Correspondance européenne | 272, Livre

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Livres: Madame Elisabeth de Anne Bernet

Madame Elisabeth est une grande figure de l’histoire de la fin de l’Ancienne France. Elle passionne de plus en plus les historiens et les lecteurs, ce dont on ne peut que se réjouir. Il y a trois ans, Jean de Viguerie lui consacrait une remarquable biographie, intitulée le Sacrifice du Soir (Cerf).

Cette année, alors que le château de Montreuil rendait hommage à la princesse par une exposition remarquée, Anne Bernet vient de publier, chez Taillandier, une passionnante vie de la sœur de Louis XVI (Madame Elisabeth, Taillandier, Paris 2013, 480 pages, 23,90 euros).

Le lecteur est porté le talent de conteur qui fait depuis la publication des Grandes heures de la Chouannerie en 1993 le succès d’Anne Bernet. L’auteur, plongé dans la correspondance de la princesse, y porte son regard de femme et de chrétienne, affinant la connaissance que l’on avait du caractère et du rôle de Madame Elisabeth.

Derrière enfant du Dauphin Louis et de la Dauphine Marie-Josèphe de Saxe, Madame Elisabeth eut la douleur de ne pas connaître ses parents. A trois ans, elle était orpheline de père et de mère. Alors qu’elle avait dix ans, son aïeul Louis XV s’éteignait à son tour. Un an plus tard, sa sœur Madame Clothilde quittait Versailles pour aller à Turin épouser le prince héritier du royaume de Sardaigne, séparation douloureuse. Tant d’épreuves ont forgé un caractère trempé, indépendant, religieux et tout dévoué aux siens.

La vie de la Cour, nœud d’intrigues redoutables, pèse à cette princesse droite et pieuse qui voit ses meilleures amies jeter un voile sur cette amitié par leurs ambitions et leurs cabales. Très tôt, Madame Elisabeth décida de mener au sein de cette Cour, corrompue par définition, comme tous les lieux de pouvoir, une vie retirée, à Montreuil, consacrant ses journées à des œuvres de charité. Elle décida également de ne pas se marier et de demeurer auprès de sa famille, et en particulier à son frère le roi Louis XVI.

Lorsque la Révolution éclata, sa formation intellectuelle, plus solide que celle de ses frères, et sa vie de prière, fervente et régulière, lui permirent de porter sur l’événement un regard d’une grande lucidité. Très tôt, elle comprit l’ampleur de la subversion, la profondeur du mal qu’apportait cette révolution idéologique dont l’ambition était de faire table rase de la France traditionnelle, et en particulier de la France catholique, pour faire naître une France nouvelle.

Elle piaffait d’impatience devant l’apparente inertie d’un frère aîné dont elle eut bien du mal à comprendre l’attitude, ne mesurant pas que la profondeur du mal rendait la marge de manœuvre de Louis XVI extrêmement étroite, condamnant par avance toute répression autoritaire. Ne l’oublions pas, la Révolution s’était emparée des esprits. L’armée, la haute noblesse, la bourgeoisie lui étaient gagnées mentalement. En juillet 1789, l’armée refusa d’obéir aux ordres. Le Roi était seul, ou presque.

Malgré cette incompréhension, qui rendit leurs relations parfois délicates, voilant la confiance qui aurait dû régner entre eux, Madame Elisabeth resta auprès du Roi et de la Reine, refusant à plusieurs reprises de céder aux injonctions de son frère, le comte d’Artois et de ses tantes, Mesdames, qui la conjuraient de quitter la France. Elle les aida du mieux qu’elle put.

Le 20 juin, elle était aux côtés de Louis XVI  menacé par des émeutiers particulièrement agressifs. Elle tenta alors de se faire passer pour la Reine afin de sauver la vie de celle-ci. Elle contribua à la conversion intérieure du Roi, en 1791-1792, portant Louis XVI à défendre fermement les prêtres persécutés. Elle l’aida à offrir sa vie en sacrifice pour que Dieu pardonne à la France sa révolte. Madame Elisabeth suivit le Roi, la Reine et leurs enfants tout au long de leur chemin de croix, partageant leur emprisonnement au Temple.

Marie-Antoinette, touchée par tant de dévouement, rendra à sa belle-sœur, dans une dernière lettre que celle-ci ne recevra jamais, un très bel hommage : « Vous, ma bonne et tendre sœur, vous qui avez par votre amitié, tout sacrifié pour être avec nous […] Combien dans nos malheurs notre amitié nous a donné de consolation ! ». Quelques mois plus tard, le sacrifice de celle « qui avait tout sacrifié » fut consommé sur l’échafaud, le 10 mai 1794.
Incontestablement, au cœur de cette « France abîmée » (X. Martin) qu’est la France révolutionnaire, l’exemple offert par Madame Elisabeth est un remède puissant.

Madame Elisabeth nous montre le chemin à suivre pour nous libérer du poison révolutionnaire, poison luciférien d’un homme révolté qui se veut le maître de toute chose, détruisant la nature et méprisant le droit naturel. Ce remède, c’est celui de la sainteté, du retour à Dieu, comme le montre Anne Bernet dans un très beau petit livre tout chaud sorti de l’imprimerie : Marie, reine de France, remède aux Lumières, dans lequel nous pouvons prendre la mesure de la prédilection manifestée par Notre Dame pour la France. Cette prédilection, entretenue pendant des siècles par la ferveur des fidèles, confortée par le Vœu de Louis XIII qui consacra la France à Marie, ne s’est jamais démentie depuis, malgré la déchristianisation progressive que connaît la France depuis les dernières années de l’Ancien Régime.

Patiemment, Notre Dame reste au chevet de la France souffrante : « Mais, priez mes enfants ! Mon Fils se laisse toucher. Dieu vous exaucera en peu de temps », demanda la Vierge-Marie aux enfants de Pontmain, le 17 janvier 1871, alors que la cavalerie prussienne campait aux portes de Laval. « Priez pour la France qui en tant besoin ! » car « Les temps seront mauvais. Les malheurs viendront fondre sur la France. Le trône sera renversé. Le monde entier sera renversé par des malheurs de toutes sortes », enjoignait-elle quarante ans plus tôt, rue du Bac, à Catherine Labouré, quelques jours avant la chute de Charles X. La ferveur de cette prière renouvelle les âmes et participe à la communion des saints.

Elle consolide la ligne de front de cette bataille invisible qui se livre parmi nous depuis la révolte de Lucifer. Inévitablement, à la lecture de ces deux beaux livres, on songe à cette intuition remarquable de Louis de Bonald : « La Révolution a commencé par la déclaration des droits de l’homme, elle s’achèvera par la déclaration des droits de Dieu ». (Philippe Pichot Bravard)