Correspondance européenne | 267, France

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France: la fin d’un régime

Nous reproduisons ci-après un article de John Laughland publié dans “The Spectator” (23 avril 2013), traduit par Jean-David Malnati.

 Les révolutions sont souvent déclenchées par un choc inattendu porté à des régimes déjà affaiblis. Au moment où les commentateurs en France parlent non seulement de la crise qui submerge le gouvernement Hollande mais même du râle d’agonie du système politique en son entier, il se pourrait que son initiative phare sur la légalisation du mariage homosexuel – ou plutôt la gigantesque réaction politique à son endroit, unique en Europe – soit la goutte d’eau qui fasse déborder la vase de la Vème République.

Le sujet a électrisé la classe moyenne, les jeunes et la majorité de la province. Le dimanche 24 mars, par un froid glacial, les quatre kilomètres s’étendant de l’Arche de la Défense à l’Arc de Triomphe étaient remplis de gens protestant contre le projet de loi. Le 13 janvier,  froid là aussi, le Champ de Mars fut tout autant noir de monde. Quand de telles foules furent réunies pour Johnny Halliday ou la Coupe du Monde, on parla de 2 millions de personnes. Mais la police, agissant évidemment sous ordre politique, déclara que les deux manifestations, sans aucun doute les plus grands rassemblements publics de l’histoire de France, n’engrangèrent que quelques centaines de milliers de personnes au mieux. Des accusations crédibles du Figaro ont mis en surface que le film pris par l’hélicoptère de la police le 24 mars et dévoilé par la Préfecture, a été truqué pour réduire le nombre apparent de manifestants.

De tels mensonges sont le signe d’un régime pourrissant. Des emportements, tels ceux d’Elie Peillon, le fils du Ministre de l’Education, qui twitta le 13 janvier que « ces cons » devaient être pendus en public en parlant des manifestants, font de Marie-Antoinette une personne délicate en comparaison. Si la mobilisation parisienne avait eu  lieu Place Tahir, les médias mondiaux auraient été unanimes pour dire qu’un « Printemps français » était sur le point de balayer une structure étatique dépassée, spécialement puisque les manifestations (incluant celles tenues sur un rythme quotidien, et ayant culminé par un rassemblement impromptu de 270 000 personnes dimanche après-midi), étaient composées par un nombre écrasant de jeunes gens et jeunes filles entre vingt et trente ans.

De même, si les forces de sécurité à Moscou avaient gazé des femmes et des enfants-comme le firent les CRS le 24 mars aux Champs Elysées– ou avaient saisi de force, par le cou, des jeunes pacifiquement assis sur la pelouse après la manif’- comme cela a été fait par la police anti-émeute le 18 avril- alors la « police de la pensée » mondiale aurait, sur CNN, sorti de manière forcenée son revolver rhétorique. Une telle répression serait interprétée comme le signe d’un régime capable de tout. En effet, la police ukrainienne eut elle enlevé le « village tente » formé au centre de Kiev lors de la Révolution Orange en 2004- tout comme la police parisienne embarqua plus de soixante campeurs anti mariage homosexuel la nuit du 14 avril-alors on peut soupçonner que les chars de l’OTAN auraient traversé le Dniepr  à leur rescousse. Une douzaine de personne fut même arrêtée par la police dans les jardins du Luxembourg car portant des T-shirts hostiles au dit mariage lors d’un piquenique sur place, au motif que cela constituait une réunion politique non autorisée !

Le gouvernement peut bien avoir précipité le vote de la loi au parlement mardi pour couper l’herbe sous le pied de la masse des opposants, mais une paranoïa policière de ce type est surement le signe que le système politique français est un malade en phase terminale. Le contexte historique confirme certainement ceci. Depuis plus de trente ans, chaque gouvernement sortant a perdu les élections. A part une seule exception, vous devez avoir plus de 50 ans aujourd’hui pour avoir voté comme en 1978, où la majorité en place conserva le pouvoir. Nicolas Sarkozy arriva à garder une majorité de droite réélue en 2007 uniquement parce qu’il  se présenta, malhonnêtement, comme du sang neuf et rebelle opposé au roi fainéant, son ancien mentor Jacques Chirac. Ajoutez à ceci le fait qu’en 2005 le referendum sur la Constitution européenne déboucha sur le Non- ce qui constitue un désaveux de l’establishment politique entier- et vous êtes confrontés à une amère réalité : l’électorat français hait ses politiciens et utilise chaque occasion pour voter contre eux.

L’élection de François Hollande en mai dernier ne fut par conséquent pas une victoire, mais la défaite de son prédécesseur. Il a été élu par 48 % des votants, si l’on inclut les votes blancs ou nuls, et par 39 % des inscrits. Son élection fut particulièrement peu impressionnante si l’on considère la répulsion largement répandue à l’encontre du « bling-bling » personnel de Sarkozy et la trahison de ses propres électeurs. Mais même avec cela les sondages d’opinion ont atteint des niveaux catastrophiques pour Hollande. Quand, en mars, il devint le plus impopulaire président après 10 mois en poste, sa côte était à 31 %. Maintenant elle est à 26 %.

La cause immédiate de la crise repose sur l’aliénation dramatique de fractions de l’électorat qui votèrent pour Hollande en mai 2012. Les populations des DOM-TOM, et des régions comme la Bretagne où la gauche est, comme en Ecosse, solidement implantée, sont en révolte contre le mariage homosexuel : le plus grand quotidien national, “Ouest France”, basé à Rennes, a changé de position contre Hollande sur le sujet. En outre, Jean-Luc Mélenchon, le cryptocommuniste qui assura l’élection de Hollande en lui jetant son soutien immédiatement après le premier tour, l’a abandonné violemment, en tout cas sur la politique économique.

Mais l’explication la plus profonde de la force du ressentiment repose sur le fait que, dans la loi française, le mariage est indissociable du droit de fonder une famille. Il n’y a actuellement pas de droit à l’adoption par des personnes du même sexe en France et pas d’accès pour les homosexuels et les lesbiennes à la Procréation Médicalement Assistée. Ceci a été légalisé dans l’indifférence générale en Grande-Bretagne, où l’hégémonie du libéralisme a détruit toute réaction socialement conservatrice, mais reste considéré par beaucoup en France comme une attaque intolérable contre les droits de l’enfant. Les marches contre le mariage homosexuel en France sont par conséquent de réelles marches en faveur de la famille traditionnelle, et en faveur de cette “normalité” que Hollande promit d’apporter à sa présidence mais qu’il a trahie au bénéfice des intérêts d’une infime minorité. Ainsi la manif’ pro mariage gay n’a attiré que quelques milliers de personnes à la Bastille dimanche 21 avril. Les 50 % de sondés se déclarant en faveur de la loi ne la connaissent pas de toute évidence puisque 58 % se disent clairement opposés à l’adoption par des personnes du même sexe.

Le sujet, en d’autres mots, a touché un nerf sensible en France, un pays divisé entre une “élite” mondialiste et un peuple conservateur, dont une part croit toujours en la famille et en l’Etat. Les liaisons et le soupçonné proxénétisme de Dominique Strauss-Kahn alors qu’il était à la tête du FMI ont révolté beaucoup de français, précisément parce qu’un tel comportement  semblait incarner le lien étroit entre le libéralisme économique international et la faillite morale. L’orthodoxie économique de Hollande, pour sauver l’euro, couplé avec son soutien au mariage homosexuel, ne semble être qu’une version plus douce  du même phénomène- comme l’est aussi la révélation récente et hautement préjudiciable comme quoi le précédent Ministre du Budget avait un compte secret en Suisse (et a menti à son propos).

La désillusion avec Hollande est grave aussi car ce président “socialiste” est une claire copie de son prédécesseur “conservateur” (juste comme tous les présidents depuis Giscard ont été des copies conformes de celui-ci). Hollande, qui fit campagne contre l’austérité avant l’élection pour l’instituer tout de suite après, rappelle Sarkozy qui fut élu avec les votes de la droite de conviction pour après-coup nommer d’éminents gauchistes dans son « gouvernement d’ouverture » à la mode de Tony Blair. L’aventure au Mali est la Lybie de Hollande.

La similarité entre les deux hommes met en lumière de la manière la plus aigüe la crise systémique dont le changement continue de majorités est le symptôme : la France, comme le reste de l’Europe et la plupart du monde industriel, est gouvernée par une unique superclasse politique qui transcende non seulement les états-nations mais aussi la droite et la gauche. Les politiciens de L’Union  Européenne passent plus de temps à se voir les uns les autres que leurs propres électeurs, tandis que les marges en matière de politiques possibles  se réduisent à chaque élection. C’est pourquoi les électeurs rejettent systématiquement leurs dirigeants, et c’est pourquoi la jeunesse a été si massivement présente lors de ces défilés. Une telle situation ne peut durer.