Correspondance européenne | 255

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La Divine Providence et le chaos contemporain

« La Divine Providence ne fait jamais faillite ». C’est par cette phrase de saint Joseph Cottolengo que se concluait un article paru dans le mensuel italien “Radici Cristiane” de novembre 2008, dans lequel je commentais la vague tumultueuse de la crise financière qui à l’époque commençait à submerger l’Europe. Depuis la tempête s’est amplifiée au point de devenir un véritable tsunami. Plus que jamais, cette maxime de Cottolengo est d’actualité, et elle le sera toujours plus dans les jours difficiles et confus qui nous attendent. 

Les causes proches de la crise économique, – nous parlons de celle qui semble nous toucher de plus près –, sont liées au processus déréglé de globalisation qui a été lancé dans les années ‘90 par l’OMC (Organisation Mondiale pour le Commerce) et à l’institution inconsidérée de l’euro, la monnaie unique qui a commencé à circuler en Europe il y a exactement dix ans. Il existe cependant des causes lointaines et profondes. Leur origine tient au fait que les sciences économiques, ainsi que toutes les autres disciplines humaines, aient pris des distances à l’égard des principes religieux et moraux qui régissent le monde. Actuellement la crise de l’économie se double d’une crise de la politique et de la morale. Or toutes ces convulsions ont une origine métaphysique. Le monde s’est éloigné de Dieu, et Notre Seigneur a abandonné le monde à lui-même.

La vie a été organisée de manière à ce que Dieu se retrouve absent de tout, et que ce soit l’Homme qui se retrouve au centre de tout. Cette inversion des niveaux a eu pour conséquence une complète désagrégation du système social. En effet, une société à laquelle on supprime ses fondements divins et naturels est destinée à s’abîmer dans le chaos, qui se manifeste par le manque de ces règles stables qui habituellement président à toute forme de vie en commun civile. Il n’existe qu’une seule philosophie sociale dont le modèle consiste à construire la famille naturelle, une union fondée sur le mariage indissoluble d’un homme et d’une femme, et qui se nourrit des paroles de vie surnaturelles de l’Évangile. Or actuellement l’ordre qui découle de la nature humaine et de l’enseignement de notre Rédempteur a été systématiquement renversé, à commencer par l’ordre que représente l’économie.

Ainsi, l’épargne, sur laquelle se basait autrefois la société a été remplacée par la dette, qui est devenue l’horizon de tous ceux qui peinent sans jamais parvenir à récolter les fruits de leur travail. La propriété privée est de nos jours pénalisée à tel point qu’elle est en passe de devenir un luxe impossible. La famille n’est pas protégée, voire, elle est combattue par les États, qui opposent à cette dernière des modèles vicieux, tels que les mariages homosexuels, tandis que les défenseurs de la morale sont traités comme des criminels. L’avenir des peuples est étouffé à la naissance, par la pratique assassine de l’avortement légalisé. Partout en Occident les naissances, qui sont la richesse des nations, chutent, y compris du fait des couples qui vivent en concubinage avant le mariage et des pratiques contraceptives.

Les jeunes, qui sont soumis à une formation scolaire et universitaire interminables se retrouvent déversés sur un marché du travail qui leur réserve la désillusion et le chômage, pendant que la société s’emploie à faire disparaître chez eux tout espoir dans l’avenir. Les idéaux de beauté, de pureté, d’honnêteté sont remplacés par ceux de la recherche du plaisir et du succès matériel. Dans ce théâtre de misères et de mensonges qu’est notre époque, ceux qui gagnent sont ceux qui parviennent à s’affirmer par n’importe quel moyen et par un étalage éhonté de biens matériels. Parallèlement au relativisme moral on voit croître le relativisme religieux, maquillé en œcuménisme. Cette propagande iréniste fait croître la tiédeur de la Foi chrétienne ainsi qu’un état d’esprit de reddition face à l’Islam qui quant à lui progresse en Europe avec des airs de conquérant.

Alors, dans cet horizon confus et pestilentiel qui opprime le cœur et offusque l’esprit, là où ceux qui devraient parler se taisent et ceux qui devraient se taire nous submergent de paroles inutiles, et alors que tout semble perdu, l’âme, privée de toute aide, lève les yeux vers Notre Seigneur et, dans un immense élan de confiance, elle s’adresse à la Divine Providence.

La Divine Providence est en fin de compte l’ordre de l’univers créé : elle est l’ordre dans l’Église, dans la société, dans la famille, dans la vie personnelle. Lorsque la vie des hommes et des peuples se déroule en suivant l’ordre, tout advient de manière harmonieuse et productive. Il n’y a pas de tensions sociales, ni de confusions dans les idées, ni d’incertitudes sur l’avenir. L’ordre exige l’unité des parties, c’est à dire leur convergence vers un bien commun, qui est aussi une vérité commune. Or dans l’univers il n’y a pas de vérité, ni absolue ni relative, en dehors de Jésus-Christ, Fils de Dieu et Dieu Lui-même, qui s’est fait homme pour sauver, par la Grâce surnaturelle, le monde plongé dans le péché.

Ceux qui dans leurs choix publics ou privés refusent par principe ou ignorent de fait l’existence du péché, duquel dérivent tous les maux de l’univers, et refusent aussi la nécessité de la Grâce pour vaincre le Mal, ceux-là ne peuvent que tâtonner inexorablement dans l’obscurité. Tant que les professeurs qui nous gouvernent, qui sont analphabètes en terme de religion et de morale, prétendront résoudre les problèmes auxquels ils sont confrontés en passant outre la Loi de l’Évangile, il resteront voués à un échec humiliant. Nous avons vu de bien nombreux échecs au cours des dernières décennies et nous en verrons encore. Car les paroles des prophètes sont redoutables: « Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme, qui prend la chair pour son secours, et dont le cœur s’écarte de Yahvé ! Il est comme un chardon dans la steppe désertique, (…) il habite dans les lieux brûlés au désert, une terre salée où personne ne demeure » (Jérémie 17, 5-6).

Ni les hommes politiques ni les spécialistes en économie ne sont en mesure de prévoir ce qui va se passer, et de cette incapacité même dans laquelle ils se trouvent découle l’impossibilité pour eux de trouver des solutions pour résoudre la crise. Aujourd’hui le choix est radical : c’est soit la Divine Providence, soit le chaos. La Providence possède un pouvoir illimité : tout est soumis à Sa puissance et Elle est à même de pourvoir à tous nos besoins, spirituels et matériels. Quant à nous, efforçons-nous de tenter de redresser ce qui est tordu, en commençant par rendre à Dieu son primat social. Les paroles de l’Evangile sont infaillibles : « Cherchez avant tout le Royaume de Dieu et sa justice, et le reste voussera donné apr surcroît » (Mt. 6, 25-26). Dieu répond aux besoins de ceux qui Le servent, et seuls ceux qui s’éloignent de Lui doivent se préoccuper de leur futur, dans le temps et dans l’éternité.

Dans l’Histoire, rien n’est irréversible, sauf la Volonté de Dieu. Notre ultime ressource est la Divine Providence qui ne trompe pas, qui n’abandonne pas, parce qu’Elle est Dieu Lui-même, considéré dans ses rapports avec les créatures. Nous nous reconnaissons comme étant des créatures, tirées du néant, sans aucune évolution, dépendantes en toute chose de Dieu. La Divine Providence, qui est Amour, nous assiste et nous conduit de manière irréversible à notre fin. Et cela seul nous suffit.
(Roberto de Mattei)