Correspondance européenne | 339, Eglise catholique

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Eglise catholique: le nouveau panthéon des martyrs du pape François

Parmi les nombreux “groupes de travail” constitués par le pape François, il y a la Commission conjointe d’experts croates catholiques et serbes orthodoxes pour une relecture commune de la figure du cardinal Alojzije Stepinac, archevêque de Zagreb qui, les 12 et 13 juillet 2017, a tenu à la Domus Sanctae Marthae au Vatican, sa dernière réunion, sous la présidence du père Bernard Ardura, président du Comité pontifical des sciences historiques.

Le communiqué conjoint de la Commission, publié par le Bureau de presse du Saint-Siège le 13 juillet, affirme que «l’étude de la vie du Cardinal Stepinac a enseigné que dans l’histoire, toutes les Églises ont cruellement souffert diverses persécutions et ont leurs martyrs et confesseurs de la foi. A cet égard, les membres de la Commission se sont entendus sur l’éventualité d’une future coopération, en vue d’un travail commun, pour partager la mémoire des martyrs et confesseurs des deux Églises».

Cette affirmation, qui synthétise six réunions de travail tenues par la Commission, renverse la conception catholique du martyre. Le martyre, en effet, selon l’Eglise catholique, est la mort affrontée pour témoigner la vérité. Non pas une vérité quelconque, mais une Vérité de foi ou de morale catholique. Dans l’Église, on célèbre, par exemple, le martyre de saint Jean-Baptiste, qui subit la mort pour avoir repris publiquement l’adultère d’Hérode. S’appliquent les mots de saint Augustin: martyres non facit poena, sed causa (Enarrationes in Psalmos, 34, 13, col 331). Ce n’est pas la mort qui fait le martyr, mais la cause de la mort, infligée en haine de la foi ou de la morale catholique.

Pour la commission dirigée par le père Ardura, au contraire, martyres non facit causa, sed poena: l’assimilation «des martyrs et des confesseurs des deux Eglises», la catholique et l’orthodoxe, ne signifie rien d’autre. Ce principe, selon le communiqué, peut être étendu à «toutes les Eglises», qui ont eu «martyrs» et «confesseurs» de leurs croyances respectives. Mais si le martyr est celui qui subit la mort pour défendre sa propre vérité, pourquoi ne pas considérer comme martyr ce chrétien sui generis que fut Giordano Bruno, mis sur le bûcher par l’Eglise catholique au Campo de’ Fiori (Rome) le 17 février 1600? Après tout, la franc-maçonnerie l’a toujours considéré comme un «martyr» de la religion de la liberté et comme tel, l’apostat dominicain a été honoré le 17 février dernier au siège du Grand-Orient d’Italie.

C’est justement un prêtre, l’abbé Francesco Pontoriero, du diocèse de Mileto (Calabre), qui, au siège de la franc-maçonnerie italienne, a reconstitué les choix de Giordano Bruno «jusqu’au dernier, celui qui l’a conduit à revenir à Venise, où pesait sur lui une condamnation à mort, et ensuite à embrasser le martyre, sachant que seulement ainsi son message de liberté irait loin dans le temps».

La rencontre de Sainte Marthe a été précédée de deux jours par une décision du pape François qui a échappé à l’attention générale: le Motu proprio Maiorem hac dilectionem du 11 juillet, qui introduit «l’offrande de sa vie» comme un nouveau “cas” du processus de béatification et de canonisation, distinct des modalités traditionnelles du martyre et des vertus héroïques. Dans un article publié le même 11 Juillet sur l’Osservatore Romano, l’archevêque Marcello Bartolucci, secrétaire de la Congrégation pour les Causes des Saints, explique que jusqu’à présent, les trois voies pré-établies pour atteindre la béatification, étaient celles du martyre, des vertus héroïques et de ladite “béatification équipollente”.

A présent, à ces trois voies est ajoutée une quatrième, “l’offrande de la vie” qui «entend valoriser un témoignage chrétien héroïque, jusqu’à présent sans procédure spécifique, justement parce qu’elle ne rentre pas tout à fait dans le cas d’espèce du martyre, ni dans celui des vertus héroïques».

Le Motu Proprio précise que l’offrande de la vie, afin qu’elle soit valide et efficace pour la béatification du Serviteur de Dieu, doit répondre aux critères suivants: a. offrande libre et volontaire de la vie et acceptation héroïque propter caritatem d’une mort certaine et à court terme; b. lien entre l’offrande de la vie et la mort prématurée; c. exercice, au moins au degré ordinaire, des vertus chrétiennes avant l’offrande de la vie et, ensuite jusqu’à la mort; d. existence de la fama sanctitatis et signorum, au moins après la mort; e. nécessité d’un miracle pour la béatification, advenu après la mort du Serviteur de Dieu et par son intercession.

Mais que signifie propter caritatem? La charité, définie par saint Thomas comme l’amitié de l’homme avec Dieu et de Dieu avec l’homme (Summa Theologiae, II-IIae, q. 23, a. 1) est la plus excellente de toutes les vertus. Elle consiste à aimer Dieu et, en Dieu, notre prochain. La charité n’est donc pas cette vertu qui nous conduit à aimer nos semblables en tant qu’hommes, mais c’est un acte surnaturel qui a en Dieu son fondement et sa fin ultime.

La charité a en outre un ordre: d’abord les intérêts spirituels de notre prochain doivent prévaloir sur ses intérêts matériels. En second lieu, il faut aimer ceux qui sont proches de nous plus que ceux qui sont loin de nous (Summa Theologiae, II-IIae, q. 26, a. 7), et si jamais il devait y avoir un conflit entre les intérêts des proches et ceux des lointains, il faudrait faire prévaloir les premiers sur les seconds. Est-ce là la nouvelle vision du Motu proprio papal? On peut en douter.

Interviewé par l’hebdomadaire de l’archidiocèse de Gorizia, Voce Isontina, Mgr Vincenzo Paglia, nouveau président de l’Académie pontificale pour la Vie, a exprimé sa joie pour le document du pape François aussi parce que, souligne-t-il: «J’y suis en quelque sorte impliqué comme postulateur de la cause de béatification de Mgr Oscar Arnulfo Romero».

«En effet – poursuit-il – l’archevêque d’El Salvador n’a pas été tué par des persécuteurs athées afin qu’il renie la foi dans la Trinité; il a été assassiné par des chrétiens parce qu’il voulait que l’Évangile fût vécu dans sa profonde intuition du don de la vie».

Mgr Romero offre donc le modèle d’une “offrande de la vie” assimilée au martyre. La “quatrième voie” qui, selon le Motu proprio du pape François, conduira à la canonisation, est la mort subie non pas en haine de la foi, mais comme conséquence d’un choix politique au service des pauvres, des migrants et des “périphéries” de la terre. Pourra-t-on exclure de la béatification les prêtres guérilleros morts propter caritatem, dans les révolutions politiques des dernières décennies? Mais alors, pourquoi ne pas assimiler aux martyrs, et engager vers la béatification également tous les chrétiens qui ont donné leur vie dans une guerre juste? En mourant pour leur patrie, ils ont accompli un excellent acte de charité, puisque «le bien de la nation est supérieur au bien individuel» (Aristote, Éthique, I, chap. II, n. 8).

L’Eglise catholique ne les a jamais considérés comme martyrs, justement parce qu’il manque la motivation religieuse, mais il semble injuste de les priver d’une place dans le nouveau Panthéon des martyrs du pape François. (Roberto de Mattei)