Correspondance européenne | 355, Anniversaires

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Anniversaires : la mort de Paul VI (6 août 1978)

Ce mois d’août 2018 marque les quarante ans de la mort de Giovanni Battista Montini, qui fut le Pape Paul VI de 1963 à 1978. Son pontificat a marqué au XXème siècle le bouleversement de la vie de l’Eglise.

Giovanni Battista Montini est né à Concesio, Province de Brescia, le 26 septembre 1897. Son contexte familial se caractérisait par une forte tendance libérale assortie d’une veine janséniste qui se manifestait essentiellement dans le domaine liturgique. Sa formation de jeunesse fut nettement influencée par le liturgisme philo-moderniste du père oratorien Giulio Bevilacqua, son directeur spirituel, qu’en 1965 Paul VI créa cardinal.

C’est le 19 mai 1920 que le jeune Montini reçut l’ordination sacerdotale, à 22 ans à peine, sans avoir suivi d’études théologiques au séminaire, du fait de sa santé fragile. Arrivé à Rome, on l’appela au Secrétariat d’Etat et il fut nommé assistant ecclésiastique de la Fuci (Fédération Universitaire des Catholiques Italiens), une activité qui l’occupait massivement, mais dont il fut licencié à cause de sa conception liturgique “innovante”, et de sa façon nettement marquée de “politiser” les jeunes. Son père, Giorgio, avait été député du Parti Populaire Italien, et la politique, en même temps que la liturgie, était toujours restée l’une de ses plus grandes passions.

C’est en décembre 1937 que l’alors Mgr Montini fut promu Substitut du Secrétariat d’Etat, succédant à Mgr Amleto Tardini. Il n’avait pas eu d’expérience diplomatique, si ce n’est son passage de quelques mois à la Nonciature de Varsovie. Pourtant, il travailla presque sans interruption au Secrétarait d’Etat, jusqu’en 1954 lorsque Pie XII le nomma archevêque de Milan, sans lui attribuer le chapeau cardinalice. De fait, cette nomination fut un “licenciement” dont les raisons ne sont toujours pas claires. D’après le cardinal Siri, Montini fut envoyé à Milan à la suite d’un avis défavorable sur lui émanant d’une Commission secrète nommée par Pie XII, qui avait perdu la confiance dans son Substitut à cause de la protection qu’accordait ce dernier à Mario Rossi, Président de la Jeunesse d’Action Catholique qui militait pour une Eglise ouverte au social-communisme.

Le cardinal Casaroli confia à son tour à Andrea Tornielli que les rapports du Pape avec son collaborateur avaient commencé à se détériorer du fait des contacts qu’entretenait Montini avec des milieux de la gauche politique italienne à l’insu de Pie XII. On peut déduire à partir de la correspondance de Mgr Montini avec Don Giuseppe De Luca que le Substitut, par l’entremise d’un prêtre romain, entretenait des rapports avec les catholiques communistes ainsi qu’avec certains services du Parti Communiste Italien.

L’historien Andrea Riccardi rappelle par ailleurs que certaines nominations d’évêques en Lithuanie avaient fait courir des rumeurs concernant l’infidélité de Montini à l’égard du Saint Siège dans ses rapports avec la Russie soviétique. Ces rumeurs remontent à un “rapport secret” du colonel français Claude Arnould, à qui avait été confiée la mission d’enquêter sur la transmission d’informations confidentielles émanant du Secrétariat d’Etat à destination des gouvernements communistes d’Europe de l’Est. Arnould avait désigné Mgr Montini et son entourage comme les responsables de la fuite d’informations, ce qui avait alarmé le Vatican.

Certes, l’archevêque de Milan était un progressiste, admirateur de la “nouvelle théologie ainsi que de “l’humanisme intégral” de Jacques Maritain. Après la mort le 15 décembre 1958 de Pie XII, -le pape Pacelli-, Jean XXIII, le nouveau Pape, éleva Montini à la pourpre cardinalice, lui permettant de participer au Concile qui allait se tenir. Lorsqu’en 1962, le Concile Vatican II s’ouvrit, le nom de l’archevêque de Milan était assimilé par les journalistes aux porte-bannière du progressisme, tels que les cardinaux König, archevêque de Vienne, Frings, de Cologne, Döpfner, de Münich, Alfrink, d’Utrecht, Suenens, de Malines.Mgr. Helder Camara rapporte dans ses Lettres conciliaires l’une de ses rencontres avec le cardinal Suenens, avec lequel ils s’entendirent sur le nom de Montini comme étant le meilleur successeur de Jean XXIII.

Après la mort de ce dernier, -le pape Roncalli-, intervenue le 3 juin 1963,l’affrontement au Conclave fut violent. Mais, malgré la forte opposition du cardinal Ottaviani, le cardinal Montini  fut élu le 21 juin au trône de Pierre, recevant le nom de Paul VI. Le 22 juin le nouveau Pape adressa son premier message radio à “toute la famille humaine” et annonça que l’essentiel de son pontificat serait consacré à la continuation du Concile Œcuménique Vatican II. Le jour suivant, à l’Angelus Place Saint Pierre, il appela à ses côtés, à la fenêtre, le cardinal Suenens, à qui il confia un rôle dominant dans la gestion des travaux conciliaires.

Le Pape appuya dès le début l’“ouverture à gauche” de la Démocratie Chrétienne qui, le 23 novembre 1963, sous l’égide d’Aldo Moro, forma le premier gouvernement italien avec les socialistes. Au cours des années 1963 et 1964, à au moins deux reprises, l’action politique de Moro fut soutenue par le Pape Montini, par des articles parus sur L’Osservatore Romano.

Durant le Concile c’est Paul VI qui en 1965 bloqua personnellement l’initiative de presque cinq cent Pères conciliaires qui demandaient la condamnation du communisme. Sur le plan international, tout comme son prédécesseur, le Pape soutenait la dite Ostpolitik, qui tendait la main aux régimes communistes de l’Est européen. L’une des plus illustres victimes de cette politique fut le cardinal József Mindszenty qui, après l’insurrection hongroise en 1956 s’était réfugié à l’ambassade américaine à Budapest, restant résolument opposé à toute hypothèse d’un accord avec les gouvernements communistes.

Lorsque Paul VI lui demanda de renoncer au titre d’archevêque d’Esztergom et de Primat de Hongrie, le Cardinal répondit par un refus respectueux mais net. Paul VI prit alors sur lui la responsabilité de déclarer vacant l’archidiocèse primatial, communiquant le 18 novembre 1973 au cardinal Mindszenty qu’il était relevé de sa charge d’archevêque. Ce fut là un scandale qui marqua son époque.

Paul VI, dans son discours d’ouverture de la seconde période du Concile le 29 septembre 1963, indiquait la liturgie comme l’un des domaines majeurs du travail confié aux Pères conciliaires. On a voulu faire de Mgr Annibale Bugnini l’“artisan” de la réforme liturgique, contre la volonté de Paul VI. En réalité, comme Bugnini lui-même en témoigne, la nouvelle liturgie est née de l’étroite collaboration entre ce Lazariste et Paul VI lui-même.

Comme le rappelle Bugnini: « Combien d’heures j’ai passé avec lui tard le soir, à étudier les nombreux, et souvent volumineux, dossiers qui étaient empilés sur son bureau! Il lisait et analysait ligne par ligne, mot par mot, en annotant, si nécessaire, tout en noir, en rouge et en bleu, avec cette dialectique qui était la sienne, qui lui faisait formuler dix points d’interrogations sur un seul et même point ». La mise en place de cette véritable révolution dans l’Eglise fut l’élaboration du nouvel Ordo Missae, promulgué par Paul VI le 3 avril 1969. Dès la fin du mois d’octobre 1969, les cardinaux Ottaviani et Bacci présentèrent au Pape un Bref examen critique du Novus Ordo Missae rédigé par un groupe de théologiens de différentes nationalités, dans lequel il est affirmé que « le Novus Ordo Missae (…)représente, tant dans son ensemble que dans ses détails, un éloignement impressionnant par rapport à la théologie de la Sainte Messe, telle qu’elle a été formulée lors de la Session XXII du Concile de Trente».

Paul VI se rendait bien compte de ce qui était en train de se passer au cours de ces années dramatiques. Le 18 janvier 1967, le cardinal Journet lui remit les suggestions de Maritain concernant une nouvelle “Profession de foi” qui rétablirait les vérités de fond du Christianisme, vérités qui furent bouleversées dans les années de l’après-Concile. Ce fut à cette occasion que Paul VI demanda au cardinal suisse son avis sur la situation de l’Eglise. «Tragique ». Ce fut la réponse lapidaire de Journet. Le 7 décembre 1968, dans un discours au Séminaire Lombard, Paul VI eut ces mots impressionnants : « L’Eglise traverse aujourd’hui un moment d’inquiétude. D’aucuns se livrent à l’autocritique, allant, dirait-on, jusqu’à l’auto-destruction. C’est comme un bouleversement intérieur, aigu et complexe, auquel personne n’aurait pu s’attendre après le Concile ».

Trois ans plus tard, le 29 juin 1972, évoquant la situation de l’Eglise, Paul VI affirmait avec autant de clarté qu’il avait « la sensation que par quelque fissure la fumée de Satan soit entrée dans le temple de Dieu. (…) On croyait qu’après le Concile nous aurions une journée de soleil pour l’Histoire de l’Eglise. C’est au contraire une journée de nuages, de tempête, d’obscurité, de doute, d’incertitude ». Pour dépasser la crise, le Pape suivit la stratégie politique de condamnation des “extrêmismes opposés”, qui consistait dans une attitude d’indulgence bienveillante envers les positions des progressistes et de sanctions sévères contre ceux qui, comme l’archevêque français Lefebvre, entendaient rester fidèles à la Tradition de l’Eglise.

Deux évènements perturbèrent profondément la vie de Paul VI : la contestation qu’il subit durant l’été 1968 et la mort d’Aldo Moro, dix ans plus tard.

Paul VI ne partageait pas la position du cardinal Suenens, qui faisait pression pour autoriser l’usage de la pilule contraceptive. Et, malgré l’avis contraire des “experts” qu’il avait nommés pour étudier cette question, il confirma la condamnation de la contraception par l’encyclique Humanae Vitae. Ce document qui allait à contre-courant provoqua une protestation violente menée par des théologiens, des évêques et des conférences épiscopales entières, à commencer par la Conférence belge, présidée par le cardinal Suenens.

Paul VI se sentit trahi par les Pères conciliaires qui lui étaient les plus proches, et ces derniers à leur tour le considérèrent comme un “traître”, lui opposant l’utopie du “Bon Pape Jean”, -comme on appelait Jean XXIII-. Le tollé fut tel qu’aucune encyclique ne fut plus promulguée par Paul VI au cours des dix années qui suivirent. Cependant le Pape continuait de suivre attentivement la politique italienne, encourageant la tentative de son ami de jeunesse, Aldo Moro, de réaliser, après l’ouverture à gauche, le “compromis historique” avec les communistes.

Or le 16 mars 1978, jour où devait se tenir le vote de confiance à un gouvernement mené par Giulio Andreotti, avec l’appui externe du Parti Communiste Italien, les Brigades Rouges séquestrèrent Moro, massacrant dans l’embuscade qu’ils tendirent les cinq hommes de son escorte. Paul VI en fut bouleversé.

Le lendemain, par un communiqué du Secrétariat d’Etat, il fit savoir qu’il accorderait tout son soutien moral et matériel pour sauver la vie du président de la Démocratie Chrétienne (DC). Le 22 avril, le Pape écrivit une lettre ouverte « aux hommes des Brigades Rouges », -c’est ainsi qu’il définit les terroristes-, les priant, à genoux, de libérer Aldo Moro, sans condition, « non pas pour répondre à (mon) humble et affectueuses intercession, mais en vertu de sa dignité en tant que frère d’humanité ». Ce vibrant appel resta sans réponse. Le 9 mai le corps du président de la Démocratie Chrétienne fut retrouvé dans le coffre d’une Renault, dans la via Caetani, à quelques mètres des sièges du PCI et de la DC. Comme l’évoque Mgr Macchi, secrétaire de Paul VI, ce fut « un coup mortel qui marqua sa personne, déjà affaiblie par la maladie et par son âge avancé ».

Le 13 mai, dans la Basilique de Saint Jean du Latran, le Pape assista aux funérailles célébrées par le cardinal Ugo Poletti et prononça un discours qui sembla être un reproche à Dieu de ne pas avoir écouté la demande de sauver Aldo Moro. Cet évènement tragique accéléra le déclin des forces du pontife. A la mi-juillet, Paul VI quitta Rome pour la résidence estivale de Castelgandolfo où il mourut à 23 heures 40 le 6 août 1978.

Les messages de condoléances pour la mort de Paul VI furent innombrables. Parmi les mots qui frappèrent, adressés à cette occasion, figurent ceux de Giordano Gamberin, l’ex Grand Maître du Grand Orient d’Italie : « C’est la première fois dans l’histoire de la Franc-Maçonnerie que meurt le chef de la plus grande religion occidentale, et non en état d’hostilité avec les Maçons. C’est la première fois dans l’histoire que les Maçons peuvent rendre hommage au tombeau d’un Pape, sans ambiguïté, ni contradictions ».

Je me trouvais à Savigliano (Piémont), dans la maison du philosophe Augusto Del Noce (1910-1989), avec Giovanni Cantoni et Agostino Sanfratello, lorsque nous parvint la nouvelle de la mort de Paul VI. Je me rappelle que l’un des présents réagit par un : « Deo gratias! ». Augusto Del Noce était, en privé, un critique sévère du pontificat de Montini et nous espérions vivement qu’avec la disparition de Paul VI, la fumée de Satan qui entrait dans le Temple de Dieu allait disparaître.

Mais au cours des pontificats qui suivirent, les fenêtres par lesquelles la sinistre fumée y pénétrait ne furent refermées qu’à moitié. Et actuellement, elles sont de nouveau grand ouvertes. La fumée de Satan s’est transformée en un incendie qui dévaste l’Eglise, comme les feux qui, de la Grèce à la Californie, ont fait rage au cours de cet été torride. Le Pape qui est disparu il y a quarante ans, et dont on annonce la stupéfiante canonisation, a été l’un des principaux responsables de l’incendie qui aujourd’hui fait rage. (Roberto de Mattei)