Correspondance européenne | 260, Saint-Siège

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Saint-Siège : le Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi contre Benoît XVI ?

Dans le cadre d’un article surprenant publié dans les colonnes de “L’Osservatore Romano” du 29 novembre 2012, S.Exc. Mgr Gerhard Ludwig Müller, Archevêque Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi a élevé le Concile Vatican II à dogme unique et absolu de notre temps.

Se basant sur une lecture absolument personnelle du désormais célèbre discours de S.S. Benoît XVI à la Curie romaine du 22 décembre 2005, Mgr Müller écrit à propos de « l’herméneutique de la réforme dans la continuité » : « Cette interprétation est la seule possible selon les principes de la théologie catholique c’est-à-dire en considérant l’ensemble indissoluble constitué par l’Ecriture Sainte, la Tradition complète et intégrale et le Magistère dont la plus haute expression est le Concile présidé par le Successeur de Saint Pierre en tant que Chef visible de l’Eglise. En dehors de cette unique interprétation orthodoxe, il existe malheureusement une interprétation hérétique, c’est-à-dire l’herméneutique de la rupture, tant sur le versant progressiste, que sur le versant traditionaliste. Tous deux ont en commun le rejet du Concile ; les progressistes désirant le laisser derrière eux, comme s’il s’agissait seulement d’une saison devant être abandonnée pour arriver à une autre Eglise, les traditionalistes ne voulant pas y arriver, comme si cela était l’hiver de la Catholi

Afin d’appuyer sa dogmatisation du Concile Vatican II, Mgr Müller prétend établir un lien de continuité absolue entre l’actuelle position du Pape et celle que prit le Père Joseph Ratzinger, alors jeune théologien de S. Em. le Cardinal Frings au Concile Vatican II. Mgr Müller ignore l’évolution théologique du Cardinal Frings durant le Concile Vatican II. Il ignore également l’évolution théologique cinquantenaire du Cardinal Ratzinger et, que l’ignorance de cet itinéraire théologique soit délibérée, le démontre un fait tout aussi surprenant : dans l’opera omnia allemande du Cardinal Ratzinger placée sous la direction du même Mgr Müller, est omise l’importante allocution du Cardinal Ratzinger à la Conférence épiscopale chilienne du 13 juillet 1988, dans laquelle celui qui était alors le Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi qualifiait de « limpide » « le fait que tous les documents du Concile n’ont pas la même autorité », affirmant : « Le Concile Vatican II n’a pas été traité comme une partie de l’ensemble de la tradition vivante de l’Eglise mais comme une fin de la Tradition, un nouveau départ. La vérité est que ce Concile n’a défini aucun dogme et a choisi de manière délibérée de demeurer à un niveau modeste, en tant que Concile uniquement pastoral. Cependant, nombreux sont ceux qui le traitent comme s’il s’était transformé en une sorte de super dogme qui obscurcit tout le reste. Cette idée est rendue plus forte encore par ce qui se passe aujourd’hui. Ce qui précédemment a été considérée comme la plus sainte – la forme dans laquelle la liturgie a été transmise – semble à l’improviste être la chose la plus interdite de toutes, la seule à pouvoir être impunément interdite. On ne supporte pas que les décisions prises par le Concile soient contestées. D’autre part, si certains mettent en cause les règles antiques ou même les principales vérités de la foi – par exemple la virginité corporelle de Marie (NDR : n’étaient-ce pas là les thèses de Mgr Müller ?), la Résurrection corporelle de Jésus, l’immortalité de l’âme etc. – personne ne proteste ou le fait seulement avec la plus grande modération. Moi-même, lorsque j’étais professeur, j’ai vu comment l’Evêque même qui, avant le Concile, avait licencié un enseignant qui était réellement irrépréhensible suite à une certaine crudité de son discours, n’a pas été en mesure, après le Concile, d’éloigner un professeur qui a ouvertement nié des vérités de foi certaines et fondamentales. Tout cela conduit de très nombreuses personnes à se demander si l’Eglise d’aujourd’hui est réellement la même d’hier ou s’ils l’ont changé avec quelque chose d’autre sans le dire à personne. La seule manière dont le Concile Vatican II peut être rendu plausible est de le présenter comme il est : une partie de la tradition ininterrompue et unique de l’Eglise et de sa foi ».

Lors de la célébration de la Messe avec laquelle il a ouvert, le 11 octobre, l’Année de la Foi, le Pape a parlé du monde contemporain comme d’un « désert spirituel ». Benoît XVI a voulu que l’inauguration de l’Année de la Foi coïncide avec le 50ème anniversaire du Concile Vatican II et il a expliqué : « Si aujourd’hui l’Église propose une nouvelle Année de la foi ainsi que la nouvelle évangélisation, ce n’est pas pour célébrer un anniversaire, mais parce que c’est une nécessité, plus encore qu’il y a 50 ans ! Et la réponse à donner à cette nécessité est celle voulue par les Papes et par les Pères du Concile, contenue dans ses documents… Les dernières décennies ont connu une « désertification » spirituelle. Ce que pouvait signifier une vie, un monde sans Dieu, au temps du Concile, on pouvait déjà le percevoir à travers certaines pages tragiques de l’histoire, mais aujourd’hui nous le voyons malheureusement tous les jours autour de nous. C’est le vide qui s’est propagé. Mais c’est justement à partir de l’expérience de ce désert, de ce vide, que nous pouvons découvrir de nouveau la joie de croire, son importance vitale pour nous, les hommes et les femmes. Dans le désert on redécouvre la valeur de ce qui est essentiel pour vivre ; ainsi dans le monde contemporain les signes de la soif de Dieu, du sens ultime de la vie, sont innombrables bien que souvent exprimés de façon implicite ou négative. Et dans le désert il faut surtout des personnes de foi qui, par l’exemple de leur vie, montrent le chemin vers la Terre promise et ainsi tiennent en éveil l’espérance ».

Le Pape a ensuite rappelé comment le Bienheureux Jean XXIII présenta l’objectif principal du Concile en ces termes : « Voici ce qui intéresse le Concile Œcuménique : que le dépôt sacré de la doctrine chrétienne soit défendu et enseigné de façon plus efficace. (…) Le but principal de ce Concile n’est donc pas la discussion de tel ou tel thème de doctrine… pour cela il n’est pas besoin d’un Concile … Il est nécessaire que cette doctrine certaine et immuable, qui doit être fidèlement respectée, soit approfondie et présentée de façon à répondre aux exigences de notre temps ».

Le « proprium » du Concile Vatican II et du post-Concile ne fut donc pas le caractère dogmatique mais le caractère pastoral puisque, comme l’explique Benoît XVI, le Concile Vatican II « n’a rien produit de nouveau en matière de foi et n’a pas voulu substituer ce qui est antique. Il s’est plutôt préoccupé de faire en sorte que la même foi continue à être vécue dans l’aujourd’hui, continue à être une foi vivante dans un monde en mutation. Les Pères conciliaires – a-t-il ajouté – entendaient présenter la foi de façon efficace. Et s’ils se sont ouverts avec confiance au dialogue avec le monde moderne c’est justement parce qu’ils étaient sûrs de leur foi, de la solidité du roc sur lequel ils s’appuyaient. En revanche, dans les années qui ont suivi, beaucoup ont accueilli sans discernement la mentalité dominante, mettant en discussion les fondements même du depositum fidei qu’ils ne ressentaient malheureusement plus comme leurs dans toute leur vérité ».

Si le besoin de trouver un nouveau langage pour le monde naissait et ne pouvait que naître du désir de dilater la foi, le but était pratique et c’est sur la base des résultats concrets que l’on doit juger si les moyens pour atteindre le but ont été efficaces et adéquats. Les faits de ces cinquante dernières années nous disent malheureusement que le Concile n’obtint pas les résultats qu’il s’était fixé comme l’admettait en ces termes, dès 1985 le Cardinal Joseph Ratzinger, alors Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, dans son célèbre Rapport sur la Foi: « Il est incontestable que ces vingt dernières années ont été décidément défavorables à l’Eglise catholique. Les résultats qui ont suivi le Concile semblent cruellement opposés aux attentes de tous, à commencer par celles de Jean XXIII et de Paul VI (…) On s’attendait à un bond en avant et on s’est en revanche trouvé face à un processus progressif de décadence qui s’est développé en large mesure sous le signe d’un rappel à un prétendu « esprit du Concile » et de telle manière l’a discrédité ». Ce qui eut lieu ne fut pas le « bond en avant » souhaité par Jean XXIII mais une désertification spirituelle qui a ses causes également dans un « esprit du Concile » qui, comme l’a expliqué le Pape, est allé bien au-delà de la “lettre” des documents conciliaires.

Le Concile ne se réduit certainement pas à ses documents et les historiens ont déjà commencé une œuvre d’approfondissement et d’analyse de l’événement, situé dans son contexte. Les documents mêmes du Concile ne doivent cependant pas être dogmatisés mais examinés avec un esprit critique et à la lumière de la Tradition, comme Benoît XVI l’a fait dans la préface d’un recueil de ses écrits conciliaires publié par la maison d’édition allemande Herder et anticipée par “L’Osservatore Romano” du 11 octobre 2012.

En invitant à une relecture des documents du Concile Vatican II, le Pape affirme dans ce texte que la constitution conciliaire Gaudium et spes sur l’Eglise dans le monde de ce temps n’a pas explicité ce qui était « essentiel et constitutif de l’âge moderne ». « Derrière la vague expression – a écrit Benoît XVI – “monde d’aujourd’hui” se trouve la question du rapport avec l’époque moderne. Pour l’éclaircir il aurait été nécessaire de mieux définir ce qui était essentiel et constitutif de l’époque moderne. On n’y est pas parvenu dans le Schéma XIII. Même si la Constitution pastorale [Gaudium et spes] exprime beaucoup de choses importantes pour la compréhension du “monde” et apporte d’importantes contributions sur la question de l’éthique chrétienne, sur ce point elle n’a pas réussi à offrir un éclaircissement substantiel ».

Le Concile Vatican II n’est pas un tout à accepter ou à refuser “en bloc”. La Gaudium et Spes, par exemple, semble aujourd’hui un document n’étant plus actuel, marqué par le mythe du progrès propre aux XIXe et XXe siècles et rempli de cet esprit mondain dont l’Eglise se libère difficilement.

S’adressant aux Evêques réunis dans la Salle du Synode, le 8 octobre 2012, Benoît XVI a encore déclaré : « Le chrétien ne doit pas être tiède. L’Apocalypse nous dit que là est le plus grand danger du chrétien: qu’il ne dise pas non, mais un oui très tiède. Cette tiédeur discrédite justement le christianisme. La foi doit devenir en nous une flamme de l’amour, une étincelle qui enflamme réellement mon être, qui devient une grande passion de mon être et enflamme ainsi mon prochain. Ceci est le mode de l’évangélisation: “Accendat ardor proximos”, que la vérité devienne en moi charité et la charité enflamme, comme le feu, mon prochain. Seulement dans cette action d’enflammer l’autre à travers la flamme de notre charité, croît réellement l’évangélisation, la présence de l’Évangile, qui n’est plus seulement parole mais réalité vécue ».

Aujourd’hui, les chrétiens doivent répondre à l’appel du Pape, en témoignant de manière radicale l’intégralité de leur foi. C’est le chemin que Benoît XVI indique à tous les fidèles, à commencer par les Evêques : non pas le retour au Concile Vatican II mais le retour à Jésus Christ, seule Voie, Vérité et Vie. (R. d. M.)