Correspondance européenne | 346, Italie

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Italie : danger du minimalisme, la foi est en jeu

En ce moment, deux vidéos circulant sur internet en Italie prêtent à réfléchir. Dans la première, on entend les paroles prononcées par don FredoOlivero, recteur de l’église de san Rocco à Turin, lors de la Messe de minuit, à Noël:« Savez-vous pourquoi je ne dis pas le Credo ? Parce que je n’y crois pas ». Parmi les rires des fidèles, le prêtre poursuit : « Si quelqu’un le comprend…, mais moi depuis des années j’ai saisi que je ne le comprenais pas et que je ne pouvais l’accepter. Chantons quelque chose d’autre sur les choses essentielles de la foi ». Et le prêtre de remplacer le Credo par le chant gospel Dolce sentire du film Fratello sole sorellaluna.

Le Credo est unrésumé des articles de la foi catholique. La négation d’un seul de ces articles constitue une hérésie. Nier le Credo, en bloc, est un acte d’apostasie publique. Et le nier au moment sacré de la Messe représente un scandale inadmissible.

La destitution, la suspense a divinis, l’excommunication du prêtre aurait due être immédiates. Mais rien de tout cela n’est arrivé. Tandis que les médias retransmettaient cette nouvelle inouïe, la seule voix ecclésiastique qui s’éleva en réaction vint de l’autre bout de l’Italie, de Sicile, où don Salvatore Priola, curé et recteur du sanctuaire marial d’AltavillaMilicia, fit part, en chaire, de son indignation quant aux propos du prêtre piémontais, exhortant ses fidèles, et tout baptisé, à réagir publiquement à de tels scandales.

Une vidéo rapporte son discours passionné : « Frères et sœurs, quand vous entendez un prêtre tenir des propos contraires à la foi catholique, vous devez avoir le courage de vous lever et de le lui dire, même si cela devait arriver pendant la Messe ; il n’en a pas le droit ! C’est le moment de vous lever quand vous entendez des propos contraires à notre Credo. Même si ces propos sont tenus par un évêque, ou par un prêtre. Levez-vous et dites-lui : ‘Père, Excellence, vous n’avez pas le droit de parler ainsi. Parce qu’il y a un Evangile, parce que nous sommes tous soumis à l’Evangile, du pape aux fidèles. Nous sommes tous soumis à l’Evangile».

Ces deux sermons opposés imposent certaines considérations. Si un prêtre en vient à renier le Credo catholique à l’autel, sans encourir aucune sanction de l’autorité ecclésiastique, nous nous trouvons réellement dans une situation de crise de l’Eglise d’une gravité inédite. D’autant plus que le cas de don FridoOlivero n’est pas isolé. Des milliers de prêtres dans le monde pensent de la même manière et se comportent en conséquence. Au contraire, l’invitation du curé sicilien à se lever dans l’église pour reprendre publiquement un prêtre, et même un évêque, s’il fait scandale, paraît hors du commun et, de ce fait, mérite toute l’appréciation des véritables catholiques. Cette correction publique est non seulement permise, mais peut parfois être un devoir.

C’est un point à souligner. La cause véritable de la crise actuelle ne réside pas tant dans l’arrogance de qui a perdu la foi, mais plutôt dans la faiblesse de qui garde la foi, mais préfère se taire plutôt que de la défendre publiquement. Ce minimalisme constitue la maladie spirituelle et morale contemporaine.Pour de nombreux catholiques, il n’est pas nécessaire de s’opposer aux erreurs, car il suffit de « bien se comporter », ou bien il faut que la résistance soit réduite à la défense des absolus moraux négatifs, c’est-à-dire à ces lois qui interdisent toujours et en tous les cas certains comportements contraires à la loi naturelle et divine.

C’est sacrosaint, mais il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas uniquement des préceptes négatifs nous dictant ce qu’il ne faut jamais faire. Il existe aussi des préceptes positifs qui nous indiquent ce qu’il faut faire, quelles sont les œuvres et les attitudes qui plaisent à Dieu et par lesquelles nous pouvons aimer le prochain. Tandis que les préceptes négatifs (ne pas tuer, ne pas voler, ne pas commettre d’actes impurs) formulés en des termes concrets parce qu’ils interdisent une action spécifique toujours et en tous lieux, sans exceptions, les préceptes positifs (la prière, le sacrifice, l’amour de la Croix) sont indéterminés, parce qu’ils ne peuvent établir ce qui doit se faire en toute circonstance, mais obligent eux aussi, selon les situations.

Les modernistes étendent à tort la « morale de la situation » des préceptes positifs aux préceptes négatifs, au nom de l’amour de Dieu, en oubliant qu’aimer signifie observer la loi morale, parce que Jésus a dit : « Celui qui a mes commandements et qui les garde, c’est celui qui m’aime » (Jean 14,21). Les conservateurs, de leur côté, s’arrêtent souvent sur des positions de minimalisme moral, oubliant qu’un catholique doit aimer Dieu de tout son cœur, de tout son esprit, de toute son âme et de toutes ses forces (Matthieu 22, 35-38; Marc 12, 28-30).

C’est pourquoi saint Thomas d’Aquin explique que nous sommes tous obligés non seulement au bien, mais au bien meilleur, non sur le plan de l’action, mais sur celui de l’amour. (In Evang. Matth.,19, 12).

La première vérité morale est l’amour. L’homme doit aimer Dieu au-dessus de toutes les créatures et aimer les créatures selon l’ordre établi par Dieu. Il y a des actes négatifs qu’on ne peut jamais poser, en aucune circonstance. Mais il y a des actes positifs qu’il est obligatoire de poser, en certaines circonstances. Ce devoir moral ne s’appuie pas sur un précepte négatif, mais se fonde bien sur l’amour de Dieu.

Les préceptes ont donc une limite inférieure : ce qu’on ne peut faire, mais n’ont pas de limite supérieure parce que l’amour de Dieu et du prochain est sans bornes et que notre perfection est à la mesure de notre amour. Jean-Paul II l’explique au paragraphe 52 de VeritatisSplendor.

« Le fait que seuls les commandements négatifs obligent toujours et en toutes circonstances ne veut pas dire que les prohibitions soient plus importantes dans la vie morale que le devoir de faire le bien, exprimé par les comportements positifs. La raison en est plutôt la suivante : le commandement de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain ne comporte dans sa dynamique positive aucune limite supérieure, mais il a une limite inférieure en dessous de laquelle il est violé. En outre, ce que l’on doit faire dans une situation déterminée dépend des circonstances, qui ne sont pas toutes prévisibles à l’avance ».

Face à la théorie du « moindre mal », il faut opposer celle du « bien meilleur ». Dans le domaine de l’action, on ne peut déterminer le bien à priori, parce que les bonnes actions que nous pouvons accomplir ne sont pas certaines et déterminées. Mais si le bien meilleur se présente à notre conscience clairement, de façon bien définie, et propre à être accompli hic et nunc, la négligence serait coupable : nous avons l’obligation morale de l’accomplir.

Le précepte de la correction fraternelle fait partie des préceptes moraux positifs. On n’est pas toujours tenus de la faire, et on ne peut pas l’exiger des autres comme un devoir, mais il incombe à chacun de nous de se sentir responsable de réagir, face à des négations publiques de la vérité catholique. Celui qui aime Dieu en vérité doit suivre l’exemple d’Eusèbe, ce laïc devenu par la suite évêque, qui, en 423, s’éleva publiquement contre Nestorius qui niait la maternité divine de Marie.

L’exhortation de don Salvatore Priola à se lever lorsque nous entendons des propos contraires à la foi catholique est cette invitation à manifester notre maximalisme dans l’amour de Dieu et à ne pas placer la lampe de notre foi sous le boisseau, mais à la mettre sur le lampadaire, illuminant ainsi de notre exemple l’obscurité de notre temps (Marc 4, 21, 25). (Roberto de Mattei)