Correspondance européenne | 348, Eglise catholique

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Église catholique : une étrange lettre de Benoît XVI pour le V° anniversaire de l’élection de François (I)

Les cinq années de pontificat du Pape François ont été célébrées par le Saint-Siège de manière certainement inusuelle. Le Préfet du Secrétariat pour la Communication, Mgr Dario Edoardo Viganò, a rendu publique « une lettre personnelle de Benoît XVI sur la continuité avec le pontificat du Pape François » sur laquelle s’est concentrée toute l’attention des médias. Le message a été diffusé à l’occasion de la présentation de la collection « La Théologie du Pape François » éditée par la Libreria Editrice Vatiacan (LEV) en la salle Marconi du Palais Pie.

Dans sa lettre, Benoît XVI écrit : « J’applaudis cette initiative qui veut s’opposer et réagir au préjugé insensé selon lequel le pape François serait seulement un homme pratique, dénué de formation théologique ou philosophique particulière, tandis que je serais uniquement un théoricien de la théologie qui aurait peu compris la vie concrète d’un chrétien aujourd’hui ».

Le Pape émérite remercie en outre pour avoir reçu en don les onze volumes de la collection de Théologie dédiés à Bergoglio, affirmant qu’ils « montrent, à raison, que le pape François est un homme d’une profonde formation philosophique et théologique et ils aident en ce sens à voir la continuité interne entre les deux pontificats, malgré toutes les différences de style et de tempérament ».

Dans l’article Option Benoît (Corrispondenza romana, 7 mars 2018), le prof. Roberto de Mattei avait mis en évidence l’existence d’un courant interne au monde catholique, qui oppose Benoît XVI, « vrai Pape », au Pape François, « faux Pape ». Selon les partisans de cette thèse, le meilleur moyen pour se débarrasser du Pape François est de démontrer que Jorge Mario Bergoglio n’est pas Pape, à cause de l’invalidité de son élection et/ou des modalités de la renonciation de Benoît XVI, lequel n’aurait jamais renoncé à la Papauté.

Il semble que le Saint-Siège n’ait pas sous-évalué la diffusion de ces positions et que, pour chasser tout équivoque, il ait demandé à Benoît XVI de réaffirmer la continuité non seulement juridique mais « intérieure » entre lui et son successeur. Les observateurs les plus attentifs ont toutefois été déconcertés par la modalité du message du Pape émérite.

Marco Tosatti, sur Stilum Curiae, remarque que le langage du message n’appartient pas à Benoît XVI à commencer par l’usage de l’adjectif insensé. « Son choix est singulier mais non point inédit. Nous avons recherché dans les Encycliques, les Exhortations apostoliques et en différentes Lettres apostoliques de Benoît XVI sans réussir à trouver une seule fois ce terme sous la plume de Joseph Ratzinger. En réalité, ce n’est pas exact : dans la Lettre apostolique pour le bienheureux Andrea Bessette, rédigée seulement en latin, il utilise bien le terme insensé mais en tant que citation de Saint Paul (1 Co 1, 27-29). Une deuxième observation mérite d’être faite. Les moyens de communication ont souligné la réévaluation du Pape François d’un point de vue philosophique et théologique. Or, il ne me semble pas qu’existent d’importantes œuvres philosophiques et théologiques du Souverain Pontife qui, par ailleurs, n’a jamais achevé sa thèse de doctorat en Théologie. Par ailleurs les livres – « petits » souligne le message de Benoît XVI – dont il est question n’ont pas été écrits par le Pape mais par d’autres sur lui… Nous nous tromperions à considérer cette réévaluation, si elle provient bien de Benoît XVI, comme une sorte d’aimable courtoisie, dont la crédibilité est laissée par l’auteur aux lecteurs eux-mêmes. Cependant, il s’agit d’une gentillesse nécessaire pour ouvrir l’espace à une seconde défense, celle de soi-même, à savoir pour démentir le fait que Joseph Ratzinger ne serait qu’un « théoricien de la théologie », accusation que, sous différentes formes et modalités, circule depuis des décennies et serpente encore et que, pour quelque raison à nous inconnue, l’auteur trouve nécessaire de contraster maintenant ».

Selon Massimo Franco, politologue et vaticaniste du Corriere della Sera, « plus que de se limiter à enregistrer le message hors norme du Pape émérite Benoît XVI en défense de François, nous nous demandons pourquoi il l’a envoyé ». Les éléments qui suscitent des interrogations dans le message du Pape émérite, sont surtout au nombre de deux : « le premier concerne la réaffirmation de la « continuité interne entre les deux pontificats, malgré toutes les différences de style et de tempérament », des mots qui semblent s’adresser à ceux qui, dans les rangs ecclésiastiques, continuent à considérer Benoît XVI comme « leur » Pape, en polémique avec François, et ne perdent pas une occasion pour opposer l’un à l’autre d’un point de vue doctrinal ».

Le deuxième point qui frappe dans le message est, selon M. Franco, « l’approbation à la publication des volumes, une initiative qui « veut s’opposer et réagir au préjugé insensé selon lequel le pape François serait seulement un homme pratique, dénué de formation théologique ou philosophique particulière, tandis que je serais uniquement un théoricien de la théologie qui aurait peu compris la vie concrète d’un chrétien aujourd’hui » : des paroles très dures et hors du commun par lesquelles Benoît XVI est déterminé à défendre son successeur et lui-même. Cependant, il s’agit aussi potentiellement de paroles susceptibles de quelques erreurs d’interprétation. Affirmer que la collection sur la théologie de François a été pensée pour s’opposer à un « préjudice insensé » à son égard, a un certain nombre d’implications.

Tout d’abord, grandit le suspect que ce préjudice existe au point qu’il soit en quelque manière officialisé, même involontairement, et qu’il survive voire même risque de se répandre après cinq années de pontificat, apparaissant si préoccupant qu’il suggère une réponse éditoriale de ce niveau. Une autre implication concerne l’insistance sur la continuité entre les deux pontificats. En théorie, elle devrait être escomptée. Cependant le fait que la syntonie entre le Pape démissionnaire et celui heureusement régnant doive être réaffirmée et étayée par Benoît XVI au travers de paroles au ton dramatique, en fait une vérité complexe ».

Bien que certains vaticanistes s’évertuent à écrire que, après cinq années, la popularité du Pape François ne baisse pas et que le bilan de son pontificat est pleinement positif, le Vatican lui-même, au travers de la lettre de Benoît XVI rendue publique par Mgr Viganò, admet l’existence de lourdes ombres pesant sur l’anniversaire de son quinquennat de gouvernement.

Ce n’est pas un hasard si M. Franco conclut son article dans les colonnes du Corriere della Sera en ces termes : « Le texte du Pape émérite restitue la réalité d’une Eglise qui, après cinq ans, demeure un « hôpital de campagne » incomplet, traversée par des tensions et des inconnues telles qu’elles confondent la division entre réformateurs et conservateurs, entre le « Pape de la Maison Sainte Marthe » et la Curie. Les réformes demeurent dans les limbes au point que la Civiltà cattolica elle-même rappelle les paroles de François concernant une réforme qui « consiste à nettoyer les dents du Sphinx d’Egypte avec une brosse à dents ». Les alliances des uns avec les autres ne sont plus claires. Devoir recourir au charisme discret et retiré de Benoît XVI pour soutenir François constitue, à bien y regarder, un signal sur lequel réfléchir ». (Emmanuele Barbieri)