Correspondance européenne | 356, Eglise catholique

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Église catholique : l’Église et les hommes d’Église

La courageuse dénonciation des scandales ecclésiastiques qu’a faite l’archevêque Carlo Maria Viganò a rencontré l’assentiment de beaucoup, mais aussi la désapprobation de certains, convaincus qu’il faudrait couvrir d’un silence tout ce qui discrédite les représentants de l’Eglise.

Ce désir de protéger l’Eglise est compréhensible lorsque le scandale représente une exception. Il y a alors un risque de généralisation, car on pourrait faire porter à tous le comportement de quelques-uns. Mais le cas est différent lorsque l’immoralité représente la règle, ou du moins un mode de vie répandu et accepté comme normal.

Dans ce cas, la dénonciation publique est le premier pas vers une nécessaire réforme des mœurs. Rompre le silence fait partie des devoirs du pasteur, comme avertit saint Grégoire le Grand : « Qu’est-ce en effet pour un pasteur la peur de dire la vérité, si non se détourner de l’ennemi par son silence ? Si au contraire il se bat pour la défense du troupeau, il constitue contre les ennemis un rempart pour la maison d’Israël. C’est pourquoi le Seigneur avertit par la bouche d’Isaïe : Crie de toutes tes forces, ne te retiens pas, que ta voix retentisse comme un cor ! (Is 58, 1) ».

A l’origine d’un silence coupable, on trouve souvent le manque de distinction entre l’Eglise et les hommes d’Eglise, qu’ils soient simples fidèles ou évêques, cardinaux, papes. L’une des raisons de cette confusion est précisément l’éminence des autorités impliquées dans les scandales. Plus haute est leur dignité, plus on tend à l’identifier à l’Eglise, attribuant le bien et le mal indifféremment à l’une et aux autres. En réalité, le bien ne doit être attribué qu’à l’Eglise, tandis que le mal ne doit être attribué qu’aux hommes qui la représentent.

C’est pourquoi l’Eglise ne peut être qualifiée de pécheresse. « Elle demande pardon au Seigneur – écrit le père Roger T.  Calmel O.P. (1920-1998) – non pour les péchés qu’elle a commis, mais pour les péchés que commettent ses fils, dans la mesure où ils ne l’écoutent pas comme une mère » (P. Calmel, Brève apologie pour l’Église de toujours, Présent, Paris 1987).

Tous les membres de l’Eglise, qu’ils fassent partie de l’Eglise enseignante ou de l’Eglise enseignée, sont des hommes, avec leur nature blessée par le péché originel. Le baptême ne rend pas les fidèles impeccables, et le sacrement de l’Ordre ne fait pas non plus des membres de la hiérarchie de l’Eglise des hommes impeccables. Le Souverain Pontife lui-même peut pécher et se tromper, à l’exception de ce qui a trait au charisme de l’infaillibilité.

Il faut rappeler en outre que les fidèles ne constituent pas l’Eglise, comme c’est le cas par contre dans les sociétés humaines, créées par les membres qui la composent et dissoutes dès lors que ces membres se séparent. Il est faux d’affirmer “nous sommes l’Eglise”, parce que l’appartenance des baptisés à l’Eglise ne provient pas de leur volonté : c’est le Christ lui-même qui invite à faire partie de son troupeau, répétant à chacun : « Ce n’est pas vous qui M’avez choisi, mais Moi qui vous ai choisis » (Jn 15, 16).

L’Eglise fondée par Jésus-Christ a une constitution humaine et divine : humaine parce qu’elle a une composante matérielle et passive, constituée de tous les fidèles, qu’ils fassent partie du clergé ou du laïcat ; surnaturelle et divine quant à son âme. Jésus-Christ, son Chef, en est le fondement, L’Esprit-Saint en est le moteur surnaturel.

L’Eglise n’est donc pas sainte du fait de la sainteté de ses membres, mais ce sont ses membres qui sont saints grâce à Jésus-Christ qui la dirige et à l’Esprit-Saint qui la vivifie. C’est pourquoi attribuer des fautes à l’Eglise reviendrait à les attribuer à Jésus-Christ et à l’Esprit-Saint. De Jésus-Christ et l’Esprit-Saint ne vient que le bien, à savoir tout ce qui est « vrai, noble, juste, pur, aimable, respecté, digne de louange » (Fil. 4, 8)  et des hommes d’Eglise vient tout le mal : désordres, scandales, abus, violences, débauches, sacrilèges.

« Nous n’avons donc aucun intérêt – écrit le théologien passioniste Enrico Zoffoli (1915-1996) qui a consacré quelques belles pages à ce sujet –, à couvrir les fautes de mauvais chrétiens, de prêtres indignes, de pasteurs vils et incompétents, déshonnêtes et arrogants. Il serait naïf et inutile d’en défendre la cause, d’en atténuer les responsabilités, de réduire les conséquences de leurs erreurs, de recourir à des contextes historiques et situations singulières pour tout expliquer et tout acquitter » (Chiesa e uomini di Chiesa, Edizioni Segno, Udine 1994, p. 41).

L’Eglise est aujourd’hui très souillée, comme l’affirma le cardinal Ratzinger lors du Chemin de croix du Vendredi Saint 2005, juste avant son élection. « Quel manque de foi dans de très nombreuses théories, combien de paroles creuses ! Que de souillures dans l’Église, et particulièrement parmi ceux qui, dans le sacerdoce, devraient Lui appartenir totalement !(Jésus) ».

Le témoignage de Mgr Carlo Maria Viganò est méritoire car, en mettant en lumière ces souillures, rend plus urgente l’œuvre de purification de l’Eglise. Il est clair que la conduite des évêques et prêtres indignes ne s’inspire pas des dogmes et de la morale de l’Eglise, mais en constitue la trahison, parce qu’elle représente une négation de la loi de l’Evangile.  Le monde qui accuse l’Eglise pour ses fautes, l’accuse de transgresser un ordre moral : mais au nom de quelle loi et de quelle doctrine le monde prétend-il appeler l’Eglise au banc des accusés ? La philosophie de vie professée par le monde moderne est le relativisme, selon lequel il n’y a pas de vérités absolues et l’unique loi de l’homme est d’être privé de lois : la conséquence pratique est l’hédonisme, selon lequel l’unique forme de bonheur possible est l’assouvissement de son plaisir et la satisfaction de ses instincts.

Comment le monde peut-il, ainsi dépourvu de principes, juger et condamner l’Eglise ? L’Eglise a le droit et le devoir de juger le monde parce qu’Elle détient une doctrine absolue et immuable. Le monde moderne, fils des principes de la Révolution française, développe en toute cohérence les idées du marquis libertin de Sade (1740-1814) : amour libre, libre blasphème, liberté totale de nier et de détruire tout bastion de la foi et de la morale, comme lors de la Révolution française, quand fut détruite la Bastille, où Sade avait été enfermé. Le résultat de tout cela est la dissolution de la morale qui a détruit les bases de la vie civile et a fait des deux derniers siècles l’époque la plus sombre de l’histoire.

La vie de l’Eglise est aussi l’histoire de ses trahisons, de ses défections, de ses apostasies, de son manque de correspondance à la grâce divine. Mais cette faiblesse tragique s’accompagne toujours d’une extraordinaire fidélité : les chutes, même les plus terribles, de nombreux membres de l’Eglise, se mêlent à l’héroïsme des vertus de tant d’autres de ses fils.

Un fleuve de sainteté s’écoule du côté du Christ, tout au long des siècles : ce sont les martyrs affrontant les bêtes au Colisée ; les ermites se retirant du monde pour mener une vie de pénitence ; les missionnaires allant jusqu’aux extrémités de la terre ; les intrépides confesseurs combattant schismes et hérésies ; les religieuses contemplatives soutenant de leur prière les défenseurs de l’Eglise et de la civilisation chrétienne ; tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, ont conformé leur vie à la vie divine. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus aurait voulu rassembler toutes ces vocations dans un unique acte suprême d’amour de Dieu.

Les saints sont différents les uns des autres, mais ont tous en commun l’union à Dieu : et cette union, qui ne fait jamais défaut, rend l’Eglise visible, avant d’être une, catholique et apostolique, avant tout parfaitement sainte. En soi, la sainteté de l’Eglise ne dépend pas de la sainteté de ses fils : elle est onthologique, parce que connexe à sa nature même.

Pour que l’Eglise visible puisse être qualifiée de sainte, il n’est pas nécessaire que tous ses fils vivent saintement : il suffit que, grâce au flux vital de l’Esprit-Saint, une partie même infime de ses membres reste héroïquement fidèle à la loi de l’Evangile, au temps de l’épreuve. (Roberto de Mattei)