Correspondance européenne | 264, Saint-Siège

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Saint-Siège : le Saint Esprit et le prochain Conclave

Les yeux du monde entier, pas seulement ceux des catholiques, sont tournés en ce moment vers Saint-Pierre de Rome, pour savoir qui sera le nouveau Vicaire du Christ. L’attente qui se manifeste à la veille de chaque Conclave est cette fois-ci encore plus intense à cause des récents évènements qui ont provoqué perplexité et confusion.

 Massimo Franco écrit sur le “Corriere della Sera” du 27 février 2013 «qu’on est en train de vivre au sein de la Cité du Vatican la fin d’un modèle de gouvernement et de conception de la papauté» et compare les difficultés que l’Eglise traverse aujourd’hui à la phase finale de la crise du Kremlin soviétique. «Le déclin de l’Empire vatican – écrit-il –, accompagne celui des Etats-Unis et d’une Union européenne en crise économique et démographique. Il nous montre un modèle de papauté et de gouvernement ecclésiastique centralisé qui est confronté à une réalité fragmentée et décentralisée». La crise de l’empire vatican est présentée comme la crise d’un modèle de Papauté et de gouvernement ecclésiastique inadéquat au monde du XXIème siècle. La seule issue de secours serait un processus “d’auto-réforme” qui sauverait l’institution, en la dénaturant de son essence.

En fait, ce qui est en crise ce n’est pas le gouvernement “monocratique”, conforme à la Tradition de l’Eglise, mais le système de gouvernement né des réformes postconciliaires qui, pendant les dernières cinquante années, ont exproprié la Papauté de son autorité souveraine pour redistribuer le pouvoir aux conférences épiscopales et à un Secrétaire d’Etat tout-puissant. Mais surtout, Benoit XVI et son prédécesseur, bien que de tempéraments différents, sont restés des victimes du mythe de la collégialité à laquelle ils ont sincèrement cru, renonçant ainsi d’assumer de nombreuses responsabilités qui auraient pu résoudre le problème de l’apparente “ingouvernabilité” de l’Eglise. L’actualité éternelle de la Papauté réside dans le charisme qui lui est propre : le primat du gouvernement sur l’Eglise universelle dont le Magistère infaillible est l’expression décisive.

Certains disent que Benoit XVI n’a pas exercé son pouvoir de gouvernement avec autorité parce qu’il est un homme doux et paisible qui n’a ni le caractère ni les forces physiques pour affronter cette situation de grave “ingouvernabilité”, et que l’Esprit Saint l’a infailliblement éclairé, en lui suggérant le suprême sacrifice de la renonciation au pontificat pour sauver l’Eglise. Cependant, ils ne se rendent pas compte à quel point ce discours humanise et sécularise la figure du Souverain Pontife. Le gouvernement de l’Eglise n’est pas régit par le caractère d’un homme, mais par sa correspondance à l’assistance divine du Saint Esprit. La Papauté a été occupée par des hommes au caractère impérial et guerrier comme Jules II, et au tempérament doux et aimable comme Pie IX. Mais c’est le bienheureux Pie IX, et pas Jules II, qui a le plus parfaitement correspondu à la Grâce, et a atteint les sommets de la sainteté dans l’exercice héroïque du gouvernement papale.

La conception selon laquelle un Pape faible et fatigué devrait démissionner n’est pas surnaturelle mais naturaliste car elle nie l’aide décisive apportée au Pontife par le Saint Esprit qui est alors improprement invoqué. Le naturalisme se transforme sur ce point en son contraire : un fidéisme d’empreinte piétiste pour lequel l’envahissante action du Saint Esprit absorbe la nature humaine et devient le facteur régénérant de la vie de l’Eglise. Il s’agit de vieilles hérésies qui aujourd’hui fleurissent même dans les milieux les plus conservateurs.

L’erreur la plus fréquente est celle de vouloir justifier n’importe qu’elle décision prise par un Pape, un Concile, une Conférence épiscopale, par le principe selon lequel «l’Esprit Saint assiste toujours l’Eglise».  L’Eglise est indéfectible certes puisque grâce à l’assistance du Saint Esprit, «Esprit de Vérité» (Jn. 14, 17), elle tient de son Fondateur la garantie de persévérer jusqu’à la fin des temps, dans la profession de la même foi, des mêmes sacrements, de la même succession apostolique du gouvernement mais cette indéfectibilité ne signifie pas toutefois une indéfectibilité étendue à tous les actes du Magistère et du gouvernement, ni une impeccabilité des hiérarchies ecclésiastiques suprêmes. Dans l’histoire de l’Eglise, explique Pie XII, «se sont alternées victoire et défaite, ascension et régression, confession héroïque avec sacrifice des biens et de la vie mais aussi chez certains de ses membres, chute, trahison et scission. Un témoignage de l’histoire est univoquement clair : portae inferi non praevalebunt (Mt. 16,18); mais l’autre témoignage ne manque pas non plus, les portes de l’enfer ont aussi eu leurs succès partiels» (Discours Di gran cuore du 14 septembre 1956). Malgré les succès partiels et apparents de l’enfer, l’Eglise ne reste pas troublée ni par les persécutions ni par les hérésies ou par les péchés de ses membres, au contraire elle tire une nouvelle force et une nouvelle vitalité des graves crises qui la touchent.

Mais si les erreurs, les chutes, les défections ne doivent pas décourager, lorsqu’elles ont lieu, elles ne doivent pas être niées. Par exemple, est-ce l’Esprit Saint qui inspira le choix de Clément V et de ses successeurs de transférer le siège de la Papauté de Rome en Avignon ? Aujourd’hui les historiens catholiques s’accordent en définissant ce choix comme une décision gravement erronée, qui affaiblit la Papauté au XIVème siècle, et ouvrit la voie au Grand Schisme d’Occident.

Est-ce l’Esprit Saint qui suggéra l’élection d’Alexandre VI, un Pape qui tînt une conduite profondément immorale avant et après son élection ? Aucun théologien, mais aussi aucun catholique, pourrait soutenir que les 23 cardinaux qui élurent le Pape Borgia furent éclairés par le Saint Esprit. Et si cela ne s’est pas passé lors de cette élection, on peut imaginer que ça ne se soit pas passé lors d’autres élections et conclaves, qui virent le choix de Papes faibles, indignes, inadéquats à leur mission, sans que cela ne porte préjudice d’aucune façon à la grandeur de la Papauté.

L’Eglise est grande justement parce qu’elle survit aux faiblesses des hommes. Il peut donc arriver que soit élu un Pape immoral ou inadéquat. Il peut arriver que les Cardinaux du conclave refusent l’influence du Saint Esprit et que le Saint Esprit qui assiste le Pape dans l’accomplissement de toute sa mission soit refusé. Cela ne signifie pas que l’Esprit Saint soit vaincu par les hommes ou par le démon. Dieu, et Lui seul, est capable de tirer le bien du mal et ainsi la Providence guide chaque instant de l’histoire. Dans le cas du conclave, explique le cardinal Journet dans son traité sur l’Eglise, “assistance de l’Esprit Saint” signifie que même si l’élection était le résultat d’un mauvais choix, on a la certitude que le Saint Esprit, qui assiste l’Eglise et qui transforme aussi le mal en bien, permet cela à des fins supérieures et mystérieuses. Mais le fait que Dieu tire le bien du mal accompli par les hommes, comme il arriva pour le premier péché d’Adam qui fut la cause de l’Incarnation du Verbe, ne signifie pas que les hommes puissent commettre le mal sans être coupables. Et toute faute est punie, au ciel ou sur terre.

Tout homme, toute nation, toute assemblée ecclésiastique doit correspondre à la Grâce qui, pour devenir efficace, a besoin de la coopération des hommes. Face à un processus d’autodestruction de l’Eglise, dont parlait déjà Paul VI, on ne peut donc pas rester les bras croisés dans un état d’optimisme pseudo-mystique. Il faut prier et agir, chacun selon ses possibilités, afin que cette crise prenne fin et que l’Eglise puisse montrer visiblement cette sainteté et cette beauté qu’elle n’a jamais perdu, et qu’elle ne perdra jamais jusqu’à la fin des temps. (Roberto de Mattei)