Correspondance européenne | 297, Livre

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Livres: Les derniers jours de Michel de Jaeghere

Les derniers jours de Michel de JaeghereLa rentrée « littéraire » en France a été submergée par le succès de l’essai du journaliste Éric Zemmour, Le suicide français, constat amer et sans concession du bilan de la politique menée depuis quarante ans par les gouvernements successifs.

L’on a pu mesurer, à la terrible campagne de dénigrement orchestrée contre Zemmour et à son éviction des émissions qu’il animait tant à la télévision que sur les chaînes de radio, la panique suscitée dans la classe dirigeante par cette analyse trop lucide signée d’un chroniqueur apprécié et populaire. Les attentats du 7, 8 et 9 janvier derniers ont d’ailleurs permis de faire taire le gêneur en lui interdisant, sous prétexte d’assurer sa protection contre d’éventuels terroristes décidés à lui faire payer ses propos « islamophobes » ou son judaïsme, toute prise de parole publique. En France, la liberté d’expression est un droit sacré. À condition de n’exprimer que les opinions dominantes et autorisées …

Paru pareillement à la rentrée, le puissant essai historique du journaliste Michel de Jaeghere, Les derniers jours, a fait nettement moins de bruit. Pourtant, il s’agit d’un récit tout à fait parallèle et qui pourrait se révéler, à moyen terme, prémonitoire (Les derniers jours : la fin de l’empire romain d’Occident, Les Belles Lettres, Paris 2014, 655 p ; 26,90 €).

Peut-on encore raconter la chute de l’empire romain d’Occident, sujet de cet ouvrage ? Oui, mais à condition, là encore, de ne pas s’éloigner du discours officiel des instances françaises et européennes. Le ton avait été donné, en 2008, lors de l’inauguration en Italie de l’exposition Rome et les Barbares. Si le travail des historiens et archéologues était digne d’éloges, la lecture qu’il convenait d’en offrir au public était stupéfiante : la grande invasion de l’hiver 405 ne pouvait plus désormais être racontée comme elle l’avait toujours été par « une histoire manichéenne et réactionnaire, récit de terreur et de haine de l’autre ». Il fallait maintenant y voir non pas une fin sanglante et la plongée de l’Occident romain dans un interminable chaos, mais « le point de départ d’une nouvelle histoire », « une immigration salutaire, donnée essentielle de la richesse de l’Occident, promesse d’un monde nouveau ».

À l’évidence, le seul discours autorisé se bornerait donc à effacer de nos mémoires collectives un épisode d’une violence sanglante et destructrice exceptionnelle, proportionnellement aux moyens de l’époque …, pour saluer la naissance, dont on ne précise pas combien elle fut lente, difficile, pénible, et seulement due à l’acharnement de l’Église à sauver ce qui pouvait l’être, des nations de l’Europe moderne … Bien entendu, la raison de cette interprétation aussi fausse que lénifiante se résume en deux mots chers à nos politiciens : « Pas d’amalgame ! » Il faut éviter à tout prix une comparaison entre l’état actuel de l’Union européenne et le Bas Empire.

Michel de Jaeghere l’a fort bien compris, et il s’en moque éperdument. Son gros livre, puisé aux meilleures sources, dresse un terrible tableau des causes multiples qui aboutirent au désastre final et à la déposition, en 476, du lamentable Romulus Augustule. Il faut le lire, pour le plaisir d’une langue claire et élégante, certes, pour l’intérêt d’un récit complet, circonstancié, et passionnant. Mais surtout pour le lucide avertissement qu’il nous donne. « On ne trébuche pas deux fois sur la même pierre » dit la sagesse des nations. Sauf à le faire exprès. (Anne Bernet)