développement se sont arrêtés, la récession s’est imposée. Sous prétexte de frapper l’évasion fiscale, le secret bancaire a été totalement aboli et le citoyen a été spolié de la liberté d’utiliser l’argent comme bon lui semble ; il devra rendre compte de toutes ses dépenses au fisc, qui voit en lui un ennemi potentiel.

D’après l’Institut de recherche Datamonitor, la popularité du Président du Conseil a chuté au cours des six premiers mois de l’année 2012 de 53 % en janvier à 43 % en juin. À la question : « Y aura-t-il encore l’euro dans un an ?», 39 % seulement des Italiens ont répondu « oui ». L’indice de popularité du gouvernement chute de jour en jour, mais les partis politiques craignent que s’ils retirent leur soutien au pouvoir exécutif, le Pays plongera dans le chaos. Les citoyens ont perdu la confiance dans les hommes politiques et ils sont tentés par une abstention massive ou par un vote à Beppe Grillo, le comédien qui, grâce à une agence de marketing spécialisée dans la publicité en ligne a créé le blog le plus important en Italie, qui a fait la fortune politique et personnelle de l’acteur. Mais la protestation de Grillo est celle d’un homme de gauche, dépourvu de tout principe ou de toute référence, versatile selon ses humeurs diverses au cours de la journée.

Le petit parti de Magdi Cristiano Allam, Io amo l’Italia (J’aime l’Italie), est quant à lui plus prometteur, et rallie différents thèmes, tels que le refus de l’euro, la dénonciation de l’immigration islamique et la défense de la vie. Mais aura-t-il la possibilité de se développer, sans besoin de l’appui des “pouvoirs forts”? Le succès de la Grande Marche pour la Vie qui s’est déroulée à Rome le 13 mai dernier démontre de toutes façons qu’il existe une opinion publique catholique vive et réactive. L’avenir de l’Italie n’est pas encore fixé. (Roberto de Mattei)