- Correspondance européenne - http://www.correspondanceeuropeenne.eu -

Église catholique: troisième témoignage de Mgr Viganò

Le vendredi 19 octobre, en la Fête des martyrs nord-américains,Mgr Carlo Maria Viganò a rendu public son troisième témoignage. Nous vous proposons ici la traduction complete faite par Jeanne Smits (https://leblogdejeannesmits.blogspot.com/2018/10/troisieme-temoignage-de-carlo-maria.html)

 

Le fait de porter témoignage de la corruption au sein de la hiérarchie de l’Eglise catholique a été pour moi une décision douloureuse, et elle le demeure. Mais je suis un homme âgé, un homme qui sait devoir bientôt rendre compte devant le Juge de ses actions et omissions, un homme qui craint Celui qui peut jeter corps et âme en enfer. Un juge qui, même dans son infinie miséricorde, accordera à chacun salut ou damnation selon ses mérites. Anticipant la question terrible de ce Juge – “Comment as-tu, toi qui avais connaissance de la vérité, pu garder le silence au milieu du mensonge et de la dépravation ?” – quelle réponse pouvais-je donner ?

J’ai témoigné avec la pleine conscience de l’inquiétude et du désarroi que mon témoignage allait provoquer chez beaucoup de personnes éminentes : des hommes d’Eglise, des frères évêques, des collègues avec qui j’avais travaillé et prié. Je savais que beaucoup d’entre eux se sentiraient blessés et trahis. Je m’attendais à ce que certains m’assaillent à leur tour, moi et mes motivations. Plus douloureux que tout, je savais qu’un grand nombre de fidèles innocents seraient troublés et déconcertés par le spectacle d’un évêque accusant des collègues et des supérieurs de méfaits, de péchés sexuels et d’une grave négligence à l’égard de leur devoir.

Mais je crois que la persistance de mon silence eût mis beaucoup d’âmes en péril, et damnerait certainement la mienne. Ayant rapporté à de nombreuses reprises à mes supérieurs et même au pape le comportement aberrant de Theodore McCarrick, j’aurais pu dénoncer publiquement plus tôt les vérités dont j’avais connaissance. Si j’ai quelque responsabilité par rapport à ce retard, je m’en repens. Ce retard a été dû à la gravité de la décision que j’allais prendre, et au long travail de ma conscience.

On m’a accusé de susciter la confusion et la division au sein de l’Eglise par ce témoignage. A ceux qui pensent que cette confusion et cette division étaient insignifiantes avant août 2018, une telle assertion peut paraître plausible. Les observateurs plus impartiaux, en revanche, auront eu conscience qu’on a confusion et division à l’excès, et de longue date, comme il était inévitable dès lors que le successeur de Pierre néglige d’exercer sa mission principale, qui est d’affermir ses frères dans la foi et dans la saine doctrine morale. S’il exacerbe alors la crise par le biais de déclarations contradictoires ou déconcertantes à propos de ces doctrines, la confusion s’aggrave.

C’est pourquoi j’ai parlé. Car c’est la conspiration du silence qui a causé et qui continue de causer de grands dommages au sein de l’Eglise – des dommages  frappant tant d’âmes innocentes, de vocations sacerdotales, et les fidèles en général. En ce qui concerne ma décision, que j’ai prise en conscience devant Dieu, j’accepte volontiers toute correction fraternelle, tout conseil, toute recommandation et invitation à progresser dans ma vie de foi et d’amour pour le Christ, l’Eglise et le pape.

Laissez-moi redire les éléments-clefs de mon témoignage.

J’ai invoqué Dieu en tant que témoin de la véracité de mes dires, et on n’a pu prouver la fausseté d’aucun d’entre eux. Le cardinal Ouellet m’a écrit pour me réprimander en raison de ma témérité parce que j’ai rompu le silence et lancé des accusations aussi graves à l’encontre de mes frères et de mes supérieurs, mais en vérité, sa remontrance m’affermit dans ma décision et, plus encore, sert à justifier mes accusations, prises séparément comme dans leur ensemble.

Que conteste le cardinal Ouellet ?

En résumé, le cardinal Ouellet reconnaît les affirmations importantes que j’ai exprimées que j’exprime encore, et conteste des affirmations que je n’exprime pas et que je n’ai jamais exprimées.

Sur un point, je dois absolument réfuter ce que le cardinal Ouellet a écrit. Le cardinal déclare que le Saint-Siège n’avait connaissance que de « rumeurs », qui était insuffisantes pour justifier des mesures disciplinaires à l’encontre de McCarrick. J’affirme au contraire que le Saint-Siège était conscient d’une série de faits concrets, et qu’il possède des preuves documentaires, et que les personnes responsables ont  néanmoins choisi de ne pas intervenir ou qu’elles ont été empêchées de le faire.

La compensation financière accordée par l’archidiocèse de Newark et le diocèse de Metuchen aux victimes des abus sexuels de McCarrick, les lettres du P. Ramsey, des nonces Montalvo en 2000 et Sambi en 2006, du Dr Sipe en 2008, mes deux notes aux supérieurs du secrétariat d’Etat, décrivant en détail des allégations concrètes à l’encontre de McCarrick, ne sont-ce donc que des rumeurs ? Ce sont des correspondances officielles, et non des ragots de sacristie.

Les crimes évoqués étaient très graves, y compris celui de tenter de donner l’absolution sacramentelle à ses complices d’actes pervers, avec célébration sacrilège de la messe par la suite. Ces documents précisent l’identité des auteurs et de leur protecteur, et la séquence chronologique des faits. Ils sont conservés dans les archives adéquates ; il n’est nul besoin d’enquête extraordinaire pour les recouvrer.

Parmi les remontrances publiques qui m’ont visé j’ai remarqué deux omissions, deux silences dramatiques. Le premier silence concerne le sort des victimes. Le second est relatif à la raison sous-jacente pour laquelle il y a tant de victimes, à savoir, l’influence corruptrice de l’homosexualité  au sein du sacerdoce et de la hiérarchie. Pour ce qui est du premier, il est consternant que parmi tous les scandales et toute l’indignation, on accorde si peu d’attention à ceux qui ont été abîmés par les prédations sexuelles de personnes ayant reçu la charge d’être ministres de l’Evangile.

Il ne s’agit pas ici d’une affaire de règlement de comptes ou de bouderies à propos des vicissitudes des carrières ecclésiastiques. Il ne s’agit pas de politique. Il ne s’agit pas de savoir comment les historiens de l’Eglise pourront évaluer tel pontificat ou tel autre. Il s’agit des âmes. De nombreuses âmes ont été et sont encore aujourd’hui en péril de perdre leur salut éternel.

Pour ce qui est du second silence, cette crise très grave ne peut pas être abordée ni résolue de manière correcte si nous n’appelons pas les choses par leur nom. Il s’agit d’une crise due au fléau de l’homosexualité, en ses agents, en ses motifs, en sa résistance à la réforme. Il n’y a pas d’exagération à dire que l’homosexualité est devenue une plaie au sein du clergé, et il ne sera éradiqué qu’au moyen d’armes spirituelles.

C’est une énorme hypocrisie que de condamner les abus, de prétendre verser des larmes sur les victimes, et de refuser cependant de dénoncer la cause qui est à la racine de tant d’abus sexuels : l’homosexualité. C’est une hypocrisie que de refuser de reconnaître que ce fléau est dû à une grave crise dans la vie spirituelle du clergé, et d’ommettre de prendre les mesures nécessaires pour y remédier.

Il existe incontestablement des clercs coureurs de jupons, et incontestablement, ils font du tort eux aussi à leurs propres âmes, aux âmes de celles qu’ils corrompent, et à l’Eglise en général. Mais ces violations du célibat sacerdotal sont en général confinées aux individus directement concernés. Les clercs coureurs de jupons ne recrutent en général pas d’autres coureurs, ils ne travaillent pas à leur promotion, ni n’occultent leurs méfaits – tandis que que les preuves de la collusion homosexuelle, avec ses racines profondes si difficiles à extirper, sont accablantes.

Il est bien établi que les prédateurs homosexuels exploitent le privilège clérical à leur propre avantage. Mais affirmer que la crise elle-même est constituée par le cléricalisme est pur sophisme. Cela revient à prétendre qu’un moyen, un instrument, est en réalité le principal motif.

La dénonciation de la corruption homosexuelle et de la lâcheté morale qui lui permet de prospérer ne recueille pas de nos jours les congratulations, pas même dans les plus hautes sphères de l’Eglise. Je ne suis pas étonné de ce que, ayant attiré l’attention sur ces fléaux, je sois accusé de déloyauté à l’égard du Saint-Père, et de fomenter une rébellion ouverte et scandaleuse. Mais la rébellion supposerait d’exhorter d’autres à renverser la papauté.

Je n’exhorte à rien de tel. Je prie chaque jour pour le pape François – plus que je ne l’ai jamais fait pour les autres papes. Je demande, je supplie même de la manière la plus ardente, le Saint-Père d’être à la hauteur des engagements qu’il a lui-même pris lorsqu’il a assumé son office de successeur de Pierre. Il a pris sur lui la mission de confirmer ses frères et de conduire toutes les âmes à la suite du Christ, dans le combat spirituel, sur le chemin de la Croix. Qu’il reconnaisse ses erreurs, qu’il se repente, qu’il montre sa disposition à remplir le mandat confié à Pierre et que, une fois converti, il affermisse ses frères (Luc 22:32).

En conclusion, je veux répéter mon appel à mes frères évêques et aux prêtres qui savent que mes déclarations sont vraies et qui peuvent en témoigner, ou qui ont accès aux documents qui peuvent lever tout doute sur cette affaire. Vous êtes, vous aussi, face à un choix. Vous pouvez choisir de vous retirer de la bataille, de soutenir la conspiration du silence et de détourner vos yeux devant la corruption qui s’étend. Vous pouvez faire des excuses, des compromissions et des justifications qui retarderont l’heure de vérité. Vous pouvez vous consoler à l’aide du mensonge et de l’illusion selon lesquelles il sera plus facile de dire la vérité demain, puis le lendemain, et ainsi de suite.

A l’inverse, vous pouvez choisir de parler. Vous pouvez faire confiance à Celui qui nous a dit : « La vérité vous rendra libres. » Je ne dis pas qu’il sera facile de choisir entre se taire et parler. Je vous exhorte à considérer quel choix – sur votre lit de mort, puis devant le juste Juge – vous ne regretterez pas d’avoir fait.

Carlo Maria Viganò

Archevêque tit. d’UlpianaNonce apostolique