Correspondance européenne | 347, Chine

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Chine : les martyrs salésiens du communisme

Le chancelier de l’Académie Pontificale des Sciences, Mgr Sanchez Sorondo, a fait l’éloge de la Chine comme le meilleur modèle de réalisation de la doctrine sociale de l’Eglise (http://www.asianews.it/notizie-it/Mons.-Sanchez-Sorondo:-La-Cina-migliore-realizzatrice-della-dottrina-sociale-della-Chiesa-43033.html), où le “bien commun” est la valeur primordiale (« J’ai rencontré une Chine extraordinaire : ce que les gens ne comprennent pas, c’est que le principe central chinois est le travail, le travail, le travail. Il n’y rien d’autre. Au fond, comme le disait saint Paul : qui ne travaille pas, ne mange pas. », in: Edition espagnole de Vatican Insider, 2 février 2018).

Et voici qu’au même moment nous parvient la nouvelle que le Vatican acceptera 7 évêques nommés par le gouvernement de Pékin. Cette révélation paraît à quelques jours de la polémique entre le Saint-Siège et l’évêque émérite de Hong Kong, le Cardinal Joseph Zen Ze-kiun, qui a accusé l’Eglise de se vendre aux demandes de l’establishment d’Orient, par la substitution de deux évêques chinois nommés par le Vatican par deux autres choisis par Pékin, suite à une visite en Chine d’une délégation du Saint-Siège en décembre dernier.

Sommes-nous revenus à l’époque de la lutte pour les investitures du XIIème  siècle ? C’était le temps où s’affrontaient le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel : le saint Empire Romain Germanique et la papauté, en la personne de saint Grégoire VII qui eut le dessus sur Henri IV du Saint-Empire. Aujourd’hui au contraire, nous avons un pouvoir temporel du Vatican qui quémande, sans dignité ni respect pour la foi et pour les fidèles, le consentement de l’Empire céleste du Président Xi Jinping. Sans dignité et sans respect à l’égard de ceux qui ont versé leur sang pour le Christ.

Précisément ce mois-ci, le 25 février, l’Eglise commémore dans son martyrologe deux insignes témoins et missionnaires, deux martyrs qui ne peuvent être ignorés et sous-estimés : l’évêque saint Louis Versiglia  (1873-1930)  et CallixteCaravario (1903-1930), tous deux béatifiés par Jean-Paul II le 15 mai 1983, puis canonisés le 1er octobre de l’année sainte 2000 avec 120 autres martyrs de Chine.

Louis Versiglia, né le 5 juin 1873 à Oliva Gessi (Pavie) et formé à l’école de saint Jean Bosco à Turin, prononça à 16 ans des vœux religieux dans la congrégation salésienne. Après avoir achevé ses études supérieures, il fréquenta la Faculté de Philosophie à l’université Grégorienne de Rome. Il fut ordonné prêtre en 1895 à 22 ans seulement et nommé l’année suivante directeur et maître des novices de la maison de Genzano di Roma, charge qu’il occupa pendant dix ans, durant lesquels il se distingua pour ses qualités remarquables de formation des futurs prêtres.

Mais il aspirait à rejoindre les missions pour annoncer le Christ aux nations, désir qui se réalisa quand il devint, à 33 ans, responsable des premiers salésiens qui partirent pour la Chine, en 1906, avec courage et dans un invincible abandon à Dieu. Il exerça son apostolat d’abord à Macao, puis dans la région méridionale de Kwangtung, où il fonda la mission de Shiu Chow dont il devint vicaire apostolique et premier évêque en 1920.

En 1885, saint Jean bosco avait révélé aux Salésiens, réunis à San BenignoCanavese, qu’il avait vu en rêve (les songes de saint Jean Bosco étaient des visions) une foule de jeune gens qui venaient le voir en lui disant : « Nous t’avons tant attendu ». Dans un autre songe, il vit se lever vers le ciel deux grands calices, l’un rempli de sueur et l’autre de sang.

Quand en 1918, le groupe de missionnaires salésiens partit du Valdocco pour Schiu-Chow dans le Kwang-Tung en Chine, le recteur général de la Congrégation, don Paolo Albera, leur fit don d’un calice avec lequel il avait célébré ses noces d’or de consécration et les 50 ans du sanctuaire de Sainte Marie-Auxiliatrice. Ce don précieux et symbolique fut remis par Don Sante Garelli à Mgr Versiglia, qui déclara : « Don Bosco a vu que lorsqu’en Chine se remplirait un calice de sang, l’œuvre Salésienne se développerait merveilleusement dans ce peuple immense. Tu m’apportes le calice qu’a vu le Père ; à moi de le remplir de sang pour accomplir cette vision ».

En 12 ans de mission, de 1918 à 1930, l’Evêque parvint à réaliser des miracles sur une terre complètement hostile aux catholiques : il fit passer les stations missionnaires primaires et secondaires de 18 à 55 ; il ordonna 21 prêtres, deux religieux laïcs, 15 sœurs autochtones et 10 étrangères ; il laissa 31 catéchistes (18 femmes), 39 enseignants et 25 séminaristes. Des 1479 qu’il avait trouvés en arrivant, il atteint les 3000 chrétiens convertis qu’il mena au baptême.

Il ouvrit en outre un orphelinat ; une maison de formation pour les catéchistes ; l’Institut Don Bosco (qui comprend des écoles professionnelles, complémentaires et magistrales pour les jeunes gens); l’Institut Marie Auxiliatrice pour les jeunes filles ; une maison pour les personnes âgées ; un foyer pour les nourrissons, deux dispensaires pour les soins et la maison du missionnaire. Rien ne put arrêter l’évêque martyr, pas même les famines, les épidémies, les défaites qu’il essuyait parfois avec ses collaborateurs : apostasies, calomnies, abandons, incompréhensions, lâchetés… Tout était surmonté et sublimé avec l’aide des sacrements et de la prière.

Il entretenait également une correspondance épistolaire avec les moniales carmélites de Florence, leur demandant un soutien spirituel. On peut lire dans sa dernière lettre envoyée à la supérieure, quelques semaines avant sa mort : «… élevons nos cœurs, oublions-nous davantage et parlons toujours plus de Dieu, de comment le mieux servir,  le mieux consoler, de la nécessité et de la manière de gagner à Lui les âmes. Vous, mes sœurs, seriez plus à même de nous entretenir des finesses de l’amour de Jésus, et de notre côté nous pourrions sans doute aisément vous parler de la misère de tant d’âmes qui vivent éloignées de Dieu et de la nécessité de les mener à Lui ; nous nous sentirons élevés dans l’amour de Dieu et vous plus zélées encore ».

Fut du nombre de ses collaborateurs le jeune Don CallixteCaravario, né à Cuorgnè (Turin) le 8 juin 1903 et formé à l’Oratoire du Valdocco et au Lycée classique des Salésiens. En 1919, à l’âge de 16 ans, il rencontra Mgr Versiglia, de passage à Turin, et lui révéla : « Je vous suivrai en Chine ». Ce qui se réalisa. Il s’embarqua à Gênes à l’âge de 21 ans.

Il travailla d’abord en Extrême-Orient, sur l’île de Timor, puis à Shanghai et enfin à Schiu Chow, où il fut ordonné prêtre par Versiglia lui-même en 1929. Il écrira à sa mère : « Ton Callixte ne t’appartient plus désormais. Il doit être entièrement au Seigneur, entièrement consacré à son service ! […] Mon sacerdoce sera-t-il bref ou long ? Je ne sais, mais l’important est que j’accomplisse le bien et que, lorsque je me présenterai devant le Seigneur, je puisse dire avoir, avec son aide, fait fructifier les grâces qu’il m’a données ». Il se présentera avec ses fruits devant le Seigneur dès l’année suivante, prêtre depuis 8 mois seulement.

La situation politique en Chine était plutôt agitée : la République chinoise, née le 10 octobre 1911, avec le général Chiang Kai-shek, mit fin à l’Empire en remportant la victoire en 1927 sur les seigneurs de la guerre qui tyrannisaient plusieurs régions.

La nouvelle République fut ébranlée par les guerres civiles entre les nationalistes de Chiang Kai-Shek et les communistes de Mao Zedong (1927-1937 et 1945-1949) ; en effet, la forte infiltration communiste dans la nation et dans l’armée, soutenue par l’Union Soviétique de Staline, convainquit le général de déclarer les communistes hors la loi (avril 1927). La province de Shiu-Chow de Mgr Versiglia était un territoire de passage et de halte des divers groupes de combattants, et les catholiques furent persécutés, dépouillés, massacrés, tandis que les missionnaires, qualifiés de « diables blancs », furent l’objet de violences inédites.

Les plus terribles étaient ceux que l’on appelait les “pirates” et les soldats communistes, pour qui la destruction du Christianisme était un devoir programmé. Depuis longtemps l’évêque attendait des jours meilleurs pour sa visite pastorale à Lin Chow, mais fin 1930 il décida que ses fidèles ne pouvaient plus attendre et partit en train, avec don Callixte : c’était le 24 février. Les accompagnaient également deux élèves du Collège don Bosco, qui rentraient chez eux pour les vacances, leurs deux sœurs et une catéchiste enseignante. Ils poursuivirent le voyage le 25 en barque sur le fleuve Pak-kong, en direction de Li ThauTzeui. Alors qu’ils récitaient l’Angelus, de la rive retentit un hurlement sauvage.

Une dizaine d’hommes, fusils pointés, ordonnèrent à l’embarcation de débarquer sur la rive. Deux d’entre eux montèrent à bord et découvrirent les trois femmes, qu’ils cherchèrent à emmener, mais Mgr Luigi et don Callixte s’interposèrent. Les criminels hurlaient et pointaient avec violence leurs fusils sur leurs corps. L’évêque eut la force d’exhorter Maria Thong: « Accrois ta foi », tandis que don Callixte murmurait : « Jésus… Marie!». Les missionnaires furent liés et traînés dans un bois. L’un d’eux cria : « Il faut détruire l’Eglise catholique ».

Mgr Luigi et don Callixte priaient à haute voix, mais cinq coup s de fusil interrompirent leur louange extatique. Les dépouilles des martyrs furentensevelies à Schiu Chow pour être ensuite dispersées, car le système communiste, selon son usage, voulut en effacer la mémoire. Mais l’Eglise commémore ses martyrs qui intercèdent, au Paradis, auprès de l’Agneau mystique (Cristina Siccardi)