Correspondance européenne | 305, Synode

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Synode: l’Instrumentum Laboris, une attaque contre Veritatis Splendor

Instrumentum LaborisL’Instrumentum Laboris du 21 juin 2015 offre tous les éléments pour comprendre ce qui est en jeu dans le prochain Synode. La première considération est de méthode. Le paragraphe 52 de la Relatio Synodi de 2014 n’a pas obtenu (comme les paragraphes 53 et 55) la majorité qualifiée des deux tiers, nécessaire pour l’approbation, conformément au règlement, mais il a été également inclus dans le document final. 

Il s’agit d’un stratagème évident qui confirme le projet d’ouverture aux divorcés remariés, en dépit de l’opposition d’une partie consistante des Pères synodaux et, surtout, en dépit de l’enseignement contraire de l’Église. Nous sommes très près d’une mince ligne rouge que toutefois personne, même pas le Pape, ne peut franchir.

Lors de l’audience générale du 5 août, le Pape François a dit que «les divorcés remariés ne sont pas du tout excommuniés et ne doivent absolument pas être traités comme tels: ils font toujours partie de l’Église». À notre connaissance, cependant, personne ne traite les divorcés remariés d’excommuniés. Il ne faut pas confondre la privation du sacrement de l’eucharistie à laquelle ils sont soumis, avec l’excommunication qui est la plus grave des peines ecclésiastiques et qui exclut de la communion de l’Église.

Les divorcés remariés continuent d’être membres de l’Église et sont tenus d’en observer les préceptes, d’assister au Sacrifice de la Messe et de persévérer dans la prière (Catéchisme de l’Église catholique, n. 1651). L’indissolubilité du mariage reste toutefois une loi divine proclamée par Jésus Christ et confirmée solennellement par l’Église tout au long de son histoire. L’Église exige, pour l’accès à l’Eucharistie, l’état de grâce, qui s’obtient normalement par le sacrement de pénitence. Les conjoints divorcés et remariés se trouvent objectivement «en état de péché grave manifeste» (Code de Droit canonique, n. 915), c’est à dire «dans un état objectif de péché mortel, aggravé par le scandale si cela est de notoriété publique» (Option préférentielle pour la famille. Cent questions et cent réponses autour du Synode, Edizioni Supplica Filiale, Rome 2015, n. 63).

Si les divorcés remariés n’ont pas l’intention d’abandonner cette situation d’offense à Dieu, publique et permanente, ils ne peuvent pas non plus accéder au Sacrement de la pénitence qui exige l’intention de ne pas retomber dans le péché. La figure du divorcé remarié, comme l’a justement remarqué le cardinal De Paolis, «contredit l’image et la figure du mariage et de la famille, selon l’image que l’Église en offre».

Comment réussir la quadrature du cercle? Pour une analyse globale de l’Instrumentum Laboris je renvoie à l’excellente analyse de Matthew McCusker, sur le site Voice of the Family. Pour ma part, je me limite à quelques considérations concernant l’approche du document au thème des cohabitations extra-maritales.

Le nouveau Catéchisme de l’Église catholique affirme au n. 2390 que l’expression «unions libres» (ou cohabitations) «recouvre des situations différentes: concubinage refus du mariage en tant que tel, incapacité à se lier par des engagements à long terme. Toutes ces situations offensent la dignité du mariage; détruisent l’idée même de la famille; elles affaiblissent le sens de la fidélité. Elles sont contraires à la loi morale: l’acte sexuel doit prendre place exclusivement dans le mariage; en dehors de celui-ci, il constitue toujours un péché grave et exclut de la communion sacramentelle».

L’Instrumentum Laboris suggère au contraire l’idée que les cohabitations extra-maritales ne sont pas intrinsèquement illicites, et qu’elles ne le sont que “partiellement”.

«Dans le cas où la maturation de la décision de parvenir au mariage sacramentel de la part de personnes vivant en concubinage ou mariées civilement en est encore à un état virtuel, initial, ou d’une approximation graduelle, il est demandé que l’Église ne se soustraie pas à sa tâche d’encourager et de soutenir ce développement. En même temps, ce sera une bonne chose si elle manifeste son appréciation et son amitié vis-à-vis de l’engagement déjà pris, dont elle reconnaîtra les éléments de cohérence avec le dessein créaturel de Dieu» (n. 57).

En quelques mots, il s’agit de saisir le bien qui est présent dans le mal, ou mieux de ne considérer aucun mal comme “absolu”. Il y a ici une confusion implicite entre le plan ontologique et le plan moral. Alors qu’au plan ontologique seul le bien est absolu, et que le mal est toujours privation du bien, au plan moral le bien et le mal ont toujours une dimension d’absolu qui ne peut pas être ignorée.

Le document est encore plus clair dans les paragraphes suivants. Les cohabitations, affirme-t-il, ne sont pas “mauvaises” ou intrinsèquement illicites, mais bien “moins bonnes” que le mariage, dont seule la «plénitude» leur fait défaut (nn. 62-65). En effet, «… le sacrement du mariage, comme union fidèle et indissoluble entre un homme et une femme appelés à s’accueillir réciproquement et à accueillir la vie, est une grande grâce pour la famille humaine» [mais l’Église] «doit être capable d’accompagner ceux qui vivent le mariage civil ou le concubinage dans la découverte progressive des semences du Verbe qui s’y trouvent cachées, pour les mettre en valeur, jusqu’à la plénitude de l’union sacramentelle» (n. 99). «Le choix du mariage civil ou, dans d’autres cas, du concubinage n’est très souvent pas motivé par des préjugés ou des résistances vis-à-vis de l’union sacramentelle, mais par des situations culturelles ou contingentes. Dans de nombreuses circonstances, la décision de vivre ensemble est le signe d’une relation qui veut se structurer et s’ouvrir à une perspective de plénitude» (n. 102).

Que les cohabitations extra-matrimoniales ne soient pas considérées comme illicites, est démontré par le fait que, selon l’Instrumentum Laboris, elles ne doivent en aucun cas être condamnées. «L’attitude des fidèles à l’égard des personnes qui n’ont pas encore compris l’importance du sacrement nuptial doit s’exprimer à travers un rapport d’amitié personnelle, en accueillant l’autre tel qu’il est, sans le juger, en répondant à ses besoins fondamentaux et, en même temps, en témoignant de l’amour et de la miséricorde de Dieu» (n. 61). «Le message chrétien doit être annoncé en privilégiant un langage qui suscite l’espérance. Il est nécessaire d’adopter une communication claire et invitante, ouverte, qui ne moralise pas, ne juge pas et ne contrôle pas, et qui rende témoignage à l’enseignement moral de l’Église, tout en restant sensible aux conditions des personnes» (n. 78). «Une communication ouverte au dialogue et dépourvue de préjugés est nécessaire, particulièrement à l’égard des catholiques qui, en matière de mariage et de famille, ne vivent pas ou ne sont pas dans des conditions pleinement conformes à l’enseignement de l’Église» (n. 81).

Ce qui est absent du texte, encore avant la condamnation, c’est toute forme de jugement ou d’évaluation morale. Et pourtant, nous savons qu’il n’y a pas d’actes humains neutres ou “non-jugeables”. Toute action peut et doit être évaluée selon le mètre de la vérité et de la justice, comme Saint Paul nous enseigne à le faire (Rm. 1, 26-32; Cor. 6, 9-10; 1 Tim. 1, 9).

L’approche sociologique et “non-évaluative” de l’Instrumentum Laboris est confirmé par l’utilisation du terme “irréversibilité”, qui revient deux fois dans la version italienne, en référence à la situation des divorcés remariés. En réalité, l’échec d’un lien matrimonial peut être irréversible, tandis qu’un état habituel de péché, tel que la cohabitation more uxorio, n’est jamais irréversible. Et pourtant, dans le document, nous lisons: «Il est bon que ces chemins d’intégration pastorale des divorcés remariés civilement soient précédés d’un discernement opportun de la part des pasteurs quant au caractère irréversible de la situation et à la vie de foi du couple de la nouvelle union, qu’ils soient accompagnés d’une sensibilisation de la communauté chrétienne sous l’angle de l’accueil des personnes intéressées et qu’ils soient réalisés selon une loi de gradualité (cf. Familiaris Consortio, 34), respectueuse de la maturation des consciences» (n. 121). «Pour affronter ce thème, un commun accord existe sur l’hypothèse d’un itinéraire de réconciliation ou voie pénitentielle, sous l’autorité de l’évêque, pour les fidèles divorcés et remariés civilement, qui se trouvent dans une situation de concubinage irréversible» (n. 123).

Si la situation des divorcés remariés est en quelques cas irréversible, c’est parce que la situation morale de péché mortel, public et permanent dans laquelle ils se trouvent est irréversible. A moins de considérer une telle situation non pas comme pécheresse mais vertueuse. C’est la ligne que l’Instrumentum Laboris semble suggérer.

Le mariage indissoluble est indiqué comme l’idéal chrétien, élevé, mais difficilement accessible. Dans la vie concrète les unions civiles peuvent représenter des phases imparfaites d’une vie commune, impliquant l’exercice de la sexualité. L’union sexuelle n’est pas considérée intrinsèquement illicite, mais un acte d’amour évaluable selon les circonstances. La relation sexuelle perd son caractère moral négatif, si les partenaires l’entretiennent de manière convaincue, stable et durable.

L’Instrumentum Laboris ne nie pas tant l’Exhortation Familiaris Consortio de Jean-Paul II (22 novembre 1981), que l’encyclique Veritatis Splendor du même pontife (6 août 1993), avec laquelle il semble vouloir en finir. Depuis la fin des années 60 du siècle dernier, à l’intérieur de l’Église se sont répandues les théories morales d’auteurs tels le jésuite Joseph Fuchs et le rédemptoriste Bernhard Häring, qui, au nom de la primauté de la personne sur la nature humaine, niaient l’absolu des normes morales, ne les considérant que comme exigence d’autoréalisation.

De ce personnalisme, qui influença la constitution pastorale Gaudium et Spes de Vatican II (7 décembre 1965), résultent les erreurs du “proportionalisme”, du “téléologisme” et du “conséquentialisme”, explicitement condamnées par l’encyclique Veritatis Splendor (nn. 74 et 75). Contre ces théories, Ramon Garcia de Haro (La vita cristiana, ed. Ares, Milan 1995) et, plus récemment, Livio Melina, José Noriega et Juan José Perez Soba (Camminare nella Luce. I fondamenti della morale cristiana, Cantagalli, Sienne 2008) ont écrit, de façon plus que convaincante, réaffirmant la doctrine des absolus moraux, selon laquelle des actes illicites existent, qui ne peuvent être justifiés par aucune intention ou circonstance.

L’union sexuelle en dehors du mariage légitime est l’un d’eux. «Les actes qui dans la tradition morale de l’Église ont été dénommés “intrinsèquement mauvais” (intrinsece malum) – établit Veritatis Splendor – le sont toujours et par eux-mêmes, c’est à dire par leur objet même, indépendamment des intentions ultérieures de celui qui agit et des circonstances». (Roberto de Mattei)