Correspondance européenne | 356, Livre

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Livres : l’abbé Jacques Hamel, martyr ?

Le 26 juillet 2016, deux jeunes islamistes fanatisés faisaient irruption dans l’église de Saint-Étienne du Rouvray, près de Rouen, prenaient en otages les fidèles présents, – trois religieuses et un couple âgé -, puis égorgeaient le vieux prêtre qui célébrait cette messe de semaine à la place de son curé parti en vacances. Sans ce drame, voilà peu impensable, nul n’eût jamais entendu parler, hormis ses paroissiens, de l’abbé Jacques Hamel, homme effacé et discret qui avait le bruit et les projecteurs en horreur.

Indubitablement assassiné « en haine de la foi », ce qui est la définition même du martyre, l’abbé Hamel fut-il seulement un malchanceux qu’un remplacement estival exposa aux coups de tueurs, ou, au cours d’un long sacerdoce, s’était-il, par sa fidélité et sa dévotion eucharistique, préparé, sans que personne, pas même lui, puisse s’en douter, à cette mort terrible et improbable qui ferait de lui un symbole pour toute l’Église ? C’est là le fond de la question, et le démêler le but de la procédure de béatification, entamée au lendemain de sa mort sans attendre, à la demande du pape, le délai habituel de cinq ans.

Bien entendu, le secret de l’instruction couvre toujours ces enquêtes diocésaines. Cependant, en raison de la médiatisation internationale des faits, de la célébrité soudaine et involontaire du malheureux prêtre normand, des attentes de fidèles souvent bouleversés par ce drame et prêts à vénérer sa victime, force est de laisser filtrer quelques informations.

C’est ainsi qu’Armand Isnard, à l’occasion du second anniversaire de l’attentat, publie un petit livre, un peu vite présenté comme « la première biographie du prêtre martyr », sobrement intitulé Jacques Hamel (Artège, 170 pages, 15,90 €) qui, s’il ne constitue pas, tant s’en faut, une vie complète et documentée, offre au moins quelques informations sur une existence silencieuse et quelques lumières sur la spiritualité d’un prêtre plus préparé à cette fin qu’il y semblait.

Né en novembre 1930 dans une famille ouvrière, très marqué par le divorce de ses parents, Jacques Hamel, adolescent, entend l’appel de Dieu et rêve d’entrer chez les Pères Blancs afin d’aller évangéliser l’Afrique. Sa santé fragile, une certaine résignation à ce qu’il regarde comme la volonté divine sur lui, le feront renoncer à cette vocation missionnaire pour accepter, en cette fin des années 50, de rejoindre le clergé diocésain.

D’églises de banlieues multiculturelles en paroisses de campagne, l’abbé Hamel, ou plutôt le Père Hamel, comme il convient de dire depuis le Concile, exercera son ministère en prenant grand soin de ne pas attirer l’attention, se mêlant le moins possible des discussions de l’époque, s’appliquant à vivre au mieux son sacerdoce, dans un attachement intangible à sa messe et à la Présence réelle, effaré quand il s’aperçoit que le sens du Sacré a déserté les âmes, au point, devant ce qui s’apparente pour lui à des sacrilèges, de piquer des colères qui laissent ses ouailles perplexes, faute d’en saisir les causes …

En cela, Jacques Hamel ressemble à de nombreux prêtres de sa génération, que leur obéissance à la hiérarchie empêcha de manifester ce qu’ils pensaient. Cela entraînait un certain isolement au sein du presbyterium, une solitude dont le vieux prêtre était malheureux. Les historiens de l’avenir constateront probablement qu’il y en eut beaucoup comme lui.

L’abbé Hamel tiendra par la messe. Tous ses proches s’entendent à le reconnaître. C’est d’abord parce que les terroristes avaient osé interrompre la célébration et profaner les saints mystères que ce frêle vieillard, hanté depuis des mois par des cauchemars curieusement prémonitoires, et une peur de l’islamisme meurtrier assez inexplicable là où il vivait, trouva le courage, plein d’une sainte colère, de se dresser devant eux. Au prix de sa vie.

« Arrière, Satan ! » furent les derniers mots de ce prêtre qui n’avait jamais cessé de croire à la puissance du Malin, quand il était de bon ton d’en rire jusque dans le clergé.

Aucune guerre ne se gagne contre un ennemi que l’on se refuse à nommer. L’abbé Hamel eut la lucidité ultime de comprendre qui il avait en face de lui et qui armait le bras de ses assassins, acharnés, tandis qu’il agonisait, à mutiler la statue de Notre-Dame, éventrer l’autel et briser le cierge pascal.

Plaise au Ciel que cette lucidité et ce courage se révèlent contagieux. (Anne Bernet)