Correspondance européenne | 343, CE, Eglise catholique

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Église catholique : le « virage luthérien» du pape François

Le 31 octobre 2016, le pape Bergoglio inaugurait l’année de Luther par la rencontre de représentants du luthéranisme mondial dans la cathédrale suédoise de Lund. Puis réunions et célébrations œcuméniques se sont succédées ad abundantiam dans l’Eglise.

Un an après, le “virage luthérien” a été scellé par un acte symbolique dont peu ont saisi la gravité : l’émission, par la Poste vaticane, d’un timbre célébrant la naissance du protestantisme, advenue le 31 octobre 1517 par l’affichage des 95 thèses de Luther sur la porte de la cathédrale de Wittenberg. «Vème Centenaire de la Réforme protestante », peut-on lire en haut du timbre, présenté le 31 octobre dernier par le Bureau Philathélique du Vatican.

Selon le communiqué officiel, le timbre présente : « au premier plan, Jésus crucifié sur un fond doré et intemporel de la ville allemande de Wittemberg. Dans une attitude de pénitence, agenouillés respectivement à gauche et à droite de la Croix, se trouvent Martin Luther soutenant la Bible, source et objectif de sa doctrine, et Philippe Mélanchthon, ami de Martin Luther, un des plus grands protagonistes de la Réforme, qui tient en main la confession d’Augsbourg, première exposition officielle des principes du protestantisme dont il fut le rédacteur ».

Cette substitution, au pied de la Croix, de la Vierge Marie et de saint Jean par les deux hérésiarques Luther et Mélanchthon représente une offense blasphématoire qu’aucun cardinal ni évêque catholique n’a jusqu’à présent condamnée ouvertement. La déclaration conjointe de la Fédération Luthérienne mondiale et du Conseil Pontifical pour la promotion de l’Unité des chrétiens, parue le jour même de l’impression du timbre, nous en donne le sens. La note fait état du bilan positif  du dialogue entre catholiques et luthériens, confirme la « nouvelle compréhension des évènements du XVIème siècle, qui menèrent à notre séparation » et affirme que les deux parties sont « très reconnaissantes pour les dons spirituels et théologiques qu’ils ont reçus par la Réforme ».

Comme si cela ne suffisait pas, ces jours-ci également, La Civiltà Cattolica, porte-parole “officieux” du pape François, a célébré Luther par un article du père Giancarlo Pani (Martin Lutero cinquecento anni dopo, dans La Civiltà Cattolica, 21 ottobre-4 novembre 2017, p. 119-130). Padre Pani est celui qui en 2014 avait affirmé que les pères du Concile de Trente auraient admis la possibilité du divorce et de nouveau mariage en cas d’adultère, selon la coutume établie dans l’église schismatique grecque. Il soutien maintenant que Martin Luther ne fut aucunement un hérétique, mais un authentique “réformateur”.

En effet, « le but des thèses de Wittenberg n’est pas de défier l’autorité ni de se rebeller, mais de proposer un renouvellement de l’annonce de l’Evangile, dans le désir sincère de la « réforme » de l’Eglise » (p. 128). Malgré la prétention «tant du côté de l’Eglise de Rome que de celui de Luther, d’incarner intégralement la vérité et d’en être dispensateurs », « on ne peut nier le rôle que Luther a tenu en tant que « témoin » de la foi. Il est “le réformateur”: il a su lancer un processus de « réforme » dont – quels qu’en aient été par la suite les issues – l’Eglise catholique a aussi bénéficié » (p. 129).

S’il en est ainsi, Luther fut injustement persécuté et diffamé par l’Eglise pendant 500 ans. Le temps est venu de le réhabiliter. Et pour le réhabiliter, on ne peut se limiter à le présenter sous son aspect prophétique, mais il faut faire en sorte que l’Eglise accueille et mette en pratique ses requêtes réformatrices. Et l’Exhortation post-synodale Amoris laetitia représente une étape décisive de ce processus. Les auteurs de la Correctio filialis au pape François n’ont donc pas tort quand ils soulignent «l’affinité entre les idées de Luther sur la loi, la justification et le mariage et celles enseigbées par le pape François dans Amoris laetitia et autres déclarations ».

Il faut rappeler que le pape Bergoglio fait partie, comme le père Pani, de la Compagnie de Jésus dont le fondateur, saint Ignace de Loyola, fut le champion de la foi que la Divine Providence suscita au XVIème siècle contre le luthéranisme. En  Allemagne, des apôtres comme saint Pierre Canisius et le bienheureux Pierre Fabro  disputèrent le terrain petit à petit aux hérétiques et sur le terrain de la controverse anti-protestante saint Robert Bellarmin l’emporte sur tous.

La Civiltà Cattolica fut fondée en 1850, avec le soutien de Pie IX, et eut pendant longtemps un rôle de rempart de doctrinal contre les erreurs de l’époque. Dès le premier numéro, le 6 avril 1850, elle consacra un essai important (anonyme, mais du père Matteo Liberatore) au Rationnalisme politique de la Révolution italienne, où il voyait dans le protestantisme la cause de toutes les erreurs modernes. Ces thèses furent développées, entre autres, par deux célèbres théologiens jésuites, les pères Giovanni Perrone (Il protestantesimo e la regola della fede, La Civiltà Cattolica, Roma 1853, 2 vol.) et Hartmann Grisar (Luther, Herder, Freiburg im Breisgau 1911/1912, 3 vol.).

La revue de la Compagnie de Jésus publia en octobre 191, pour le IVème centenaire de l’affichage des thèses de Wittenberg, une commémoration de la révolte luthérienne particulièrement significative (Lutero e il luteranesimo, dans La Civiltà Cattolica, IV (1917), p. 207-233 ; 421-430). Le théologien de la Civiltà Cattolica expliquait que : « L’essence de l’esprit luthérien, du luthéranisme, est la rébellion dans toute son extension et toute la force du mot. La rébellion qui s’incarna en Luther fut diversifiée et profonde, complexe et très étendue ; elle parut en apparence et fut de fait violente, enragée, triviale, obscène et diabolique ; mais au fond elle était étudiée, dirigée en fonction des circonstances et adressée à des fins d’opportunisme et d’intérêt, entendus et voulus dans un esprit mesuré et très tenace » (p. 208-209).

Luther, poursuit La Civiltà Cattolica, « entreprit cette indigne parodie, par laquelle le moine rebelle attribuait à Dieu les idées, les blasphèmes, les infamies de son esprit perverti : il outragea de façon inouïe le pape au nom du Christ, maudit César au nom du Christ, blasphéma contre l’Eglise, contre les évêques, contre les moines avec une impétuosité vraiment infernale, au nom du Christ ; il jeta son habit sur l’arbre de Judas au nom du Christ, et au nom du Christ s’unit avec une sacrilège » (p. 209). « Sous le prétexte très commode de suivre l’Ecriture, comme celle qui contient seule la parole de Dieu, il partit en guerre contre la théologie scolastique, la tradition, le droit canonique, toutes les institutions de l’Eglise, les conciles. Et Martin Luther, moine parjure et docteur improvisé, remplaça toutes ces choses augustes et vénérables par lui-même et sa propre autorité ! Les papes, les docteurs, les saints Pères, ne valaient plus rien : la parole de Martin Luther valait plus que tous ! » (p. 212). La théorie de la justification luthérienne, enfin, «est le fruit de la fantaisie de Luther, et non de l’Evangile ou d’une autre parole de Dieu révélée à ceux qui écrivirent le nouveau Testament : pour nous, toute nouveauté chez Luther trouve son origine dans les mouvements de la concupiscence, et sa réalisation dans la falsification de l’Ecriture ou dans le mensonge formel » (p. 214).

Padre Pani ne pourra nier que le jugement qu’il donne de Luther renverse à 360 degrés ce que ses confrères affirmèrent, dans cette même revue, un siècle auparavant. En 1917, il était réprouvé comme apostat, rebelle, blasphémateur ; aujourd’hui, il est célébré comme réformateur, prophète, saint. Aucune dialectique hégélienne ne peut faire concorder le jugement d’hier avec celui d’aujourd’hui.  Ou bien Luther fut un hérétique, qui nia certains dogmes fondamentaux du Christianisme, ou bien il fut un « témoin de la foi », qui mis en place la Réforme de l’Eglise menée à termes par le Concile Vatican II et le pape François.

En un mot, tout catholique est appelé à choisir son camp : du côté du pape François et des jésuites d’aujourd’hui, ou bien du côté des jésuites d’hier et des papes de toujours. C’est le moment de choisir et la méditation de saint Ignace sur les deux étendards (Exercices spirituels, n°137) nous y aide précisément en ces temps difficiles. (Roberto de Mattei)