Correspondance européenne | 289, Histoire

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Première guerre mondiale: les canons d’août grondent encore

Première guerre mondiale2014 commémore deux anniversaires importants : le déclenchement de la Première Guerre mondiale et la mort de saint Pie X. Ce numéro de Correspondance européenne portera sur la Grande Guerre, tandis que le prochain traitera du saint Pape.

Le grondement des canons d’août qui cent ans après résonne encore est-il en mesure de nous offrir quelque leçon d’histoire ?

Quand parut l’aube du 1er janvier 1914, l’Europe était plongée dans la tranquille opulence de la Belle époque et était encore confiante dans le progrès radieux de l’humanité. Civilisation, modernité et progrès étaient synonymes. Le XXème siècle s’était ouvert dans cette illusion naïve qu’on avait pour toujours laissé derrière les maux et les erreurs qui affligent les hommes depuis le péché originel. Winston Churchill rappelle dans ses Mémoires que «le printemps et l’été 1914, en Europe, furent caractérisés par une exceptionnelle tranquillité» (The World Crisis (1911-1918), Macmillan, London 1943, p. 103). Qui aurait imaginé que l’assassinat de l’archiduc d’Autriche François-Ferdinand, à Sarajevo, aurait inauguré une époque de mort et de destruction à l’échelle mondiale ?

Et pourtant, après le meurtre de l’héritier du trône austro-hongrois, survenu le 28 juin 1914, l’Europe bascula, en l’espace d’un mois, dans l’effroyable catastrophe. De 1914 à 1918, le fleuron de la jeunesse européenne se saigna dans une lutte fratricide. Ce sont presque neuf millions d’hommes qui manquèrent à l’appel au terme de cette conflagration générale.

Dans l’histoire des conflits, qui ont toujours émaillé la vie humaine, la Première guerre mondiale occupe une place centrale, non seulement par son extension à l’échelle de la planète, et le nombre effroyable de victimes, mais surtout par la nouveauté et l’intensité de la haine idéologique entre les peuples qu’elle accumula dans les tranchées opposées. A elle seule, l’offensive du 16 avril 1917, entre Soissons et Compiègne, coûta cent-dix-sept-mille morts pour gagner cinq kilomètres; la première bataille offensive de Verdun d’octobre 1916 emporta trois-cent-soixante-mille victimes françaises.

Emilio Gentile qui a consacré un beau livre à L’Apocalisse della modernità (Oscar Mondadori, Milan 2014) affirme que «la haine et l’horreur devinrent universelles pendant la Grande Guerre, comme il n’était peut-être jamais advenu dans l’histoire de l’humanité» (p. 18). L’historien français Jean de Viguerie montre de son côté comment à la doctrine traditionnelle de la “guerre juste”, par nature défensive, se substitue, en 14-18, une nouvelle conception de la guerre, offensive, totale, incessante, qui a ses racines dans la Révolution française (Les deux patries. Essai historique sur l’idée de patrie en France, Dominique Martin Morin, Boère 2004). Le premier conflit mondial s’inscrivit, en ce sens, dans la continuité de l’appel aux armes lancé le 11 juillet 1792, quand l’Assemblée nationale déclara « la patrie en danger ». C’est avec la Révolution française que naît le mot d’ordre d’ « anéantir l’ennemi », interne et externe, comme il advint avec les « colonnes infernales » qui entre 1793 et 1794 exterminèrent les insurgés de Vendée.

Née comme un conflit entre grandes puissances, la Grande guerre se transforma en un conflit d’un genre nouveau, qui la transforma en une “guerre civile mondiale” ou, comme elle a été aussi définie, en une “révolution mondiale” (Lawrence Sondhaus, Prima Guerra mondiale. La Rivoluzione globale, tr. it. Einaudi, Turin 2014). Une dynamique inexorable emporta les protagonistes du conflit, les poussant à la guerre. L’attentat de Sarajevo fut seulement l’étincelle qui fit éclater la conflagration, mais les raisons profondes de cette guerre ne peuvent être limitées à la tension franco-allemande par rapport à la frontière du Rhin ou à la compétition politique et économique anglo-allemande.

L’Autriche, après l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, planifié à Belgrade, voulait donner une leçon à la Serbie. Berlin promit à Vienne son soutien. La France donna l’assurance de son appui à la présence russe dans les Balkans. Le président français Poincaré était sûr que Vienne et Berlin n’auraient jamais risquer de défier l’alliance franco-russe, à laquelle il réussit à assurer le soutien de la Grande-Bretagne, qui à son tour avait mené une négociation secrète avec la Russie contre la Turquie. L’Autriche et l’Allemagne étaient au contraire convaincues que la guerre serait restée localisée et que l’Angleterre n’avait aucun intérêt à se laisser entraîner dans une guerre déterminée par un conflit austro-russe dans les Balkans.

Dans l’après-midi du jeudi 23 juillet, l’Autriche envoya au gouvernement serbe un ultimatum qui fut jugé inacceptable. Le 28 juillet l’Empire austro-hongrois déclara la guerre à la Serbie et bombarda Belgrade. Le 30 juillet le tsar Nicolas II se laissa arracher par les généraux l’ordre de mobilisation générale, qui dans l’optique de l’époque, équivalait à une déclaration de guerre contre l’Autriche. Le 31 juillet le gouvernement allemand envoya un ultimatum à la Russie en l’invitant à arrêter les préparatifs de guerre, et un ultimatum à la France en lui demandant quelle attitude elle comptait adopter dans le cas d’une guerre entre Russie et Allemagne. Face au refus de la Russie d’arrêter la mobilisation, l’Allemagne lui déclara la guerre le 1er août. Quelques instants avant la France aussi avait promulgué l’ordre de mobilisation génerale. Le 3 août l’Allemagne déclara la guerre à la France et les troupes allemandes envahirent la Belgique et le Luxembourg. Le lendemain la Grande-Bretagne entra en guerre contre l’Empire allemand; le 6 août l’Autriche-Hongrie déclara la guerre à la Russie. Les 11 et 12 août la France et l’Angleterre déclarèrent la guerre à l’Autriche-Hongrie. Le bruit des canons commença à tonner d’un bout à l’autre de l’Europe.

L’historien anglais Niall Ferguson rappelle qu’à la veille de la guerre c’étaient des descendants et d’autres membres de la famille de la reine Victoria qui siégaient sur les trônes non seulement de Grande-Bretagne et d’Irlande, mais aussi d’Autriche-Hongrie, de Russie, d’Allemagne, de Belgique, de Roumanie, de Grèce et de Bulgarie. En Europe, seules la Suisse, la France et le Portugal étaient déjà des républiques. «Malgré les rivalités impériales de la diplomatie d’avant-guerre, les rapports personnels entre les monarques eux-mêmes étaient restés cordiaux, si ce n’est amicaux : la correspondance entre George, Willy et Nicky, témoigne de la continuité de l’existence d’une élite royale cosmopolite et polyglotte avec un certain sens de l’intérêt général» (La Verità taciuta. La prima guerra mondiale: il più grande errore della storia moderna, tr. it. Corbaccio, Milan 2002, p. 559).

Un chercheur italien, Alberto Lumbroso, a publié de son côté la correspondance entre les Souverains(Carteggi Imperiali e Reali 1870-1918, Bompiani, Milan 1931), recueil des télégrammes échangés durant la “semaine tragique” de fin juillet-début août 1914. Le 29 juillet, un télégramme de Willy (Guillaume II) plein de tristesse, convainc Nicky (Nicolas II) de renoncer pour quelques heures à la mobilisation générale et d’ordonner seulement une mobilisation partielle contre l’Autriche. Le 31 juillet, le Kaiser adresse encore un appel à son cousin : «La paix européenne ne peut être sauvegardée que par toi, si la Russie se décide à stopper les mesures militaires qui menacent l’Autriche-Hongrie». Quand le dernier télégramme de Willy parvient à Nicky, demandant «une réponse immédiate, affirmative, claire et précise» pour «éviter des catastrophes incalculables», l’Ambassadeur d’Allemagne a déjà remis sa déclaration de guerre au Ministre des Affaires étrangères russe.

L’Europe bascula dans le gouffre avec une joyeuse fureur. La prêche pacifiste avait produit une réaction opposée chez les jeunes européens, assoiffés de gloire et d’héroïsme. Dans les plus récents Etats nationaux, comme l’Allemagne et l’Italie, la guerre était perçue comme l’occasion de créer une nouvelle conscience nationale. Le darwinisme social affirmait le caractère inévitable de la lutte et le modernisme catholique voyait en elle une forme de purification spirituelle. Si pour Benoît XV la guerre était un «massacre inutile», pour Romolo Murri et son disciple Luigi Sturzo, fondateurs de la Démocratie chrétienne en Italie, la guerre était une «puissante purificatrice», destinée à élever «la valeur des principes divins et éternels de morale, de droit, de religion» (E. Gentile, op. cit., pp. 211-212).

Dans les milieux maçoniques la guerre était vue comme un acte de solidarité nationale et comme un instrument d’auto-rédemption des peuples. L’historien hongrois François Fejtő, dans son oeuvre capitale, Requiem pour un empire défunt. Histoire de la destruction de l’Autriche-Hongrie (tr. fr. Lieu Commun 1988; tr. it. Mondadori, Milan 1988), a démontré l’existence d’un «complot idéologique» ourdi par les lobbies politiques et les sociétés secrètes pour blesser à mort l’Autriche des Habsbourg qui représentait l’opposition au monde né de la Révolution française.

La Grande Guerre fut – selon Fejtő – un conflit idéologique de masse qui eut pour but de «republicaniser et déchristianiser l’Europe» et d’accomplir, au niveau national et international, l’œuvre interrompue de la Révolution française. Un chapitre du livre est dédié au rôle de la franc-maçonnerie, dont l’objectif était «d’extirper de l’Europe les derniers vestiges de cléricalisme et de monarchisme» (p. 320). L’Autriche-Hongrie, héritière du Saint Empire Romain médiéval, réprésentait le principal obstacle au progrès de l’humanité et à l’établissement de la «démocratie universelle». «Il est indéniable – écrit Fejtő, – que le projet de démolition de l’Autriche correspondait aux idées des francs-maçons, en France et aux Etats-Unis, qu’ils étaient presque sans réserves favorables à son démantèlement, et que leur influence y a contribué» (p. 357).

S’abreuvant à ces sources idéologiques, les hommes politiques interventionnistes voyaient dans la guerre l’achèvement de la modernité, c’est-à-dire la dernière phase d’un processus culturel qui aurait définitivement libéré l’Europe des derniers résidus de l’obscurantisme. Une action représentative, dans cette perspective, est celle du morave Thomas Masaryk et de Eduard Benes de Bohème, promoteurs avec les anglais Wickham Steed et Hugh Seton-Watson du Congrès des peuples opprimés par l’Autriche-Hongrie organisé à Rome du 9 au 11 avril 1918. Pour eux, comme l’a bien expliqué Augusto Del Noce, la démocratie radicale aurait transformé la guerre en révolution, englobant la pensée de Giuseppe Mazzini, lu dans un sens illuministe et en en supprimant tous les aspects religieux et “romantiques” (Introduction à Wolf Giusti, Tramonto di una democrazia, Rusconi, Milan 1972). L’héritage du mouvemlent hussite, interprété comme mouvement national et social, au-delà de son sens religieux, convergeait dans un schéma dans lequel la Première guerre mondiale était vue comme une vengeance des “vaincus” de la bataille de la Montagne Blanche (1620) qui avait signé à la fois la victoire de la Contre-Réforme et des Habsbourg.

Un autre congrès important s’était tenu du 28 au 30 juin 1917 au Grand Orient de France, rue Cadet à Paris, celui de toutes les obédiences maçonniques alliées et neutres, réunies pour décider le futur agencement des nations d’Europe dans l’après-guerre. La philosophie sous-jacente était contenue dans le livre d’Ernest Nys, Idées modernes, droit international et franc-maçonnerie (1908), qui exposait le dessein maçonnique de la nouvelle société internationale. Ce projet fut réalisé par les Traités de paix de Paris de 1919-1920 qui constituèrent, comme l’observe l’historien français François Furet, «plus qu’une paix européenne, une révolution européenne» (Le Passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Calmann-Lévy/Robert Laffont, Paris 1995).

Le nouvel ordre européen et mondial marqua non seulement un bouleversement géopolitique, mais surtout une Révolution dans la culture et dans la mentalité. Le président américain Woodrow Wilson apparut comme le prophète de la nouvelle ère, dans laquelle les nations libres auraient finalement trouvé la voie du progrès, de la justice, de la paix. Il considérait la Première Guerre mon,diale comme le conflit qui aurait mis fin à toutes les guerres (T.S. Knock, To End All Wars: Woodrow Wilson and the Quest for a New World Order, Princeton University Press, Princeton 1995).

Les principes de légitimité et d’équilibre, sur lesquels s’était construite l’Europe suite au Congrès de Vienne, furent substitués par celui de l’“auto-détermination des peuples”. La carte de l’Europe d’après-guerre vit la constitution de républiques en Russie, en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, en Tchécoslovaquie, en Pologne et dans les trois états baltes, ainsi qu’en Biélorussie, en Ukraine occidentale, en Géorgie, en Arménie et en Azerbaïdjan (absorbées de force dans l’Union des Républiques socialistes soviétiques dans la période 1919-1921).

L’Empire autrichien fut démantelé et remplacé par une mosaïque de petits Etats pas plus homogènes ni moins multi-nationaux que l’Empire qu’ils avaient dissout.

On créa artificiellement la Tchécoslovaquie, qui gardait une grande partie de ses ressources sur le territoire allemand, polonais et hongrois, y compris l’ancienne capitale hongroise, Poszsonyi (Pressburg). Elle était composée non seulement de Tchèques et de Slovaques, mais aussi de quelques millions d’Allemands, qui ne renonçaient pas à leurs propres droits, d’un nombre considérable de Polonais, en Silésie et d’un certain nombre de Hongrois, profondément irrédentistes. Masaryk, puis Benes en seront les présidents.

Dans les Balkans, le rôle qu’avait exercé l’Autriche fut confié à la Yougoslavie, elle aussi créée de toute pièce. Il aurait été juste, certainement, de récompenser les serbes, mais leur attribuer la Bosnie, l’Erzegovine, le Montenegro, une grande partie de l’Albanie et les embouchures sur la mer dont ils étaient auparavant privés, correspondit à doubler leur territoire, sans garantir l’équilibre de cette zone.

L’Italie, d’autre part, qui était entrée en guerre surtout contre l’Autriche-Hongrie, se trouva après la paix aux frontières orientales avec un nouvel Etat qui constituait pour elle une menace pas moins importante que celle de l’Empire Habsbourg. Il aurait été préférable alors de trouver un compromis avec l’Autriche pour obtenir Trieste et Fiume. La déception de l’Italie après la “victoire tronquée” la destinait à trouver une entente avec l’Allemagne, tandis que l’Autriche ne pouvait qu’aspirer, pour survivre, à une unification avec l’Allemagne. La route à suivre aurait été non de “balkaniser” l’Empire autrichien, mais de “débalkaniser” les Balkans.

De la même manière, la Pologne, qui depuis le XIIème siècle avait assumé un rôle de premier plan dans la Chrétienté, aurait pu devenir un bastion de l’Europe vers l’Est et, en même temps, contenir les pressions de l’Allemagne. La Conférence de Paix affaiblit au contraire la Pologne à l’est, en séparant d’elle la Lituanie, qui lui avait été unie par un lien librement ratifié pendant près de cinq siècles, et en reconnaissant l’indépendance de l’Ukraine et de la Curlandie (la future Lettonie) de la Russie, tandis qu’on concédait aux Polonais des terres prussiennes, comme Koeningsberg et le couloir de Dantzig, inévitablement destinées à constituer uncasus belli avec l’Allemagne.

Ce que les puissances de Versailles firent pour l’Autriche, elles ne le firent pas pour l’Allemagne. Elles auraient pu la démembrer ; elles se limitèrent au contraire à lui imposer la forme républicaine, en en maintenant l’unité. Les mutilations territoriales auxquelles fut soumis le Reich de Guillaume II (un septième de son territoire et un dixième de sa population) laissèrent intact le noyau essentiel de ses structures politiques et sociales et des mécanismes qui en avaient permis l’expansion politique, militaire et économique.

La Conférence de Paris non seulement n’affaiblit par l’Allemagne, mais la consolida, en détruisant ce système de petits Etats souverains, environ une trentaine de petits Etats et de trônes qui auraient pu constituer un fort élément de résistance au totalitarisme. En cela la conférence de Paris rendit au pangermanisme un service plus grand que celui qu’aurait pu lui rendre Bismarck lui-même. Jacques Bainville le constata immédiatement : «L’oeuvre de Bismarck et des Hohenzollern était respectée dans ce qu’elle avait d’essentielle. L’unité allemande n’était pas seulement maintenue, mais renforcée» (Les conséquences politiques de la paix, Godefroy de Bouillon, Paris 1996 (1920), p. 31).Non seulement les Alliés l’ont respectée – observait l’historien français – «mais encore ils l’ont consacrée de leur sceau, ils lui ont donné la base juridique internationale qui lui manquait depuis 1871» (p. 66). L’Empire de Guillaume II était, malgré tout, une Fédération. La nouvelle Allemagne républicaine se présentait comme un Etat centralisé, dont les frontières réunissaient soixante millions d’hommes humiliés par les puissances victorieuses.

La Conférence de Paris unifia et consolida l’Allemagne, mais en même temps en humilia les aspirations, la poussant au réarmement et à la revanche. Les «paragraphes injurieux» du Traité de Versailles, comme l’article 231 qui faisait endosser entièrement à l’Allemagne et à ses alliés la faute morale de l’“agression” d’août 1914 et la demande de livraison des “criminels de guerre”, à partir de l’Empereur Guillaume II, furent ressentis par l’opinion publique allemande comme un inadmissible “diktat” et offrirent le prétexte pour la constitution d’un “front anti-Versailles” qui unit progressistes et conservateurs. John Laughland a noté que c’est à ces Traités que remonte l’“éthique de la punition” imposée au nom du “droit humanitaire” qui caractérisera ensuite l’époque contemporaine, tandis que tous les Traités de Paix conclus depuis le début du XIVème siècle jusqu’à celui de Versailles contenaient “des clauses d’amnistie” pour les vaincus (Guerra totale in nome del Bene, in “Limes”, n. 5 (2014), pp. 61-66).

Le déséquilibre généré par la Paix de Versailles favorisa les deux “frères ennemis” qui entrèrent en scène presqu’en même temps dans les années vingt : bolchévisme et national-socialisme. La guerre civile européenne commença-t-elle en 1917, comme le soutient Ernst Nolte ou en 1914, comme le retiennent les autres historiens ? Il n’y a en réalité pas de contradiction, parce que la Révolution russe fait partie de la Première Guerre mondiale et ne peut en être séparée. La dynamique historique européenne et mondiale, de 1917 à 1945, fut déterminée, comme l’a souligné Ernst Nolte, par la grande “guerre civile européenne” menée entre le Troisième Reich et l’Union Soviétique. De nombreux hommes politiques européens ne comprirent pas l’affinité de fond qui liait les deux systèmes idéologiques, mais attribuèrent au communisme soviétique le rôle d’“avant-garde” dans le processus de démocratisation de l’humanité.

Ce qui se passa à Paris apparaît comme la négation de toute forme de prédominance politique, à moins qu’on ne puisse penser, comme beaucoup, à un choix délibéré pour empêcher une pacification authentique de l’Europe et faciliter l’explosion de nouveaux conflits. L’historien britannique Niall Ferguson en a fait une bonne synthèse : «La Première guerre mondiale fut pire qu’une tragédie (…). Elle ne fut rien de moins que la plus grande erreur de l’histoire moderne» (La Verità taciuta, cit., p. 587).

Lorsqu’éclata la Première guerre mondiale, saint Pie X gouvernait l’Eglise. Le Pape Sarto était conscient de la fragilité de la société de la Belle époque, et tandis que le monde était immergé dans l’hédonisme, il sentait se rapprocher ce qu’il appelait “il guerrone” (la grande guerre). L’annonce de l’explosion de la guerre l’affecta profondément, justement parce qu’il en prévoyait les tragiques conséquences. Le 2 août 1914 le Pape envoya à tous les catholiques du monde l’exhortation Dum Europa fere omnis, implorant par ces paroles de cesser le conflit:«Tandis que l’Europe presque entière est entraînée dans la tourmente d’une guerre extrêmement funeste, dont personne ne peut envisager les périls, les massacres et les conséquences, sans se sentir oppressé par la douleur et par l’épouvante,il Nous est impossible de ne pas être profondément affecté, Nous aussi, et de ne pas Nous sentir l’âme déchirée par la plus poignante douleur dans Notre sollicitude pour le salut et la vie de tant d’individus et de peuples».

Dans les cérémonies du Vendredi Saint on priait pour l’Eglise et pour l’Empire et le Pape Sarto avait une grande considération pour l’empereur François-Joseph. Un de ses secrétaires confia à un ami autrichien que le Pape, sollicité pour intervenir en faveur de la paix, aurait répondu : «Le seul souverain auquel je pourrais offrir mes services est l’empereur François-Joseph qui s’est toujours montré loyal et fidèle envers le Saint-Siège. Mais il ne m’est vraiment pas possible d’intervenir auprès de lui, parce que la guerre qu’entreprend l’Autriche-Hongrie est une guerre juste»; et il aurait ajouté que la résponsabilité du conflit incombait entièrement à la Russie, qui avait amorcé le mécanisme d’alliances de la Triple Entente contre la Triple Alliance.

Le tsar Nicolas Ier, qui régnait en Russie, n’imaginait pas que son trône aurait été le premier à tomber en 1917, l’année de la Révolution bolchévique. Cette décapitation des trônes marqua une étape décisive dans le processus de sécularisation de la société qui avait commencé au XVIème siècle et qui visait à la destruction de la Civilisation chrétienne.

Quatre grands Empires tombèrent : l’Empire autrichien, l’Empire allemand, l’Empire russe et l’Empire ottoman. Ce qu’ils avaient en commun n’était pas seulement l’aspiration à l’universalité que le mot Empire évoque en lui-même, mais le fondement sacré de l’autorité. Sur leurs ruines s’affirmèrent les grands totalitarismes du XXème siècle, qui sacralisèrent l’ordre immanent de la politique.

Le national-socialisme se développa en Europe Centrale, zone occupée par l’Empire allemand et l’Empire austro-hongrois. Le communisme prit le pouvoir en Russie, subsistuant à l’Empire patriarcal des Tsars un nouvel impérialisme politique. Sur les cendres de l’Empire ottoman, remplacé par la République turque laïque et séculariste, commencèrent à se développer, dès les années 30, de nouvelles idéologies islamistes, porteuses d’une autre espèce de totalitarisme qui, après la chute du nazisme et du communisme, constitue aujourd’hui une nouvelle menace pour l’humanité.

Le vingtième siècle, l’époque du totalitarisme, peut être considéré comme le siècle le plus déstructeur et cruel de l’histoire universelle toute entière. Le siècle où apparurent, pour la première fois dans l’histoire, des termes comme “crimes contre l’humanité” et “génocide”.

L’historienne d’Oxford Margaret Macmillan écrit, en conclusion de sa vaste étude sur la guerre, que «l’Europe aurait pu changer de route, et pourtant en août 1914 elle choisit de parcourir jusqu’au bout un chemin qui l’aurait conduite à l’auto-destruction» (1914. Come la luce si spense sul mondo di ieri, tr. it. Rizzoli, Milan 2014, p. 697). Mais le “suicide de l’Europe” était-il un destin inéluctable ? De nombreux auteurs, comme Philippe Conrad, ne le pensent pas (1914. La guerre n’aura pas lieu, Genèse Edition, Paris 1914). Au début de l’été 1914, le scénario qui s’imposa fut le plus imprévisible et sans doute le plus parable.

L’improbable existe en histoire et on emprunte parfois une route erronée sans en être conscient. La Première guerre mondiale n’éclata pas par hasard, mais le hasard en fit un destin inéluctable.Le 28 juin 1914, après que le premier attentat avait échoué, parce que la bombe tomba sous la mauvaise voiture, l’archiduc François-Ferdinand voulut s’assurer personnellement de l’état de l’escorte blessée. Mais le chauffeur se trompa de route et au milieu de la foule la voiture dût faire marche-arrière sans protection. Il se trouva ainsi en face de l’auberge dans laquelle Gavrilo Princip était en train de s’enivrer. On imagine aisément la surprise du conspirateur de se trouver à quelques mètres de sa victime. Il déchargea son Browning semi-automatique, et deux coups de révolver suffirent à changer l’histoire du monde à venir. Un siècle plus tard, nous ne sommes pas encore sortis de l’époque de la Première guerre mondiale. (Roberto de Mattei)