Correspondance européenne | 343, Eglise catholique

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Église catholique : critique amicale des thèses de Rocco Buttiglione

Je connais Rocco Buttiglione depuis plus de quarante ans. Nous étions tous deux assistants du Professeur Augusto Del Noce (1910-1989) à la Faculté des sciences politiques à l’Université La Sapienza à Rome, mais depuis nos positions ont divergé, en ce qui concerne principalement notre jugement sur la modernité.

Buttiglione a cru que le processus historique inauguré par la Révolution Française était compatible avec le Christianisme, moi je le croyais incompatible. Malgré ces différences, j’ai apprécié le travail de Buttiglione comme Ministre du Patrimoine Culturel dans le gouvernement Berlusconi (2005-2006) et lui ai exprimé ma solidarité en 2004 quand il n’a pas été nommé Commissaire Européen pour avoir qualifié l’homosexualité de « péché ». Je me réfère à tout cela afin de montrer ma sincérité dans ma « critique amicale » de ses thèses, tout comme Buttiglione est vraiment sincère quand il argumente avec le Professeur Seifert, son « ami de toute une vie » (Réponses (amicales) aux critiques d’Amoris laetitia, avec une introduction du Cardinal Gerhard Ludwig Müller, Ares, Milan 2017, p. 41).

Le volume, récemment publié, compte 200 pages divisées en quatre chapitres. Dans le livre, il n’y a rien que les lecteurs de Buttiglione ne savent pas. Les chapitres sont en fait composés d’essais déjà publiés à plusieurs endroits entre 2016 et 2017. Ceci explique les nombreuses répétitions qui, néanmoins, aident à une meilleure compréhension de sa thèse fondamentale: la possibilité d’admettre les personnes divorcées et remariées à la Communion, puisque, dans certains cas, «même si les actes sont illégitimes», les gens «ne peuvent pas tomber en état de péché mortel à cause de l’absence de toute connaissance et de consentement délibéré» (p.172).

J’ai déjà eu l’occasion de critiquer cette position (voir CE 342/01, 10 novembre 2017). De plus, afin de la justifier, Buttiglione introduit une distinction fallacieuse entre «péché grave», «spécifiée par l’objet (par la matière grave)» et «péché mortel», «déterminé par les effets sur le sujet (le péché tue l’âme)». Il écrit : «Tous les péchés mortels sont aussi des péchés graves, mais pas tous les péchés graves sont aussi mortels. Il peut arriver en fait que, dans certains cas, une affaire grave n’ait pas été accompagnée d’une pleine conscience et d’un consentement délibéré» (p. 173).

Cette thèse avait déjà été rejetée par Jean-Paul II qui, face à la proposition faite par certains théologiens et Pères au Synode 1984, d’introduire pour le péché une triple distinction – véniel, grave, mortel –, a déclaré, dans l’Exhortation post-synodale Reconciliatio et paenitentia, que, dans la Doctrine de l’Église, le péché grave est identifié avec le péché mortel. Voici ses paroles: «Cette distinction tripartite pourrait mettre en lumière le fait que, parmi les péchés graves, il existe une gradation. Mais il reste toujours vrai que la distinction essentielle et décisive est celle entre le péché qui détruit la charité et le péché qui ne tue pas la vie surnaturelle: entre la vie et la mort il n’y a pas de place pour un moyen terme. […] Ainsi, dans la Doctrine et l’action pastorale de l’Église, le péché grave est dans la pratique identifié avec le péché mortel » (Reconciliatio et paenitentia, n. 17).

Certes, il y a des degrés de gravité des péchés. La crucifixion de notre Seigneur, par exemple, n’était pas de la même gravité pour Pilate que pour les dirigeants Juifs (Jn 19, 11). Cependant, tous les péchés graves sont mortels et tous les péchés mortels sont graves. Selon Buttiglione, d’autre part, la cohabitation est toujours une «blessure grave» pour le bien de la personne morale, mais pas toujours une «blessure mortelle» (p. 174). Tout depend des «circonstances» qui «ne changent pas la nature de l’acte, mais elles peuvent changer le jugement sur la responsabilité de la personne» (p. 174). L’Église, par conséquent, «peut exceptionnellement donner les Sacrements, si on a bien pu vérifier que le sujet, malgré un désaccord objectif avec la morale Chrétienne, se trouve dans un état de péché mortel à la suite de circonstances subjectives atténuantes» (p. 197). L’adultère, par exemple, peut «se trouver dans une situation de péché, mais pas de péché mortel» (p.175). «Ainsi, alors que la règle est valable sans exception, le comportement à la différence de la règle, n’est pas toujours coupable de la même manière» (p. 185). L’exception compte pour le comportement et non pas pour la règle, mais – on se demande – comment la règle morale peut-elle être violée si ce n’est pas par le comportement?

Buttiglione nie que la position du Pape François et la sienne tombent dans une «éthique de situation», condamnée par l’Église, mais pour convaincre, il est nécessaire de démontrer ce qu’on affirme et ce qu’on nie. Malheureusement, je dois répéter, avec Josef Seifert, Carlos Casanova, Corrado Gnerre, Claudio Pierantoni et d’autres excellents critiques de Buttiglione, que la position d’Amoris laetitia, coïncide avec celle de «l’éthique de situation» ou plus précisément avec «l’éthique circonstancielle».

Une caractéristique typique de l’éthique de situation, selon le Père Angelo Perego, est «la négation de la fonction décisive et constitutive de la moralité de l’ordre objectif» (Éthique de situation, Édition «La Civiltà Cattolica », Rome 1958, p.106 ). Dans la moralité traditionnelle, la règle ultime de l’action humaine est l’être, pas le sujet agissant. La morale traditionnelle est donc essentiellement objective puisqu’elle naît de l’être et qu’elle est continuellement proportionnée à l’être. D’autre part, l’éthique de situation repose sur le devenir subjectif. Dans l’éthique de situation de Buttiglione et du Pape François, l’élément constitutif ultime de la morale est de nature strictement subjective. La loi morale devient une norme extrinsèque qui contribue à déterminer le jugement pratique, sans jamais être l’élément déterminant. Quel est le facteur décisif ? Le «discernement» des circonstances, de la part du confesseur, qui, comme un magicien, peut transformer le bien en mal et le mal en bien.

Pie XII a déclaré : «Nous opposons à l’“éthique de situation” trois considérations ou maximes. La première : Nous concédons que Dieu veut premièrement et toujours l’intention droite ; mais celle-ci ne suffit pas. Une autre : il n’est pas permis de faire le mal afin qu’il en résulte un bien (cf. Rom. 3, 8). Mais cette éthique agit peut-être sans s’en rendre compte d’après le principe que la fin sanctifie les moyens. La troisième : il peut y avoir des situations, dans lesquelles l’homme, et spécialement le Chrétien, ne saurait ignorer qu’il doit sacrifier tout, même sa vie, pour sauver son âme. Tous les martyrs nous le rappellent. Et ceux-ci sont fort nombreux en notre temps même. Mais la mère des Macchabées et ses fils, les Saintes Perpétue et Félicité malgré leurs nouveau-nés, Maria Goretti et des milliers d’autres, hommes et femmes, que l’Église vénère, auraient-ils donc, contre la “situation”, inutilement ou même à tort encouru la mort sanglante ? Non certes, et ils sont, dans leur sang, les témoins les plus exprès de la vérité, contre la “nouvelle morale”» (Discours du 18 avril 1952, in AAS, 44 (1952), pp. 417-418).

De plus, comme un de mes amis l’a noté, si la doctrine de Buttiglione sur l’imputabilité de la culpabilité était valide, il en résulterait que même l’avortement pourrait devenir un péché grave, mais pas imputable à la femme qui avorte, compte tenu de sa situation économique et psychologique au moment de mettre fin à sa grossesse et des problèmes économiques et psychologique qui lui seraient imposés en donnant naissance à un enfant. La même chose peut être dite de l’euthanasie, et a fortiori de la sodomie, qui serait le péché qui crie vengeance, mais pas imputable au « sodomite » qui est pas comme ça par choix, mais par la nature.

L’effort intellectuel de Rocco Buttiglione est également stérile, car, au-delà des mots, les faits demeurent. Et les faits sont que, au confessionnal, un nombre croissant de prêtres, sur la base d’Amoris laetitia, rassurent les pénitents que la Miséricorde Divine couvre leur situation irrégulière et les invitent en toute tranquillité à recevoir la Sainte Communion.

Enfin, nous demandons au Professeur Buttiglione : est-ce que le nombre de Communions sacrilèges et de Confessions invalides a augmenté ou diminué depuis Amoris laetitia ? La notion d’indissolubilité du mariage a-t-elle été renforcée ou a-t-elle été diminuée ? La réponse est claire. La nouvelle « stratégie pastorale » détruit le Mariage et les Sacrements ; elle dissout la loi naturelle et ouvre la voie à de nouvelles erreurs et hérésies sur le plan Doctrinal et au niveau de la praxis. Aucun sophisme ne peut le nier. (Roberto de Mattei)