Correspondance européenne | 273, Syrie

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Syrie : le grand retournement

Tout récemment, le gouvernement syrien a lancé une offensive pour libérer le village chrétien de Maaloula qui avait été investi par les forces d’opposition, en particulier le groupe Al-Nusra lié à Al-Qaïda, qui a saccagé des églises et terrorisé la population dont une partie est en fuite. Trois habitants de Maaloula ont été assassinés en haine de leur foi. De son côté, l’administration Obama a donné le feu vert pour la fourniture d’armes aux forces d’opposition.

Le Secrétaire d’Etat John Kerry a nié que ces forces avaient un lien quelconque avec des groupes terroristes tels que Al-Qaïda alors qu’il connaît les allégeances du groupe Al-Nusra. Le Président russe n’a pas manqué de relever cette contradiction et de traiter John Kerry de menteur. Par leur soutien aux « rebelles », les Etats-Unis en sont arrivés à soutenir Al-Qaïda, état de fait inacceptable souligné non seulement par les officiels syriens mais aussi par de hauts gradés de l’armée américaine.

L’otage belge Pierre Piccinin récemment revenu de Syrie déclare que le gouvernement syrien n’est pas responsable des attaques au gaz sarin dans la banlieue de Damas. Les experts de l’ONU, s’ils ont bien confirmé qu’une telle attaque avait eu lieu, ne se sont pas prononcés sur les auteurs des agressions, alors que l’administration Obama prétendait détenir des preuves irréfutables accusant le gouvernement syrien. A présent, le gouvernement russe prétend détenir des preuves irréfutables accusant les forces d’opposition.

Les chefs d’Etat américain, français et britannique risquent de perdre toute crédibilité quant à leurs mobiles de guerre. Le ridicule dont ils pourraient se couvrir aura sans aucun doute des retombées sur la présence géo-politique des « Occidentaux ». Le Président Obama porte ici une lourde responsabilité dans le déclin de son pays sur la scène internationale. Déjà certains alliés des Américains se demandent si le « grand frère » est toujours fiable.

Mais le fait probablement le plus remarquable de toute l’affaire est que la proposition russe de placer l’arsenal chimique syrien sous contrôle international ait emporté l’adhésion de ceux qui, quelques jours plus tôt, étaient prêts à partir en guerre. Le Président Poutine s’est positionné ainsi comme arbitre de la paix, l’homme sage qui arrive avec une formule pour éviter la guerre. Et le Président américain obtempère ! C’est un fait inouï depuis 60 ans que la Russie propose une solution de paix et que les Etats-Unis s’y soumettent. Du coup, le Président Poutine apparaît comme un véritable homme d’Etat et ravale ses rivaux aux rang d’amateurs, de va-t’en-guerre agités et irréfléchis.

Pourtant la position du Président russe ne fait que découler d’une analyse plus fine du monde islamique. Poutine voit la menace formidable que représente le monde musulman pour le monde occidental. Mais il voit aussi que ce monde est miné par une division interne entre l’islam sunnite majoritaire et les dissidences chiites et autres. Tant que le monde musulman est divisé contre lui-même, il représente un moindre danger. S’il venait à s’unifier, par exemple sous la bannière sunnite, il deviendrait très vite redoutable pour ses voisins, en particulier pour l’Europe.

Soutenir la Syrie, alliée à l’Iran, se comprend mieux de la part de la Russie qui possède elle-même une forte minorité musulmane. Il s’agit de maintenir l’équilibre entre les deux forces internes à l’islam, donc entretenir la division et empêcher l’apparition d’un islam unifié. Les Rois de Jérusalem n’agissaient pas autrement quand ils s’alliaient à Damas contre l’Egypte car l’union de ces deux ennemis leur aurait été fatale. Les Etats-Unis et leurs alliés, sans doute poussés dans le dos par l’Arabie saoudite, soutiennent avec constance l’islam sunnite jusqu’à provoquer la disparition d’Etats sécularisés (Irak, Egypte, Libye, Tunisie) et d’y déchaîner des forces islamiques radicales dont ils souffrent eux-mêmes.

La Syrie est un pays musulman sécularisé – un des derniers – où les minorités chiites, chrétiennes, druzes et alaouites ne souffraient pas, jusqu’il y a peu, de la population sunnite représentant le groupe religieux le plus nombreux.

Nul doute qu’une intervention américaine en faveur des forces d’opposition n’entraînent la chute du gouvernement syrien, la persécution et peut-être le génocide des minorités. Une telle intervention pourrait avoir en outre de graves conséquences régionales voire pires encore. (Christophe Buffin de Chosal)