Correspondance européenne | 290, Eglise catholique

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Anniversaire: saint Pie X, sa vie et son œuvre

saint Pie XLe 20 août 1914, comme se livrait en Lorraine la première grande bataille de la guerre commençante, Pie X s’éteignait à Rome, tué moins par une maladie pulmonaire que par la douleur de n’avoir pu empêcher l’embrasement, qu’il prévoyait tragique, de l’Europe chrétienne.

Aujourd’hui souvent détesté en raison de sa condamnation du modernisme, décision qu’une certaine postérité juge réactionnaire et contraire aux intérêts de l’Église, Pie X passa pourtant, en son temps, pour un pontife ami du progrès.

Rien ne prédisposait, à vues humaines, Giuseppe Sarto, né à Riese en Vénétie le 2 juin 1835, à monter un jour sur le trône de Saint Pierre. Fils du facteur et sacristain du village et d’une couturière, Margharita Sanson, il entend, au lendemain de sa confirmation, l’appel de Dieu.

Entré au séminaire de Padoue, il est ordonné prêtre le 28 septembre 1858 à Castelfranco. Seul le courage de sa mère qui, restée veuve, a refusé de le voir abandonner ses études pour revenir l’aider, a permis à cette vocation d’aller à son terme.

Pendant les dix-sept années suivantes, vicaire, puis curé de campagne dans le diocèse de Trévise, Don Sarto se consacre passionnément à ses devoirs pastoraux. Sa nomination de chancelier du diocèse, en 1875, qui l’arrache à son apostolat, est pour lui un crève-cœur. Tout comme l’ascension qui commence alors : recteur du séminaire, chanoine de la cathédrale, il est, en 1884, nommé évêque de Mantoue par Léon XIII, devient patriarche de Venise en 1893.

Dans les deux cas, ces nominations sont vivement combattues par le pouvoir laïc : Don Sarto n’a jamais caché son opposition à certaines idées révolutionnaires, spécialement à la franc-maçonnerie. À Mantoue comme à Venise, sa reprise en main de la presse catholique eut un impact politique incontestable, alors même que le prélat affirmait « ne pas faire de politique ».

Très apprécié de Léon XIII, populaire pour ses combats et ses réussites, Mgr Sarto, cependant, lorsqu’il part pour le conclave, fin juillet 1903, est bien éloigné de faire figure de favori parmi les « papabili ». L’on estime que tous les suffrages se porteront sur Mgr Rampolla, secrétaire d’État du pontife défunt. Tout bascule lorsque, le 3 août, l’archevêque de Cracovie oppose à cette élection l’exclusive, le droit de veto, de l’Autriche-Hongrie.

Le lendemain, les votants reportent leurs suffrages sur le patriarche de Venise, consterné : « Cest une croix quon ma mise sur le dos ». Il l’accepte et prend le nom de Pie X, hommage aux papes qui ont porté ce nom avant lui et « ont courageusement lutté contre les sectes et les erreurs pullulantes ». Tout un programme, diront ses adversaires qui ne tarderont pas de l’accuser de « manœuvrer la barque de Pierre à la gaffe ». Une de ses premières décisions sera, par la constitution apostolique Commissum nobis, de supprimer l’exclusive.

L’élection d’un « curé de campagne », issu d’un milieu très modeste, ce qui ne s’était pas vu depuis des siècles, étonne ; son accueil simple et chaleureux, sa manière de simplifier un protocole qui l’étouffe, aussi. L’homme séduit, mais le pontife agace ceux qui désiraient voir se poursuivre l’ouverture au monde. En ce domaine, Pie X leur apparaît « un rétrograde », même si certains en rejettent la faute sur son secrétaire d’État espagnol, le jeune Mgr Merry del Val, homme de prière, fin diplomate, familier de milieux étrangers au pape, précisément choisi pour des compétences qui permettent au souverain pontife de combler ses propres lacunes.

Cependant, nombre de décisions du pontificat montrent une authentique capacité à s’ouvrir aux réalités du temps. Sa réforme de la Curie (constitution Sapienti Consilio du 29 juin 1908), en est l’exemple puisqu’elle prend acte, en supprimant les dicastères jadis en charge de leur administration, de la disparition définitive des États pontificaux.

Une même lucidité le pousse à préférer la rupture du concordat de 1801 avec la France, et, en 1905, la séparation de l’Église et de l’État, à des arrangements douteux, considérant que le clergé français, débarrassé de la tutelle républicaine, se portera mieux, même appauvri. Pie X fera un choix identique s’agissant du Portugal en 1911.

Ces difficultés extérieures ne doivent pas occulter l’œuvre immense, accomplie en une dizaine d’années, précisément afin de tout instaurer, ou restaurer, dans le Christ.

Restauration d’abord spirituelle avec l’abaissement de l’âge de la première communion à sept ans (1911) et l’invitation faite aux fidèles de s’approcher fréquemment de la Sainte Table ; avec l’encyclique Acerbo nimis de 1906 qui exige un meilleur enseignement catéchétique, tant aux enfants qu’aux adultes. Pie X est aussi le pape qui remet au premier plan le chant grégorien afin de « prier sur de la beauté » (Motu proprio du 22 novembre 1903), celui qui lance la réforme du bréviaire et surtout celle, indispensable, du code de droit canonique.

Restauration civile, et civique, quand il adoucit, pour les fidèles italiens, les décrets du Saint Office interdisant aux catholiques de voter, laissant aux évêques le soin de juger de l’opportunité de s’exprimer ou pas, ou quand il incite à la mise en place d’une véritable Action catholique (encyclique Il fermo proposito de 1905).

Toute cette œuvre est discréditée aux yeux de certains par d’autres prises de position, (décret Lamentabili de 1907, encyclique Pascendi de 1908, serment anti-moderniste imposé au clergé) visant à défendre l’intégrité de la foi et aboutissant à la condamnation des courants modernistes dans leur diversité politique, intellectuelle, littéraire, historique, philosophique ou théologique.

Dans cette optique, l’absence de condamnation de l’Action française alors qu’est frappé le Sillon de Marc Sangnier, scandalise ceux qui croient à la réconciliation du monde et de l’Église. Ils seront longtemps minoritaires. La canonisation de Pie X, en 1954, dans des délais très brefs pour l’époque, démontre que la figure du pape fait encore l’unanimité.

Rares sont ceux qui, à l’instar du romancier François Mauriac, osent affirmer que « ce saint-là nest pas de leur paroisse ». Soixante ans après, on peut juger, au silence entourant ce centenaire, que la tendance s’est hélas inversée. (Anne Bernet)