Correspondance européenne | 361, Eglise catholique

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Église catholique: l’hystérectomie en vue d’éviter une conception peut-elle être licite?

Nous reproduisons une partie d’un article de Jeanne Smits par dans son blog (https://leblogdejeannesmits.blogspot.com/) sur la controverse réponse donnée par la Congrégation pour la Doctrine de la foi le 3 janvier dernier à propos de cas concrets concernant la licéité de l’ablation de l’utérus chez des femmes en âge de procréer.

La réponse, signée du préfet de la Congrégation, le cardinal Luis Ladaria, et dont la publication a été approuvée par le pape François, affirme que lorsque l’utérus n’est certainement “plus” capable de mener une grossesse jusqu’au point de viabilité de l’enfant conçu, l’hystérectomie serait licite, car l’opération ne constituerait pas, selon la note, une “sterilization”.

Voilà qui soulève quelques doutes quant au raisonnement de la Congrégation pour la Doctrine de la foi à propos de ces dubia… La note de la CDF intégralement publiée par le site press.vatican.va en plusieurs langues ne donne certes pas tous les détails des dubia soumis, mais assez pour comprendre de quoi il s’agit : déterminer si l’ablation de l’utérus sur une femme fertile et capable de concevoir un enfant est conforme à la morale catholique dès lors que celle-ci, en raison d’un problème médical clairement identifié, verrait certainement selon des médecins « experts » toute grossesse aboutir à une fausse couche, la mort de l’enfant conçu avant la viabilité se présentant comme l’issue inéluctable de la fécondation.

La note commence par faire le lien avec les « Réponses » de la CDF à propos de dubia soulevés quant à l’hystérectomie en 1993, et en réaffirme la validité : « La Congrégation pour la Doctrine de la Foi avait publié, le 31 juillet 1993, les Réponses à des doutes soulevés sur “l’isolement de l’utérus” et d’autres questions. Ces réponses, toujours valables, considèrent comme moralement licite l’ablation de l’utérus (hystérectomie), lorsqu’il constitue réellement un grave danger pour la vie ou la santé de la mère ; elles jugent au contraire illicites cette ablation ainsi que la ligature des trompes (isolement de l’utérus) comme moyen de stérilisation directe, en vue d’empêcher une éventuelle grossesse qui pourrait comporter un risque pour la mère. »

Les cas examinés dans le cadre de ces nouveaux dubia de 2019 n’ont en réalité pas grand chose à voir avec ces cas déjà anciens, résolus de manières différentes selon qu’il est question d’un geste médical visant à soigner la femme gravement menacée dans sa santé ou d’un évitement systématique de la grossesse, même si celle-ci devait lui faire courir un risque mortel.

La CDF affirme se trouver dans la même logique aujourd’hui dès lors qu’elle pose qu’il n’y a pas stérilisation dans les cas examinés, la problématique étant selon elle renversée dès lors d’il s’agit « d’un couple qui n’est plus en mesure de procréer » du fait de la « certitude » de voir l’enfant conçu mourir avant d’atteindre le stade de la viabilité.

Cela suppose quelques redéfinitions et glissements de sens, notamment des mots «stérilisation » et « procréation », auxquels se livre allègrement la CDF : « La stérilisation a pour objet propre de faire obstruction au fonctionnement des organes de reproduction ; sa malice consiste dans le refus de la progéniture : elle agit contre le bonum prolis », affirme la note. Et elle poursuit : « En revanche, dans le cas examiné on sait que les organes de reproduction (…) ne peuvent plus jouer leur fonction naturelle d’engendrement.  La finalité du processus de procréation est de donner naissance à une créature ; or, dans ce cas, la naissance d’un fœtus vivant n’est pas possible du point de vue biologique. C’est pourquoi on ne se trouve plus face au fonctionnement imparfait ou risqué des organes de reproduction, mais à une situation dans laquelle leur finalité naturelle – donner naissance à une progéniture – n’est plus envisageable. »

Voilà une argumentation bien curieuse, puisque le but de l’ablation de l’utérus est bien dans ce cas précis de « faire obstruction au fonctionnement des organes de reproduction » qui restent capables d’accueillir une fécondation et de faire vivre au moins un temps l’embryon, puis le fœtus. En toute logique, il s’agit bel et bien d’une stérilisation.

Mais dès lors que la malice de celle-ci est (re-) définie comme le simple « refus de la progéniture », et que la procréation est décrite, puis définie, par rapport à sa seule finalité présentée comme l’aboutissement à la « naissance d’une créature », le raisonnement est faussé. Ce que l’on comprend bien en lisant la suite de la note de la CDF, qui affirme : « L’intervention médicale ne peut être jugée anti-procréatrice, car elle se situe dans un contexte objectif où ne sont possibles ni la procréation, ni, par conséquent, l’action anti-procréatrice. »

Voilà d’un coup de plume annihilée la procréation dans son acception classique qui signifie l’engendrement d’un nouvel être – sa conception par la rencontre des gamètes qui une fois normalement unis, deviennent un être humain unique et irremplaçable, doté d’une âme immortelle. Empêcher activement la conception se fait au moyen de moyens contraceptifs ou de la stérilisation (au contraire de l’abstinence qui se contente de l’éviter), et c’est cela qui n’est pas conforme à la loi divine ; c’est cela qui constitue très précisément le refus de la vie, le refus de la procréation, dont l’objectif du point de vue catholique est d’augmenter le nombre des élus.

La réponse de la CDF considère pratiquement que l’enfant conçu mais non viable n’est pas le fruit d’une vraie procréation : c’est presque comme s’il n’avait pas une dignité humaine intrinsèque et comme s’il n’était pas appelé, comme tout être humain, à jouir de la vie immortelle auprès de Dieu.

On pourrait ici, du point de vue catholique, arguer que l’enfant mort-né, n’ayant pas, par définition, reçu le baptême, ne saurait entrer au paradis, se voyant relégué pour l’éternité dans les limbes. Une situation à éviter par le jeu de l’hystérectomie, donc ?

Mais il y a à cela plusieurs objections. Premièrement, rien ne dit que dans les cas visés par la CDF, il s’agissait de femmes donnant naissance à des enfants mort-nés incapables de recevoir le baptême : on sait seulement qu’ils n’étaient pas viables. Deuxièmement, de l’avis de la Commission théologique internationale, avis auquel on peut supposer que la CDF adhère, les petits enfants morts sans baptême entrent au paradis par l’effet de la miséricorde de Dieu : pourquoi présenter dès lors la conception d’un enfant certainement non viable comme une non-procréation et juger que l’empêchement de cette conception est moralement licite ? Troisièmement, l’être est un bien, pourquoi dès lors présenter l’empêchement délibéré de la conception d’un petit être humain comme un bien supérieur au motif que sa vie sera courte ? (…)

Tout se passe comme si l’objectif était principalement d’éviter à une femme victime d’avortements spontanés à répétition et inéluctables les souffrances que cela entraîne pour elle. Objectif en soi louable, mais pourquoi n’avoir pas insisté sur le fait que l’évitement d’une conception par l’abstinence est la bonne solution, au lieu de créer une nouvelle confusion qui risque d’aboutir à de nouvelles erreurs ? On se demande en effet dans quelle mesure le statut de l’embryon et du fœtus avant la viabilité ne sera pas affecté dans la doctrine catholique par cette réponse étrange. Quant à la procréation in vitro, qui à l’évidence se fait d’emblée dans un milieu incapable d’assurer la croissance jusqu’à la viabilité, elle ne pourra qu’en être davantage banalisée, puisque l’embryon conçu dans ce cadre finirait par tirer son « intérêt » de son implantation dans un utérus en état de fonctionner.

J’ai dit que la note de la CDF suscitait à mon avis quelques doutes – bien graves en vérité. Peut-être ai-je tort. La discussion est ouverte ; et de mon côté, je continue de chercher des avis autorisés, dont je vous ferai part.