Correspondance européenne | 346, Euthanasie

Imprimer cette page

Euthanasie : la « sédation profonde », uneforme masquée de suicide assisté ?

Marina Ripa di Meana, la provocatrice représentante du jet set italien, morte à Rome le 6 janvier 2018, a choisi pour mourir la sédationpalliative profonde, manifestant ses dernières volontés dans une vidéo-testament : «Après Noël, mes conditions de santé se sont fortement dégradées. La respiration, la parole, manger, me lever : tout m’est désormais difficile, me procure une douleur insupportable : la tumeur s’est désormais emparée de mon corps. Mais pas de mon esprit, de ma conscience. J’ai appeléMaria Antonietta Farina Coscioni, une personne qui a toute ma confiance et mon estime du fait de son histoire personnelle, pour lui communiquer que le moment de la fin est vraiment arrivé. Je lui ai demandé de lui parler. Elle est venue. Je lui ai soumis l’idée d’un suicide assisté en Suisse. Elle m’a dit que je pouvais opter pour la formule italienne des soins palliatifs avec la sédation profonde. Moi qui ai voyagé par la pensée et physiquement toute ma vie, je ne savais pas, ne connaissais pas cette voie. Je veux lancer ce message pour dire que même chez elle, ou à l’hôpital, avec une tumeur, une personne doit savoir qu’elle peut choisir de retourner à la terre sans souffrances ultérieures et inutiles. Fais-le savoir. Faites-le savoir ».

Le choix de la sédation profonde a donc été suggéré à Marina Ripa di MeanaparMaria AntoniettaCoscioni, une parlementaire de gauche, fondatrice del’Institut Luca Coscioni, qui se bat depuis des années pour l’euthanasie et le suicide assisté. Entre les deux formes de fin de vie, a affirmé Coscioni, dans une interview à la Repubblica, il existe«une différence précise». Dans la sédation profonde, «on n’administre pas de médicament qui mène à la mort dans un temps bien précis, qui dans le suicide assisté peut être chronométré. Le temps de la sédation profonde, au contraire, dépend des conditions du malade, qui passe ses dernières heures dans un profond sommeil ».

La déclaration de Maria AntoniettaCoscioniinsinue que le médicament administré au patient mène à la mort, même si ce n’est pas dans un temps précis et chronométré.Il s’agirait d’une forme masquée de suicide assisté, admise par le “biotestament” légalisé en  Italie fin décembre, selon lequel toute personne majeure, capable de comprendre et vouloir, peut manifester, par les dispositions anticipées de traitement (DAT), ses préférences en matière de soins, y compris le refus de la nutrition et de l’hydratation artificielle.

En réalité, observe le professeur Renzo Puccetti, la sédation profonde est un terme non scientifique et en milieu médical on devrait plutôt distinguer la sédation palliative et la sédation euthanasique. La première est admise par la morale catholique, parce qu’elle n’a pas pour but de supprimer le malade, mais la douleur. La seconde provoque la mort du patient, soit directement, par des médicaments sédatifs, soit par l’interrution des soutiens vitaux(La nuovabussolaquotidiana, 8 janvier 2018). Il y a donc dans ce concept une ambiguïté profonde qui rend le problème moins simple que ce que l’on pourrait penser.

Il faut tout d’abord clarifier un point : la sédation dont on parle n’est pas une thérapie temporaire pour soulager la douleur, mais une condition permanente de non-retour, qui s’apparente à un coma irréversible. Qui opte pour la sédation profonde pose un acte par lequel il choisit d’éteindre irrévocablement la lumière de la raison et de la volonté, pour s’immerger dans un sommeil profond et définitif qu’il est difficile de distinguer de la mort. Mais s’il n’est pas licite de s’ôter la vie, sera-t-il permis de renoncer délibérément à l’exercice des facultés de l’âme qui représentent un bien immense reçu de Dieu ?

En Italie, leComité National de Bioéthique (CNB), dans un texte approuvéle 29 janvier 2016, intituléSedazionepalliativaprofonda continua nell’imminenzadella morte (Sédation palliative profonde continue dans l’imminence de la mort), affirme la licéité de la sédation profonde, parce qu’à la différence de l’euthanasie, on ne peut estimer qu’il s’agit d’un acte dont la finalité est la mort. Mais ce même comité a décrétéque les critères neurologiquessont cliniquement et éthiquement valides pour accepter la mort de l’individu (I criteri di accertamentodella morte, 24 juin 2010), c’est-à-dire que la mort coïncide avec un état de comairréversibileanalogue à celui produit par la sédation profondeet permanente.

L’évidente hypocrisie a été révelée par un membre dissident de ce comité, le docteur Carlo Flamigni:« Eh bien, si je suis malade souffrant les peines de l’enfer en raison d’une maladie pour laquelle je n’ai pas d’espérance de guérison, si je sais que ces peines continueront, entrecoupées de périodes d’inconscience plus ou moins longues, si je m’endors, chaque fois que la morphine exerce son effet temporaire, terrorisé à l’idée que je me réveillerai déchiré par ma souffrance ; eh bien si quelqu’un me présente l’hypothèse d’une sédation palliative profonde continue et me la propose, je comprends que l’on m’offre la possibilité de choisir une bonne mort et je l’accepte heureux, plutôt étonné de ce que mon pays ait finalement légalisé l’euthanasie».

On avait fait des considérations similaireslors de la mort du cardinalCarlo Maria Martini, qui, comme le rappelle sa nièceGiulia, demanda la sédation. «Tu avais peur, peur surtout de perdre le contrôle de ton corps, de mourir étouffé (…). Puisqu’on avait tous conscience que le moment se rapprochait, quand tu n’en pouvais plus, tu as demandé à être endormi.Et c’est ainsi qu’un docteur aux yeux clairs et limpides, une experte des soins qui accompagnent vers la mort, t’a donné un sédatif» (Corriere della Sera, 4 septembre 2012).

Paolo Flores d’Arcais, dansIl FattoQuotidianodu 6 septembre 2012, commente ainsi cet épisode : «Carlo Maria Martini a décidé, décidé librement et souverainement, du moment où il voulait perdre définitivement conscience, ne plus “vivre” son agonie et sa mort. C’est cela, et pas autre chose, en effet, que signifie la sédation. Ne plus rien sentir, ne plus rien éprouver, être “physiquement non conscient” (…). Etre déjà, subjectivement, dans le sommeil éternel, dans l’éternel repos, dans la fin irréversible de toute souffrance et de toute angoisse». Eugenio Scalfariobserve quant à lui : «Quand on est dans l’état de santé où il se trouvait, la sédation est un euphémisme qui signifie simplement se donner la mort sanstrop de douleurs, à distance de quelques heures. Entre la sédation volontaire et le débranchement des machines, en substance, il n’y a aucune différence»(La Repubblica, 26 septembre 2012).

Si les critères neurologiques de la “mort cérébrale” font l’essor de l’industrie des greffes d’organes, dans les hospicesde cures palliatives, surtout aux Etats-Unis, c’est l’industrie de l’euthanasie et du suicide assisté qui va bon train. ElizabethWickam(http://www.clmagazine.org/article/todays-palliative-care-disrespects-the-natural-law/), dans une étude documentée, a mis en avant le soutien qu’apporte George Soros auProject on Death in America(PDIA) pour le développement des soins palliatifs afin d’en faire un instrument efficace de la culture de mort.

Pie XIIa donné des indications morales précises sur la sédation ounarcose (Risposta a 3quesitiposti dalla societàitalianadi anestesiologia, du 24 février1957),confirméespar la Congrégation pour la Doctrine de la foi (Dichiarazionesull’eutanasiadu 5 mai 1980, paragraphe III),mais il ne faut pas se cacher sous le voile de l’hypocrisie. La vérité, c’est que les soins palliatifs sont aujourd’hui utilisées pour diffuser l’euthanasie, surtout dans les pays où elle n’est pas légalisée, sous le prétexte de soulager la souffrance du malade.

Le docteurPhilippe Schepens, de la John-Paul II Academy for HumanLife and Family,le rappelle en ces termes : «Il est faux, à la lumière des progrès actuels de la médicine, d’affirmer qu’une personne doit être mise dans un état d’insconscience, parce que sa douleur ne peut être supportée autrement. Ce type de “sédation totale” non seulement prive la personne de son droit à être conscient et maître de sa fin de vie, mais est surtout destiné à rendre acceptable pour la famille, à partir de maintenant, la privation d’alimentation et d’hydratation. Cela ouvre la voie à l’euthanasie ».

Les ordres hospitaliers catholiques ont soulagé les souffrances de l’humanité au cours des siècles, mais dans les hôpitaux dits des “incurables”, la préoccupation principale des religieux et religieuses qui assistaient les malades était de les préparer spirituellement à la mort. Dans leshospicesactuels, qui ressemblent souvent à des centres de bien-être pour moribonds, la préoccupation suprême est celle de “ne pas les faire souffrir”, en oubliant la valeur expiatoire et rédemptrice de la souffrance, qui ne lèse pas la dignité humaine, mais est la conséquence inévitable du péché originel.

Il n’y a pas de plus grande dignité que celle de l’homme qui affronte avec courage et patience les souffrances de la mort, à l’image de Notre-Seigneur qui, comme le rapporte l’Evangile, après avoir goûté le vin mêlé de fiel qui lui était présenté avant la crucifixion pour atténuer ses souffrances, ne voulut pas le boire (cf.Mt 27, 34), parce qu’il voulait souffrir en pleine conscience, accomplissant ainsi ce qu’il avait dit à Pierre au moment de son arrestation : «Ne boirai-je pas le calice que le Père m’a donné à boire ?» (Jean 18, 11).  (Roberto de Mattei)