Correspondance européenne | 267, Europe

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Europe : le “printemps latin” et les problèmes de l’heure présente

Entre la fin de 2010 et le début de 2011, la grosse caisse médiatique mondiale annonça l’arrivée du « printemps arabe », c’est-à-dire d’une nouvelle ère de démocratie, de liberté et de développement économique et social au Moyen-Orient et dans l’Afrique du Nord.

Quelqu’un comme le ministre italien Andrea Riccardi, arriva à déclarer que « la Méditerranée est devenue une mer toute démocratique », feignant d’ignorer que de la Libye à la Syrie, de l’Egypte à la Tunisie, les révolutions arabes ont produit la crise économique, l’instabilité politique, la hausse de mouvements islamistes et une répression antichrétienne violente. Il ne s’est pas agi de printemps, mais d’un dur hiver pour ces malheureuses régions.

 Si le printemps arabe, soigneusement organisé par les centres de pouvoir occidentaux et par les Frères musulmans, a misérablement échoué, un printemps bien différent s’est développé dans les premiers mois de 2013 en Europe : c’est ce que nous pourrions définir un « printemps latin ». Le 12 mai, à Rome, la Troisième Marche Nationale pour la Vie a rassemblé quarante mille personnes qui ont défilé du Colysée à la Basilique Saint Pierre, où elles ont été accueillies par la bénédiction de Pape François. Aucun des grands mouvements “ecclésiaux”, de Comunione e Liberazione au Chemin Néocatéchuménal, des charismatiques aux Focolarini, n’a participé à la Marche, qui s’est donc affirmée comme un “mouvement” différent de tous les autres, pas lié au monde catholique officiel. La Marche pour la Vie italienne, a bien écrit Mario Palmaro, « n’a pas un caractère ecclésial, ce n’est pas une procession, ni une rencontre de prière : les participants sont des catholiques, des représentants d’autres religions, des croyants et des non-croyants. Beaucoup de monde se tait, beaucoup d’autres prient, dans un climat de grande liberté. De cette manière, la Marche documente la sagesse des raisons de la vie. La Marche est autonome et indépendante, et on garantit une liberté qui la soustrait aux conditionnements, aux compromis, aux tactiques, aux censures internes, à la lâcheté travestie de prudence ».

En France, dès avant et même après la légalisation de ce qu’on appelle « mariage homosexuel », le 23 avril dernier, les Manifs pour tous ont ressemblé à plusieurs reprises des centaines de milliers de personnes, qui continuent à protester contre le gouvernement, avec une créativité, comme l’a écrit Patrice de Plunckett dans l’“Osservatore Romano” du 8 mai, qui étonne les médias : une mobilisation par twitter, des rassemblements spontanés dans les rues, des campements devant l’Assemblée Nationale, des opérations de « réveil matinal » devant les habitations des ministres, l’affichage de banderoles sur les ponts des autoroutes. Et il y a aussi le réseau des « veilleurs » et des « mères veilleuses », devenues « merveilleuses », qui expriment en petits groupes leur protestation et leur indignation.

Dans les deux cas, il s’agit d’un mouvement spontané qui part surtout de la base du monde catholique. Ce qu’il arrive c’est quelque chose de plus important qu’une simple manifestation, c’est la reconstruction d’un tissu social : c’est un germe de santé et de vie qui se développe dans un organisme malade, comme le remarque Rémi Fontaine dans un beau livre consacré à ce phénomène (Les enjeux du printemps français, Editions de Paris, Versailles 2013). Si la culture relativiste produit la décomposition d’une société, la culture pro-vie et contre l’homosexualité revitalise le corps social. Les puissances souveraines internationales qui contrôlent, ou conditionnent, les choix politiques des gouvernements nationaux suivent avec préoccupation ce réveil inattendu. Elles craignent la naissance de nouvelles formes de présence politique et sociale et de nouvelles classes dirigeantes étant en mesure de provoquer des insurrections populaires contre le système de culture et de pouvoir établi en Europe depuis la Révolution française. Nous assisterons à la tentative d’essayer de “reconvertir” et “normaliser” le mouvement d’opposition à l’establishment. Mais s’il est possible de tromper les hommes, il est impossible d’« acheter » la Grâce divine qui, lorsqu’elle se manifeste, déclenche un processus irréversible.

Derrière le printemps latin, en plus de l’action invincible de la Grâce, il y a une conception du monde issue des racines latines de la culture occidentale. En Grèce, est né le concept d’humanitas, selon lequel il existe une nature humaine, caractérisée par des lois constantes et universelles qu’il revient à la philosophie de reconnaître. L’homme, en effet, n’est pas seulement un animal social, mais il est tout d’abord un animal rationnel. L’humanitas n’est pas le Moi subjectif de l’humanisme moderne, mais la conscience de ces lois universelles de la nature humaine.

Ce cadre de lois et de principes absolus et universel est la loi naturelle du Décalogue qu’après la philosophie grecque, nous trouvons reconnue par le Droit romain. Le nouveau Catéchisme de l’Eglise catholique rappelle les mots de Cicéron, selon lequel « il existe certes une vraie loi, c’est la droite raison ; elle est conforme à la nature, répandue chez tous les hommes ; elle est immuable et éternelle ; ses ordres appellent au devoir ; ses interdictions détournent de la faute » (Cicéron, De la République, 3,22,33, cit. in Catéchisme de l’Eglise Catholique, n. 1956). Saint Thomas d’Aquin nous rappelle à son tour que la loi établie par les parlements, et par toute autre instance législative humaine, ne peut pas être en contradiction avec l’éternelle Loi de Dieu. La loi naturelle, en effet, « n’est rien d’autre que la lumière de l’intelligence, infusée en nous par Dieu. Grâce à elle, nous connaissons ce que nous devons accomplir et ce que nous devons éviter. Cette lumière et cette loi, Dieu les a données dans la création » (Saint Thomas d’Aquin, In duo praecepta caritatis et in decem legis praecepta expositio, c. 1).

Jean Paul II, dans son dernier livre Mémoire et identité, a condamné « l’extermination légale d’êtres humains qui ont été conçus mais ne sont pas encore nés (…) une extermination qui a été autorisée par rien moins que des Parlements démocratiquement élus où l’on entend normalement des appels aux progrès de la société et de l’humanité. D’autres formes de violation de la loi de Dieu – ajoute-il – ne manquent pas non plus. Je pense par exemple aux fortes pressions du Parlement européen pour que soient reconnues les unions homosexuelles comme une forme alternative de famille, à laquelle reviendrait aussi le droit d’adopter. On peut et même on doit se poser la question de savoir s’il ne s’agit pas, ici encore, d’une nouvelle « idéologie du mal », peut-être plus insidieuse et plus occulte, qui tente d’exploiter, contre l’homme et contre la famille même, les droits de l’homme. Pourquoi tout cela arrive-t-il ? Quelle est la racine de ces idéologies de l’après-Lumières ? En définitive, la réponse est simple : cela arrive parce que Dieu en tant que Créateur a été rejeté, et du même coup, la source de détermination de ce qui est bien et de ce qui est mal. (…) Si nous voulons parler de manière sensée du Bien et du Mal, nous devons revenir à Saint Thomas d’Aquin, c’est-a-dire à la philosophie de l’être » (Mémoire et Identité, Flammarion, Mayenne 2005).

La Marche pour la Vie italienne et les Manifs pour tous françaises se fondent sur cette « philosophie de l’être » à laquelle le monde moderne a tourné le dos, avec les désastreux résultats que l’on voit. Derrière le printemps latin il y a la ferme conviction que la loi divine et naturelle ne peut pas rester confinée au domaine privé, mais qu’elle doit se projeter dans la sphère publique et constituer la base de l’ordre social et chrétien, qui est la seule solution possible aux dramatiques problèmes de l’heure présente. (Roberto de Mattei)