Correspondance européenne | 310, France

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France: dialogue oui, capitulation non

Marie-Thérèse UrvoyMarie-Thérèse Urvoy, islamologue, professeur des universités, enseigne l’Histoire médiévale arabe et la langue arabe classique à Toulouse et Bordeaux. Elle dirige également l’équipe de recherche CISA (Christianisme, Islam et sociétés arabes). Au lendemain des attentats parisiens du 13 novembre, nous l’avons interrogée sur cette question plus que jamais d’actualité.

1) Suite aux attentats survenus à Paris le 13 novembre, beaucoup s’interrogent sur l’Islam, plus que jamais présent dans notre quotidien. Pouvez-vous nous en donner une brève définition ? 

L’islam est défini par sa profession de foi (chahâda): croyance en Dieu unique et reconnaissance du caractère de prophète pour Muhammad (que l’on a francisé en Mahomet). Il suffit de prononcer cette formule avec sincérité et devant témoins pour être reconnu comme musulman. Mais cette formule en apparence simple implique plusieurs conséquences importantes:

  1. Les paroles transmises par le prophète comme venant de Dieu sont effectivement les paroles mêmes de Dieu. Tout le Coran, qui recueille ces paroles, doit être reçu comme tel.
  2. L’obéissance au prophète qui est réclamée est obéissance à Dieu.
  3. Le Coran indique une “voie” (charî‛a) qu’il faut mettre en pratique.
  4. Les “croyants” constituent une communauté, déclarée par le Coran comme “la meilleure qu’on ait fait surgir pour les hommes” et ils ont pour mission de propager le message divin.

2) On parle de divisions à l’intérieur de l’Islam. Quels sont selon vous les principaux courants ?

Il y a deux types de divisions. Le premier est la division historique entre la majorité, dite “sunnite”, qui accepte le déroulement de l’histoire après la mort du prophète comme voulue par Dieu, et deux minorités qui contestent la légitimité de cette histoire: le chiisme qui se réclame de la “famille du prophète”, représentée en premier lieu par son cousin et gendre ‛Alî, premier d’une lignée d’imâms inspirés, et le kharigisme, qui prétend incarné un islam pur, détaché des compromissions humaines.

Le second type de division est la variété dans la réception du message, allant de l’effort pour tenir compte des conditions concrètes d’existence au rigorisme absolu. Cette variété se retrouve plus ou moins dans chacune des branches historiques, mais chaque forme peut s’incarner dans un courant désigné par un nom générique (salafisme, tabligh,…), qui peut lui-même regrouper des formes régionales particulières.
3) En France, on entend parler des mosquées salafistes qui seraient différentes des autres mosquées. Est-ce une distinction à prendre en considération ? 

Bien sûr. Leurs imâms tiennent des propos, dans leurs prêches publics et leurs entretiens particuliers, qui ont des conséquences pour l’ensemble de la société: insultes envers les autres croyances, revendications de régimes spéciaux pour les musulmans, contestation du régime sociopolitique, voire incitation au combat matériel. On ne peut pas mettre ces mosquées sur le même plan que celles où l’enseignement religieux reste de morale personnelle. Mais la séparation n’est pas toujours très nette.

4) Pensez-vous que pour vaincre le terroriste, il faudrait séculariser l’Islam en le convertissant aux principes laïcistes de la République ? 

Non car c’est justement le refus de tout ce qui pourrait participer, de près ou de loin, à une telle sécularisation qui motive le terroriste. Même si l’islam majoritaire faisait le pas de la simple acceptation de fait actuelle à une intégration de droit des principes laïcistes de la République – ce qui me semble peu probable – cela ne changerait rien pour celui qui exploite la forte contestatrice des paroles coraniques, érigées par lui en slogans, pour manifester son rejet de l’ordre républicain. Chaque musulman est maître de sa perception de la religion; il n’y a pas de magistère en Islam.

5) On parle de dialogue interreligieux : selon vous, ce dialogue peut-il être une solution ? 

Le dialogue est toujours nécessaire, à la fois pour une collectivité qui trouve en lui un support idéologique pour la coopération, et pour un sujet individuel à qui il permet un retour sur lui-même pour mieux se situer. Mais cela ne peut dépasser le stade local, et tout ce que l’on peut espérer c’est que cette localisation s’étende progressivement. En revanche les pratiques institutionnelles qui existent déjà montrent chaque jour leur inanité car chaque bord joue un rôle: charité affichée d’un côté, face à revendication de reconnaissance de l’autre. Ou bien il y a capitulation, ce qui est le contraire du dialogue à égalité; ou bien c’est seulement un “dialogue de sourires” qui jette un voile sur les difficultés.

6) Que faire pour mieux connaître l’Islam ? Que conseillez-vous ? 

Il faut accepter de s’instruire sans préjugé affectif ou sentimental, pour ou contre, et se méfier de toute affirmation péremptoire et de tout slogan. L’islam est un univers complexe, à la fois religion et civilisation, dont la connaissance demande une véritable ascèse intellectuelle et morale. Mais toujours il faut s’efforcer d’être lucide. (Marie Perrin)