Correspondance européenne | 320, Livre

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Livres : Histoire générale de la Chouannerie

HistoireAnne Bernet connaît la chouannerie sur le bout des doigts. Elle en a parcouru en esprit le moindre chemin creux, méditant chaque coup de main, chaque bataille, chaque sacrifice. Par-delà les siècles et l’infranchissable barrière de la mort, elle a su tisser des liens d’amitié avec ses principaux acteurs, en particulier avec Jean Chouan, Jambe d’Argent et le Prince de Talmont.

Le fruit de ses recherches et de ses longues méditations fut porté à la connaissance du public, il y a vingt-trois ans, sous le titre des Hautes Heures de la Chouannerie. Il eut alors un succès mérité tant Anne Bernet, grâce à son talent de conteur, réussissait à redonner vie aux Chouans. Ce livre était de ceux, trop rares, dont on regrette, quand vient la dernière page, qu’il n’ait pas un second volume qui prolonge une épopée à laquelle on eut aimé prendre part.

Sensiblement étoffé, en partie réécrit, le livre avait été à nouveau publié en 1999 sous le titre : Histoire générale de la Chouannerie. Ce livre, épuisé depuis plusieurs années, vient d’être réédité, pour notre plus grand bonheur (Perrin, Paris 2016, 681 pages, 27 euros).

Anne Bernet commence par évoquer la genèse de la Chouannerie. Son récit raconte la fronde des gentilshommes et des parlementaires bretons contre une réforme Lamoignon qui portait atteinte à l’une des libertés fondamentales de la province de Bretagne, celle qui exigeait que les édits du Roi fussent vérifiées et enregistrées par le Parlement de Bretagne pour avoir force juridique dans le duché.

Le marquis de La Rouërie, héros de la guerre d’Indépendance américaine, fut ainsi embastillé au cours de l’été 1788 avec onze de ses compagnons lorsqu’il voulut porter à la Cour les remontrances de la noblesse bretonne, embastillement des plus confortables d’ailleurs, comme en témoigne cette mention portée sur le registre des dépenses de la forteresse : « achat d’un billard pour la distraction de messieurs les gentilshommes bretons ».

En ce temps-là, les gardes-à-vue se passaient entre gens civilisés ; le ministre de la Maison du Roi, le baron de Breteuil, était un homme d’une parfaite urbanité… Un an plus tard, les premières têtes promenées au bout des piques ouvraient une ère nouvelle. A la tribune de l’Assemblée constituante, le 3 novembre 1789, Jean-Paul Rabaut-Saint-Etienne résume en ces termes les objectifs révolutionnaires : « Chargée de faire le bonheur d’un peuple, dont tous les établissements consommaient le malheur, il fallait renouveler ce peuple même, changer les hommes, changer les choses, changer les mots… ». Cette régénération de la France ne laissa aucun domaine à l’écart, pas même le religieux.

A l’été 1790, la Constitution civile du Clergé et l’obligation faite à chaque prêtre d’adhérer à cette constitution schismatique par un serment précipita la rupture entre la Révolution et la France catholique. Les provinces ferventes de Bretagne, d’Anjou, du Maine et du Bas-Poitou entrèrent alors en dissidence, pour défendre leurs libertés concrètes contre le despotisme de la Liberté abstraite. Entre Fougères, Dinan et Saint-Malo, le marquis de La Rouërie constitua un réseau de fidèles afin de préparer un soulèvement contre-révolutionnaire.

Ce réseau est la source de la Chouannerie, guerre de partisans inaugurée à l’été 1792 autour du bois de Misedon par les compagnons de Jean Cottereau, dit Jean Chouan, dont le sobriquet, familial, de « chouan », ou « chat huant », servit bientôt à qualifier tous les résistants contre-révolutionnaires du nord de la Loire, les distinguant des Vendéens qui s’insurgèrent, au sud de la Loire, au mois de mars 1793.

Pour être différents les uns des autres, Vendéens et Chouans n’en communiaient pas moins à une même foi catholique, aux mêmes principes monarchiques, aux mêmes valeurs terriennes ; ils ont combattu côte-à-côte pendant la virée de Galerne. Entendant tonner « le canon de la Vendée », Jean Chouan entraîna ses hommes à la rencontre des Vendéens : « L’armée catholique arrive. En marche sur Laval ! Le prince de Talmont nous attend ! ».

Il fit son entrée dans Laval par le faubourg Saint-Jean, juché sur le cheval d’un patriote auquel il venait de pardonner les persécutions dont celui-ci le harcelait depuis un an. De Quelaines, d’Astillé, de Beaulieu, de Montigné et de Nuillé-sur-Vicoin arrivèrent également de nombreux Chouans qui allaient bientôt se donner pour chef Tréton Jambe d’Argent, un mendiant estropié habité par une âme de gentilhomme. Chouannant dans le pays de Fougères, Aimé du Boisguy, qui n’avait guère alors que dix-sept ans, rallia à son tour l’étendard de la Vendée. Pour la première fois, Vendéens et Chouans combattaient côte-à-côte les armées de la Révolution. Association profitable dont on peut regretter qu’elle ne se soit pas renouvelée. Beaucoup moins nombreux mais mieux aguerris, les compagnons de Jean Chouan et d’Aimé du Boisguy permirent à l’Armée catholique et royale de remporter à Entrammes et à Dol des succès inespérés.

Le récit de ces batailles est une belle occasion pour Anne Bernet de saluer les hautes qualités du prince de Talmont, grand seigneur pour lequel la noblesse n’était pas seulement question de naissance mais avant tout affaire de générosité et d’élévation d’esprit. Injustement calomnié par d’aucuns, Antoine-Philippe de La Trémoille est le seul Pair de France qui soit venu en Vendée risquer sa vie, ce qui mérite quelques égards ; le souvenir de ses prouesses à la tête de la cavalerie, en particulier à Dol et au Mans, la dignité qui fut la sienne en montant à l’échafaud, le 27 janvier 1794, balaient les rumeurs grotesques de désertion que des envieux firent courir sur son compte après Granville.

Pourtant, le plus beau est ailleurs ; il réside dans l’extraordinaire amitié qui unissait Talmont et Jean Chouan, le Prince et le Pauvre, le Pair et le Faux-saunier, amitié tragique, brisée par la violence des temps, comme le fut celle de Georges Cadoudal et de Pierre Mercier. La Chouannerie fut aussi une belle et émouvante histoire d’amitiés.

Le livre d’Anne Bernet est nourri aux meilleures sources. Il est aujourd’hui un ouvrage de référence, précis, détaillé, qui rend clair ce qui est souvent confus, s’élevant au-dessus des escarmouches quotidiennes pour mettre en lumière les enjeux, les périodes et les césures. Il nous initie aux subtilités de la « chouannerie des officiers » et de la « chouannerie à volonté ». Il montre comment l’arrivée de gentilshommes émigrés, à partir de 1795 et de 1796, a transformé la Chouannerie pour lui imprimer une discipline militaire à laquelle les paysans de l’Ouest étaient peu préparés.

Plus encore, servi par une langue élégante et enthousiaste, le livre nous entraîne dans les haies du bocage à la rencontre des frères Cottereaux, de Jambe d’Argent, de Monsieur Jacques, de Georges, de Mercier-la-Vendée, son alter ego, de Boishardy, de Guillaume Legris-Duval et de Louis de Frotté. Des figures moins connues sont fort justement tirées de l’oubli, notamment Brice Denis, dit Tranche-Montagne, garde national rallié aux Chouans, dont les facéties égaillèrent longtemps la chouannerie mayennaise.

Aux côtés d’Anne Bernet, le lecteur ne peut s’empêcher de verser de pleurer au spectacle de la décollation du Prince de Talmont ; il s’amuse des plaisanteries de Jean Chouan, le Gars Mentoux, et de ses sacripants de la forêt de Misedon ; il se surprend à ressentir, sur la plage de Quiberon, ou dans les chemins creux de Normandie, la sourde émotion de ceux qui vont monter à l’assaut ; il frémit de colère au récit de l’assassinat de Louis de Frotté, fusillé à Verneuil-sur-Avre le 18 février 1800 après être tombé la veille dans le traquenard que lui avait traîtreusement tendu Bonaparte.

Le récit s’achève avec l’échec du « coup essentiel » et l’exécution, le 25 juin 1804, de son initiateur, Georges Cadoudal, véritable héros antique, géant parmi les Géants. Il ignore donc la chouannerie de 1815 et celle de 1832. Il ignore également l’épopée des zouaves pontificaux qui en fut, à certains égards, le prolongement dans les années 1860. Peut-être sera-ce là l’objet d’un prochain volume ? (Philippe Pichot Bravard)