Correspondance européenne | 354, Eglise catholique

Imprimer cette page

Église catholique: la genèse d’Humanae Vitae à la lumière des Archives du Vatican

Début 2017, le pape François a constitué une “commission d’études”, pour préparer le 50ème anniversaire de l’encyclique Humanae Vitae (25 juillet 2018). L’existence de cette commission “secrète” a été révélée quelques mois plus tard par deux publications catholiques, Stilum Curiae (http://www.marcotosatti.com/2017/05/11/humanae-vitae-voci-su-una-commissione-di-studio-vaticana-per-esaminare-lenciciclica-di-paolo-vi/) et Corrispondenza Romana (https://www. corrispondenzaromana.it/il-piano-di-reinterpretazione-della-humanae-vitae/).

Cette commission, coordonnée par Mgr Gilfredo Marengo, est chargée de retrouver dans les Archives du Vatican la documentation relative au travail préparatoire d’Humanae Vitae, qui se déroula pendant et après le Concile Vatican II. Le premier fruit du travail de la commission est le volume de Mgr Gilfredo Marengo, La nascita di un’Enciclica. Humanae Vitae alla luce degli Archivi Vaticani, édité par la Libreria Editrice Vaticana (n.d.t: La naissance d’une Encyclique. Humanae Vitae à la lumière des Archives du Vatican). D’autres publications suivront sans doute et d’autres documents seront probablement présentés, en privé, au pape François.

D’un point de vue historiographique, le livre de Mgr Marengo est décevant. Sur la genèse et les conséquences de l’encyclique Humanae Vitae, qui s’inscrit dans le contexte de la révolution contraceptive, le meilleur ouvrage reste celui de Renzo Puccetti, I veleni della contraccezione (Les poisons de la contraception) (Edizioni Studio Domenicano, Bologna 2013). L’étude de Mgr Marengo apporte cependant quelques éléments nouveaux. Le plus notoire est la publication du texte intégral d’une l’encyclique De nascendi prolis (p. 215-238), qu’après cinq ans de dur labeur, Paul VI approuva le 9 mai 1968, fixant la date de sa promulgation pour la solennité de l’Ascension (23 mai). L’encyclique dont Mgr Marengo parle comme d’un « rigoureux énoncé de doctrine morale » (p. 104), était déjà imprimée en latin, quand il y eut un coup de théâtre. Les deux traducteurs français, Mgr Jacques Martin et Mgr Paul Poupard, exprimèrent de lourdes réserves sur l’approche trop “traditionnelle” du document. Paul VI, sous l’effet des critiques, travailla personnellement sur de nombreuses modifications du texte, en changeant surtout le ton pastoral, qui devint plus “ouvert” aux sollicitations culturelles et sociales du monde contemporain. Deux mois plus tard, l’encyclique De nascendi prolis s’était transformée en Humanae Vitae. Le pape était surtout préoccupé que cette nouvelle encyclique « soit reçue de la façon la moins problématique possible» (p. 121), grâce à la reformulation du langage, mais aussi à la dévalorisation de son caractère dogmatique (p. 103). 

Mgr Marengo rappelle que Paul VI n’accepta pas l’invitation de l’archevêque Cracovie Karol Wojtyla, d’émettre une « Instruction pastorale, pour réaffirmer sans incertitude l’autorité de la doctrine d’Humanae Vitae, face au vaste mouvement de contestation dont elle était l’objet » (p. 128).

Il semble que l’objectif, ou du moins le résultat, du livre de Mgr Marengo, soit de relativiser l’encyclique de Paul VI, qui apparaît comme une étape d’un parcours hitsorique complexe, qui ne prit pas fin avec la publication d’Humanae Vitae, ni avec les discussions qui s’ensuivirent. On ne peut « prétendre prononcer le verdict ‘définitif’ et clôturer, même si on en avait besoin, des débats décennaux » (p. 11).

Sur la base de la reconstitution historique de Mgr Marengo, les nouveaux théologiens qui se réclament d’Amoris laetitia, diront que l’enseignement d’Humanae Vitae n’a pas changé, mais doit être compris dans son ensemble, sans se limiter à la condamnation de la contraception, qui n’en constitue qu’un aspect. La pastorale – ajoutera-t-on – est le critère d’interprétation d’un document qui nous rappelle la doctrine de l’Eglise sur la régulation des naissances, mais aussi la nécessité de l’appliquer selon un sage discernement pastoral. Il s’agit, en dernière analyse, de lire Humanae Vitae à la lumière d’Amoris laetitia.

Humanae Vitae fut une encyclique difficile (c’est ainsi que la définit Paul VI lui-même) et, il va sans dire, courageuse. L’essence de la Révolution de 68 tenait en effet dans la formule « il est interdit d’interdire », slogan qui exprimait le refus de toute autorité et toute loi, au nom de la libération des instincts et des désirs. Humanae Vitae, en réitérant la condamnation de l’avortement et de la contraception, rappelait que tout n’est pas permis, qu’il y a une loi naturelle et une autorité suprême, l’Eglise, qui a le droit et le devoir de la protéger.

Humanae Vitae ne fut pas pourtant une encyclique “prophétique”. Elle l’aurait été si, aux faux prophètes du néo-malthusianisme, elle avait osé opposer les paroles divines « Croissez et multipliez-vous » (Genèse 1, 28; 9, 27). Et ce ne fut pas le cas, car Paul VI, dans sa crainte de heurter le monde, accepta le mythe de l’explosion démographique lancé en 1968 par le livre de Paul Ehrlich, The population bomb. En 2017, ce même Ehrilch fut invité par Mgr Marcelo Sánchez Sorondo à présenter à nouveau ses théories sur la surpopulation au congrès organisé par l’Académie Pontificale des Sciences sur l’Extinction biologique. Comment sauver le monde naturel dont nous dépandons (27 février -1 mars 2017).

L’auteur décrivait dans ce volume les scénarios catastrophes qui attendaient les habitants de la Terre si on ne prenait pas de mesures pour maîtriser la croissance de la population. Ce que l’encyclique condamne à juste titre, c’est la contraception artificielle, mais sans refuser pour autant le nouveau “dogme” de la nécessaire limitation des naissances. A la Divine Providence, qui jusqu’alors avait réglé les naissances dans les familles chrétiennes, Humanae Vitae substitua le calcul humain de la “paternité responsable”.

Le Magistère de l’Eglise affirme pourtant, de manière dogmatique, que la contraception ne doit pas être condamnée uniquement en tant que méthode en soi non naturelle, mais aussi parce qu’elle s’oppose directement à la fin première du mariage, qui est la procréation. Si l’on n’affirme pas que la fin de procréation prévaut sur la fin d’union conjugale, on pourra en venir à soutenir la thèse que la contraception peut être légitime quand elle compromet l’“intima communitas” des époux. Jean-Paul II réaffirma avec vigueur l’enseignement d’Humanae Vitae, mais la conception de l’amour conjugal qui se répandit sous son pontificat est à l’origine de nombreux équivoques. Je renvoie, sur ce point, aux observations précises de don Pietro Leone, pseudonyme d’un excellent théologien contemporain, dans son livre The Family Under Attack: A Philosophical and Theological Defense of Human Society (Loreto Publications, 2015) dont Maike et Robert Hickson ont fait une belle recension sur le site Rorate Coeli (https://rorate-caeli.blogspot.com/2014/12/extensive-book-review-don-pietro-leones.html).

Dans les cinquante dernières années, notamment du fait d’une conception déviante des fins du mariage, les enseignements pontificaux n’ont pas été appliqués et parmi les catholiques la pratique de la contraception et de l’avortement, les cohabitations hors mariage, l’homosexualité, se sont largement diffusées. L’Exhortation post-synodale Amoris laetitia n’est que l’issue d’un chemin emprunté depuis longtemps.

Reprenant quasiment mots pour mots les propos du cardinal Léon-Joseph Suenens au Concile le 29 octobre 1964 : « peut-être avons-nous trop mis l’accent sur la parole « Croissez et multipliez-vous», au point de laisser un peu dans l’ombre cette autre parole, divine elle aussi : «Et ils seront deux en une seule chair.» (…), le pape François a affirmé dans Amoris laetitia: « nous avons souvent présenté le mariage de telle manière que sa fin unitive, l’appel à grandir dans l’amour et l’idéal de soutien mutuel ont été occultés par un accent quasi exclusif sur le devoir de la procréation » (paragraphe 36).

Si nous retournons ces propos, nous pourrions dire que, dans les dernières décennies, nous avons accentué la parole divine “Les deux seront une seule chair”, au point de laisser dans l’ombre cette autre parole divine : “Croissez et multipliez-vous”. C’est aussi de cette phrase, riche de signification, que nous devons repartir pour une renaissance non seulement démographique, mais aussi spirituelle et morale, de l’Europe et de l’Occident chrétien. (Roberto de Mattei)