Correspondance européenne | 360, In memoriam

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In memoriam: Robert Spaemann, le grand philosophe catholique allemand

Le prof. Robert Spaemann, probablement le plus grand philosophe catholique de nos temps, est décédé le 10 décembre à Stuttgart. Nous vous proposons ici un article de Jeanne Smits paru dans son blog (https://leblogdejeannesmits.blogspot.com/2018/12/robert-spaemann–mort-10-decembre-2018-necrologie.html)

Le Pr Robert Spaemann a été rappelé à Dieu le lundi 10 décembre, au terme d’une longue maladie. Cet ami personnel du pape émérite, Benoît XVI, était un penseur catholique attaché à la philosophia perennis,  et – par un goût somme toute voisin parce que cohérent – à la forme traditionnelle de la liturgie latine, et en particulier de la messe. Il fut conseiller de Jean-Paul II, mais c’est seulement après l’élection au pontificat de son cher compatriote Josef Ratzinger qu’il a vu la messe tridentine retrouver son droit de cité. Après l’élection du pape François, il devait annoncer clairement son opposition non seulement aux interprétations hétérodoxes d’Amoris laetitia mais à au moins une contradiction directe à l’égard de l’enseignement traditionnel de l’Eglise contenue dans cette Exhortation apostolique.

J’emprunte à Rorate Caeli quelques éléments de la biographie insolite de ce philosophe profondément traditionnel. Né en 1927 à Berlin, il fait son entrée dans le monde dans un milieu on ne peut plus éloigné du catholicisme. Son père, Heinrich Spaemann, est un écrivain socialiste d’origine protestante ; sa mère, Ruth Krämer, disciple de Mary Wigman, est danseuse d’avant-garde. Leur conversion en 1930 va bouleverser leur vie. Cette année-là, le petit Robert est baptisé catholique. Ruth meurt en 1936 ; Heinrich se plonge dans des études de théologie et sera ordonné prêtre en 1942 par le bienheureux Clemens von Galen, évêque de Münster. Robert a 15 ans.

Lui-même a étudié la philosophie, histoire, la théologie et les langues latines avant d’entamer une carrière d’universitaire dont la mise en place le mènera de Louis de Bonald et des origines de la sociologie qu’il explore dans sa thèse de doctorat, à une monographie sur la controverse entre Fénelon et Bossuet qui lui vaudra sa nomination de professeur. Les universités de Münster, Stuttgart, Heidelberg et Münich l’accueilleront au fil des ans.

Robert Spaemann, en une époque malade du relativisme et du nominalisme – qui atteint son paroxysme dans l’idéologie du genre – s’est imposé comme un penseur réaliste dans le sillage d’Aristote dont il défend la réflexion téléologique sur la nature. En 1978, dans un essai remarqué, Nature, Spaemann explique même que l’oubli de cette compréhension de la nature appuyée sur la finalité a dès les débuts de la modernité ouvert la voie à la crise actuelle de la civilisation.

Il n’est pas non plus affecté par le défaut du moralisme – choses à avoir à l’esprit en considérant sa manière d’aborder les confusions actuelles dans l’Eglise –  puisqu’avec Aristote et la pensée chrétienne il voit dans le bonheur le fondement de l’éthique. Le bonheur selon sa conception classique, s’entend… Cohérence toujours : c’est au nom de cette éthique du bonheur qu’il s’oppose aux utopies marxistes et même à toutes les utopies politiques en général. En tant que philosophe, il a vigoureusement défendu le droit de vivre des enfants à naître.

Rorate-Caeli rappelle que Spaemann avait assisté à la conférence liturgique de 2001 à Fontgombault avec son ami le Cardinal Ratzinger. La nécrologie publiée par ce site anglophone rapporte une anecdote contée par Robert Spaemann à sa rédaction en 2016 : « J’ai assisté un jour à une procession de Fête-Dieu dans le diocèse de Feltkirch en Autriche. Elle était présidée par l’évêque, qui est membre de l’Opus Dei. Aux autels reposoirs, l’évêque tournait le dos à l’ostensoir en récitant les prières. Je me suis dit que si un enfant voyait cela, il lui serait désormais impossible de croire que le Seigneur est présent dans la sainte Hostie, car les petits savent très bien que lorsqu’on parle à quelqu’un, on ne lui tombe pas le dos. Des choses comme celles-là sont très importantes. Cela ne sert à rien que l’enfant étudie son catéchisme si ce qu’il apprend est contredit sous ses propres yeux. Je crois donc que la première chose à faire est de retourner l’autel. Il me semble que cela est plus important que le retour au latin. Personnellement, j’ai de nombreuses raisons d’apprécier le latin, mais ce n’est pas la question la plus fondamentale. Pour ma part, j’aimerais mieux une messe traditionnelle dite en allemand à une nouvelle messe dite en latin. »

Ces dernières années, Robert Spaemann s’est exprimé à plusieurs reprises sur la confusion semée par Amoris laetitia à la suite des deux synodes sur la famille.

Homme à la pensée claire, attaché au sens des mots et à leur relation avec la réalité, Spaemann refusait ainsi de tourner autour du pot en ce qui concerne certains propos contenus dans le cette exhortation apostolique du pape François. Interrogé sur le fait de savoir si une lecture d’Amoris laetitia conforme à la tradition de l’Eglise est possible, il répondait en avril 2016 à la Catholic News Agency : « Cela est possible pour la majeure partie, et ce même alors que sa ligne générale permet des interprétations qu’il n’est pas possible de rendre compatibles avec l’enseignement de l’Eglise. Mais l’article 305 ainsi que la note 351, où il est dit que les fidèles qui se trouvent dans une “situation objective de péché” peuvent être admis aux sacrements en raison de “circonstances atténuantes”, contredit directement l’article 84 de l’exhortation Familiaris consortio de Jean-Paul II. »

J’ai traduit l’ensemble de cet entretien sur ce blog, c’est vraiment à lire dans son intégralité. Spaemann achevait ses propos par un appel à professer droitement l’enseignement de l’Eglise sur le mariage et l’eucharistie : « Chaque cardinal, mais aussi chaque évêque et chaque prêtre est appelé à la mesure de son pouvoir de maintenir pleinement la discipline catholique des sacrements et de la professer publiquement. Dans l’hypothèse où le pape n’est pas disposé à apporter des corrections, il appartiendra à un pontificat ultérieur de remettre officiellement de l’ordre. »

Il n’avait pas manqué au passage d’avertir du risque de schisme dans la situation actuelle, ajoutant cette mise en garde : « Il faut s’attendre à une nouvelle poussée vers la sécularisation et à une nouvelle diminution du nombre des prêtres dans d’importantes parties du monde. On constate déjà depuis longtemps que les évêques et les diocèses qui ont une attitude sans équivoque en matière de foi et de morale ont aussi le plus de prêtres pour la relève. On pense aux paroles de Saint-Paul dans sa lettre aux Corinthiens : “Si la trompette ne rend qu’un son confus, qui se préparera au combat (du Saint Esprit) ?”(1 Cor 14, 8) ».

Sur le même sujet, Robert Spaemann avait confié dès août 2014 une tribune à First Things, – c’était à la suite des propositions Kasper en vue du  synode extraordinaire sur la famille qui allait se tenir quelque mois plus tard.

Le site « benoit-et-moi » publiait en 2016 la traduction française de l’interview donnée par Spaemann à La nuova bussola où il apportait son soutien aux cardinaux Brandmüller, Burke, Caffarra et Meisner qui venaient d’adresser leurs questions sur Amoris laetitia sous forme de « doutes » (Dubia) au pape François – des questions toujours restées sans réponse. Il disait, notamment : « Il est regrettable que quatre cardinaux seulement aient pris l’initiative dans cette histoire. »

N’oublions pas de prier pour le repos de l’âme de ce grand défenseur de la foi, de la vérité et de l’intelligence occidentale.