Correspondance européenne | 334

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France : le premier tour des élections présidentielles

Le 23 avril 2017 à 20 heures, le nom des deux finalistes de l’élection présidentielle s’affichait sur les écrans télévisés : ce sera Emmanuel Macron (24,01%, 8,6 millions de voix), ancien ministre de l’Economie de François Hollande et président du mouvement En Marche ! Contre Marine Le Pen (7,7 millions de voix, 21,03%), présidente du Front National.

A 20h02, François Fillon défait avec 20,01% des voix et au coude à coude avec Jean-Luc Mélenchon (seuls 200 000 voix les séparent!) annonçait son ralliement à … Emmanuel Macron, au grand dam des militants LR. Prestement suivi par Jean-Pierre Raffarin ou Alain Juppé, ténors de l’aile centriste du part  LR, et de tant d’autres  les jours suivants.

Le ralliement ultra-rapide de François Fillon à son adversaire laisse un goût amer pour de nombreux militants. Après avoir remporté la primaire grâce à des électeurs qui ne voulaient plus de Sarkozy ni de Juppé, et qui souvent, et notamment sur les sujets sociétaux, ont des convictions politiques plus fortement ancrées à droite que François Fillon lui-même, celui-ci a mené une campagne très difficile, fortement plombée par des soupçons d’emploi fictif de sa femme, et des poursuites judiciaires menées par le Parquet national financier, qui dépend directement de la présidence de la République. Dans le même temps, François Fillon faisait face à un acharnement du système médiatique, soutien majeur d’Emmanuel Macron. Système faiseur de roi, pourrait-on dire, pour un candidat, Emmanuel Macron, qui n’hésite pas, selon les circonstances, à se proclamer comme le candidat anti-système. En effet on ne compte plus les patrons de presse dans le camp d’ En marche, tandis qu’Emmanuel Macron, depuis deux ans, a fait, semaine après semaine, la une des magazines, people et politiques. Et malgré ce fort déséquilibre dont la campagne de François Fillon a énormément souffert, lui faisant perdre une élection pourtant inratable, celui-ci, retombant dans les mêmes erreurs commises par la droite « classique », et qui s’affirmait pourtant décomplexée, appelle à voter pour celui-là même dont il déplorait plus souvent qu’à son tour la vacuité et la dangerosité.

Ainsi donc, au terme d’une campagne rocambolesque à côté de laquelle la série House of cards fait figure de bluette, les deux grands partis de gouvernement, historiques, ont disparu du second tour.  Et dès lors, les choses vont très vite.

Jean-Luc Mélenchon fortement courtisé à droite comme à gauche, refuse de donner une consigne de vote claire, voulant à tout prix préserver son capital de 7 millions de voix en vue des élections législatives, et ainsi ne pas se faire voler le rôle d’opposant au système par Marine le Pen en cas de victoire d’Emmanuel Macron.

Les républicains se déchirent, « explosent en plein vol »  peut-on lire dans la presse; la fracture entre la base et les cadres du parti, au pouvoir depuis trente ans, se fait tous les jours un peu plus large. Ceux-ci font en effet campagne pour Emmanuel Macron, souvent plus activement qu’ils ne l’ont fait pour François Fillon, à seule fin de participer à un gouvernement de cohabitation, au cas où Emmanuel Macron n’obtiendrait pas de majorité pour gouverner avec les seules forces de gauche.

Il est intéressant à cet égard de voir le Figaro, quotidien institutionnel de la droite, virer à 180° en faveur d’Emmanuel Macron, au motif qu’il lui faudra des soutiens de poids dans la politique réformatrice et européiste qu’il entend mener. Thibaud Collin a analysé magistralement cette évolution stupéfiante, dans un excellent  article  intitulé, « je suis un peu perdu le Figaro vote Macron » (à lire ici http://www.causeur.fr/le-figaro-emmanuel-macron-brezet-43983.html).

Les jours suivants seront décisifs pour savoir si le « front républicain » anti-Le Pen, vieille technique utilisée depuis les années Mitterrand pour maintenir le pouvoir entre les mains de la droite institutionnelle ou du parti socialiste, les deux grands partis s’arrangeant toujours très bien entre eux pour cela, fonctionne encore.

Il est en effet en train de se fissurer : à l’heure où nous écrivons ces lignes, Nicolas Dupont-Aignan, président du parti souverainiste Debout la France, scission du parti gaulliste, et qui représente 4,7 % des voix soit 1,7 millions d’entre elles, vient d’annoncer son soutien à Marine Le Pen pour cet  entre deux-tours. Ce geste est symboliquement très fort, bien plus même que le poids de ces 4,7 %. Ce front républicain, sorte de mur de Berlin anti-Le Pen, semble à beaucoup, y compris chez certains élus des Républicains, dérisoire au regard de la situation catastrophique de la France, et de l’urgence à changer radicalement de politique pour sauver ce qui peut l’être encore… quand le programme politique d’Emmanuel Macron, l’arlésienne de la campagne, apparaît comme un programme Hollande-bis : toujours plus d’Europe, toujours plus de « progrès sociétal », une France amnésique dont l’histoire n’a plus plus aucune leçon à apporter. Ses soutiens les plus médiatisés sont en effet les mêmes que ceux de Hollande en 2012 (Bergé, Attali…).

Quoi qu’il en soit, cette attitude de Nicolas Dupont-Aignan, qui ne manque pas de panache quand on songe à la bronca médiatique qui va s’abattre sur lui, signe peut-être le début de la recomposition politique française dans un mouvement dextrogyre, pour reprendre les mots de Guillaume Bernard.

C’est donc un épisode très important de la vie politique française qui se joue dans les jours qui vont précéder le second tour, et dans la foulée, pour les élections législative. Marine Le Pen, dont le score au premier tour est bien moins élevé que prévu, parviendra-t-elle à fédérer suffisamment de personnalités bien au-delà du Front National et convaincre les abstentionnistes, les déçus de Fillon comme les électeurs de Mélenchon hostiles au banquier Macron ?

Sur fond de menace islamiste et d’immigration de masse, les Français doivent en effet, le  7 mai prochain, faire un choix de civilisation. (Marie d’Armagnac)