Correspondance européenne | 255, Italie

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Italie : lorsque le voile devient une idéologie

Une fois de plus de la violence contre une femme, jeune et, de plus, enceinte. Il ne s’agit pas de jalousie, de trahison, ou d’une femme qui voulait vivre une vie de manière éhontée. Il s’agit d’une jeune femme de vingt ans, fille d’un Tunisien, mariée à un Égyptien de dix-neuf ans. Son crime fut de ne pas supporter la chaleur atroce de Porto Empedocle, en Sicile, et d’avoir enlevé le voile qui couvrait son visage, même si son mari lui avait ordonné de ne pas le faire.

Ce fait très grave montre que très souvent le voile, qu’il soit intégral, comme dans ce cas, ou qu’il s’agisse d’un simple foulard, n’est pas un libre choix. Il n’est pas exclu que certaines filles et femmes portent le voile pour une croyance personnelle, mais il est certain que le voile, sous toutes ses formes, est devenu parfois un symbole d’appartenance, mais très souvent de soumission à l’homme. Un élément encore plus grave est la définition commune de voile “islamique” c’est-à-dire du voile prescrit par le Coran. Eh bien, il n’en est pas ainsi.

Malheureusement, la traduction du texte coranique la plus répandue en Italie, en particulier chez les convertis et les converties, autrement dit celle publiée par Newton & Compton sous la direction de Roberto Hamza Piccardo avec la « révision et le contrôle doctrinal de l’Union des Communautés et Organisations islamiques d’Italie », donne une version fausse et idéologique du verset du hijab, le verset 31 de la sourate de la « Lumière ».

Picard [Piccardo] traduit : « Et dis aux femmes croyantes de baisser leurs regards et d’être chastes et de montrer, de leurs ornements, seulement que ce qui apparaît ; de laisser tomber leurs voiles jusqu’à la poitrine et ne pas montrer leurs ornements à personne d’autre que leurs maris, leurs pères, les pères de leurs maris, leurs fils, les fils de leurs maris, leurs frères, les fils de leurs frères, les fils de leurs sœurs, les femmes musulmanes, les esclaves qui ne possèdent rien, les domestiques mâles qui n’ont point de désir, les jeunes garçons pré-pubères qui n’ont aucun intérêt pour les parties cachées des femmes. Et qu’elles ne frappent pas des pieds de façon à montrer les ornements cachés ». Donc, le texte traduit de cette façon indiquerait une claire prescription du voile qui, en descendant de la tête, couvrirait également la poitrine ; il ne s’agit donc pas d’un simple foulard qui couvre la tête, mais d’un voile qui dissimule aussi le visage.

Observons au contraire, la traduction d’Alessandro Bausani du verset concernant le voile, publiée par Rizzoli. Ce traducteur est un des plus importants experts italiens de l’Islam: « Et dis aux croyantes de baisser leurs regards et de garder leurs hontes et qu’elles ne montrent pas trop leur parties les plus belles, sauf ce qui apparaît, et de couvrir leurs seins d’un voile et ne pas montrer leurs parties les plus belles ». Ici le concept est complètement différent : ce sont les seins qui doivent être couverts et non le visage. D’ailleurs le texte arabe utilise la préposition ‘ala “sur” et non pas la préposition ‘ila “jusqu’à”. En outre, le terme utilisé pour désigner le voile n’est pas hijab, également synonyme de “draperie”, “rideau” qui indique une séparation verticale, mais khumur qui est simplement synonyme de “manteau”.

Si la version et l’interprétation du plus important expert italien de l’Islam n’était pas suffisante, il suffirait de lire l’essai sur le voile de Gamal al-Banna, théologien égyptien, entre autre frère cadet du plus célèbre Hasan al-Banna, fondateur des Frères musulmans. Et bien, dans le célèbre texte, qu’il serait utile de traduire dans toutes les langues occidentales, al-Banna n’a pas de doutes : le voile n’est pas une obligation islamique.

Le théologien commence à partir d’une prémisse : « La femme, tout en étant un être féminin, est aussi, surtout et avant tout, un être humain » (voir Gamal al-Banna, al-Hijab, Dar al-Shoruk, Le Caire 2008, p. 17). Son raisonnement tourne autour du concept de la femme comme être humain, afin d’envoyer une accusation claire à la communauté internationale : « Il semble que les rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme ne se soient pas encore aperçus qu’il y a encore des conditions et des traditions qui empêchent aux femmes de jouir des droits les plus communs en tant que êtres humains. Par exemple, le droit de s’habiller d’une certaine manière, de découvrir ou couvrir les cheveux et les mains, le droit de sortir de chez soi et de décider ce dont ont a besoin … » (p. 19).

Ce n’est pas un hasard qu’al-Banna soit très clair lorsque l’on aborde la question du voile intégral : « Nous sommes totalement contre le voile intégral que nous définissons comme un crime qu’aucune société ne peut justifier et qui ne peut être confondu avec aucun droit. Rien ni aucune condition ne pourront jamais le justifier » (p. 26). En ce qui concerne le hijab il rappelle que « le mot hijab est utilisé sept fois dans le Coran », et suite à l’examen de ces sept versets, al-Banna conclut qu’« il est clair que le mot hijab ne se réfère pas toujours à un vêtement comme on pense généralement » (p. 84).

L’essai du frère du fondateur des Frères musulmans – ces derniers étant parmi les principaux partisans du hijab comme obligation islamique – s’appuyant sur des nombreuses citations coraniques et tirées de la tradition islamique, rappelle sans arrêt que « ce qui rend le hijab une obligation, est une pratique, une tradition ou une mauvaise pensée, pas un devoir religieux » (p. 147).

Si Gamal al-Banna a été le premier à consacrer un essai sur ce thème particulièrement pertinent aujourd’hui, surtout en Occident, il n’est pas le seul. Le théologien égyptien Muhammad Rashid, la sociologue marocaine Fatima Mernissi, le professeur yéménite Elham Manea, la sociologue algérienne Khalida Messaoudi et beaucoup d’autres musulmans qui connaissent les textes et les analysent de façon critique sont du même avis. Sans oublier leurs précurseurs, tels que l’Égyptien Qasim Amin et le Tunisien Tahar Haddad, qui entre le XIXe siècle et le début du XXe siècle, ont beaucoup écrit en faveur de l’émancipation des femmes arabo-islamiques et ont identifié dans le voile une des clés pour leur liberté. (V. C.)