Correspondance européenne | 341, Eglise catholique

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Église catholique : Correctio filialis, un premier bilan

Le 25 septembre, au lendemain de la publication de la Correctio filialis au Pape François, le porte-parole du Bureau de presse du Vatican, Greg Burke, a démenti avec une suffisance ironique la nouvelle diffusée par l’Agence Ansa, selon laquelle l’accès au site Internet de la Correctio aurait été bloqué par le Saint-Siège: «Comme si nous faisons cela pour une lettre avec 60 noms». 

Le directeur du Bureau de presse, qui juge les initiatives en fonction du nombre de followers, peut être intéressé de savoir que le site www.correctiofilialis.org, huit jours après sa mise en ligne, a eu plus de 180 mille visites individuelles et 330 mille pages visitées. Les visites viennent de 200 pays différents sur les cinq continents. L’Italie et les États-Unis sont en tête du nombre d’accès. De plus, la lettre de correction adressée au Pape François par 62 intellectuels a été partagée, au 3 octobre, par 216 théologiens, pasteurs, professeurs, érudits de toutes nationalités, dont les signatures sont visibles sur le site.

A cela s’ajoutent des dizaines de milliers d’adhérents, qui ont signé sur le site officiel ou d’autres sites catholiques, qui soutiennent activement l’initiative comme onepeterfive.com, lifesitenews.com, katholisches.info. Guido Mocellin, sur Avvenire du 27 septembre, a dû ad mettre que, dans la «blogosphère ecclésiale», grâce à un «site web moderne en six langues», «les posts sur la “correction filiale” adressée au Pape François “en raison de la propagation d’hérésies” ont été les plus présents ces derniers jours: il sont constitué 30% de tous ceux que j’ai pu consulter entre le samedi 24 et le lundi 26 septembre».

Si l’on veut rester sur le plan des chiffres, le nombre de cardinaux, d’évêques et de théologiens qui se sont élevés contre la Correctio, pour défendre Amoris laetitia, est dérisoire. Même le cardinal le plus proche du pape François, le secrétaire d’État Pietro Parolin, a adopté une attitude de quasi “équidistance”, déclarant que «les personnes qui ne sont pas d’accord expriment leur désaccord, mais sur ces choses il faut raisonner, essayer de se comprendre».

Ce qui manque de poids, au-delà du nombre, c’est la substance des arguments avec lesquels on a tenté de répondre à la Correctio. Le plus grand effort, jusqu’à atteindre les acrobaties des sophistes, est dû au député-philosophe Rocco Buttiglione sur Vatican insider du 3 octobre. Le passage central d’Amoris laetitia, critiqué par les signataires de la Correctio, selon Buttiglione, est «une chose absolument traditionnelle, que nous avons tous étudiée quand nous étions en fants dans le catéchisme de l’Église catholique, pas seulement dans le nouveau catéchisme de saint Jean-Paul II, mais aussi dans l’ancien catéchisme de saint Pie X». Il est vrai – admet Buttiglione – qu’il existe «une impossibilité absolue de donner la communion à ceux qui sont en état de péché mortel (et cette règle est de droit divin et donc impérative) mais si, en raison de l’absence d’avertissement et de consentement délibéré, il n’y a pas de péché mortel, la communion peut être donnée, du point de vue de la théologie morale, même à un divorcé remarié».

Pour Buttiglione, comme pour le théologien de confiance du Pape Bergoglio, Mgr Victor Manuel Fernández, le problème fondamental serait celui de l’“imputabilité” des actes. Une imputabilité qui manquerait à la grande majorité des personnes qui cohabitent more uxorio, parce que les situations concrètes dans lesquelles elles vivent atténuent leur conscience et, surtout, rendent pratiquement impossible l’observation de la loi du Seigneur. De cette façon, on contredit tranquillement le Concile de Trente, qui frappe d’anathème ceux qui disent que «pour l’homme justifié et constitué dans la grâce, les commandements de Dieu sont impossibles à observer» (Denz-H, n. 1568). «Dieu, en effet, n’ordonne pas l’impossible; mais quand Il ordonne, Il avertit de faire ce que vous pouvez, de demander ce que vous ne pouvez pas, et Il vous aide pour que vous puissiez» (Denz-H, n. 1356).

Par ailleurs, les évêques qui appliquent l’enseignement du Pape François ne s’inspirent ni du catéchisme de Pie X, ni du nouveau catéchisme de Jean-Paul II. Dans leurs diocèses, les divorcés mariés parfaitement conscients de leur situation, exigent la communion et en vertu d’Amoris laetitia, la communion leur est accordée comme un droit légitime.

Pour justifier cette pratique immorale, on va jusqu’à falsifier la pensée de saint Thomas d’Aquin. Mais un moraliste italien talentueux qui a signé la Correctio, don Alfredo Morselli, a montré sur le site messainlatino.it du 3 octobre qu’il était impossible d’harmoniser l’Exhortation du Pape François avec la doctrine de saint Thomas. Don Morselli rappelle quelques passages non équivoques du Docteur Angélique qui affirment le contraire du § 301 d’Amoris Laetitia: «La bonne intention ne suffit pas à déterminer la bonté d’un acte: un acte peut être mauvais en soi, et en aucun cas il ne peut devenir bon» (Super Sent., lib. 2 d. 40 q. 1 a. 2 co.). «Il y a certaines [actions humaines] qui ont une difformité inséparablement attenante, comme la fornication, l’adultère et d’autres choses de ce genre, qui ne peuvent être accomplies moralement de quelque façon que ce soit» (Quod libet IX, q. 7 a. 2 co.).

Dans la lignée de l’authentique thomisme, Mgr Fernando Ocáriz, aujourd’hui prélat de l’Opus Dei, à l’occasion d’une conférence organisée pour célébrer le vingtième anniversaire d’Humanae Vitae, rappelait que «l’existence de normes particulières de morale naturelle, ayant une valeur universelle et inconditionnelle appartient à la doctrine catholique, et est même une vérité de foi» (Humanae Vitae 20 anni dopo, Edizioni Ares, Milan 1989, p. 129). Il s’agit notamment de l’interdiction de la contraception et de l’adultère.

L’enseignement des Universités de Santa Croce et de Navarre, promotrices de cette conférence, a-t-il changé ou changera-t-il, en même temps que l’Institut Jean-Paul II? On peut se poser la question après l’interview du 30 septembre à Infovaticana.com, dans laquelle l’actuel vicaire de l’Opus Dei, Mariano Fazio, censure d’autres membres de la prélature qui ont signé la Correctio, les accusant de «scandaliser toute l’Église». L’interview est curieuse: ni les évêques argentins, ni les maltais, qui autorisent l’adultère dans leurs diocèses, ne sont coupables de scandaliser l’Église, mais ceux qui protestent contre ces scandales sont coupables. Selon Fazio, on peut critiquer le Pape lui-même, mais dans des cercles privés, jamais publiquement.

Dans l’avalanche de commentaires contraires, qui ont submergé le blog Infovaticana.com, il y en a un, lapidaire: «Et saint Paul?». N’est-ce pas saint Paul lui-même qui a corrigé publiquement saint Pierre (Gal. 2,7-14)? La franchise apostolique de saint Paul et l’humilité du prince des apôtres Pierre sont restées depuis lors le modèle de la juste relation entre ceux qui exercent l’autorité et ceux qui lui obéissent filialement, mais pas aveuglément. La foi ne peut jamais contredire la raison. Mais refuser de penser est commode, surtout quand l’exercice de la raison nous oblige à assumer des responsabilités désagréables.

Quelqu’un qui ne refuse pas de penser, c’est l’un des signataires les plus autorisés de la Correctio, le théologien et philosophe de la science don Alberto Strumia qui, dans une interview du 30 septembre au quotidien Il Giornale, a expliqué: «La “doctrine de l’Église” n’est pas inventée par les théologiens, ni même par les papes, mais est fondée sur l’Écriture et enracinée dans la tradition de l’Église. Le Pape est au service, entant que gardien et garant de cette continuité et ne peut la rompre même de façon voilée, suggérant, avec des formulations ambiguës, qu’aujourd’hui on peut croire et faire le contraire de ce qui a été enseigné jusqu’à présent, par le Magistère, sur des questions essentielles telles que la doctrine des sacrements ou la morale familiale, avec la motivation que les temps ont changé et que le monde exige un ajustement. C’est pourquoi c’est un devoir de charité, qui a pour but le “salut des âmes”, comme on disait dans le temps, et la défense de la dignité même du trône de Pierre et de celui qui l’occupe, que de mettre en évidence avec le plus grand respect ces ambiguïtés». (…) «Oser adresser une correction doctrinale au Pape, on ne peut et ne doit se faire que lorsque la vérité de la foi et donc le salut du peuple de Dieu est en danger». En un temps d’obscurcissement des consciences, la Correctio filialis exprime le sensus

fidei de dizaines de milliers de catholiques qui rappellent à leur Pasteur Suprême que le salut des âmes est leur plus grand bien et que, pour aucune raison au monde, on ne peut commettre le mal ou transiger avec lui. (Roberto de Mattei)