Correspondance européenne | 363, Eglise catholique

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Église catholique : martyrs de la réforme de l’Église

La réforme de l’Église a, elle aussi, ses martyrs. Parmi ceux-ci se trouvent les saints Ariald (+1066) et Erlembald (+1075), chefs de la Pataria, un mouvement de laïcs qui, au XI° siècle, se proposait de restaurer la morale de l’Eglise dans le Diocèse de Milan, l’un des plus corrompus d’Italie. La simonie et le nicolaïsme constituaient les deux plaies qui affligeaient l’Eglise de l’époque. La simonie consistait dans la prétention d’acheter et de vendre les offices ecclésiastiques, le nicolaïsme dans l’usage, de la part de nombreux Evêques et de prêtres, consistant à prendre femmes et concubines. Cependant, l’expression la plus honteuse de la dissolution morale était la sodomie qui, ainsi que l’écrit Saint Pierre Damien, faisait rage « comme une bête sanguinaire dans la bergerie du Christ » (Liber Gomorrhianus, tr. it. Fiducia, Roma 2015, p. 41). Ces vices étaient si enracinés dans le nord de l’Italie qu’ils constituaient une pratique généralisée.

Contre la diffusion de cette immoralité, naquit un mouvement réformateur à l’initiative du diacre Ariald et des frères Landolf et Erlembald Cotta. Ces derniers appartenaient à de nobles familles de Lombardie mais, vue la foule qui les suivait, ils étaient qualifiés par leurs adversaires de « patarins » ou gueux, attendus que la Pataria était le marché aux chiffons. Le parti contraire à la réforme était emmené par l’Archevêque de Milan en personne, S.Exc. Mgr Guido da Velate, qui justifiait, pour des raisons politiques, le clergé corrompu. Il en dériva une lutte ouverte, racontée par un témoin direct, le Père Andrea da Strumi, dans sa Vita Sancti Araldi (Monumenta Germanica, Hist., Scriptores, XXX, 2, Lipsiae 1935, pp. 1047-1075; tr. it. Arialdo. Passione del santo martire milanese, Jaca Book, Milano 1994).

Le guide moral du mouvement fut le diacre Ariald que, selon le père Andrea da Strumi, le Christ Lui-même avait choisi in defensione veritatis. S’adressant au peuple de Milan, le diacre Ariald l’exhorta à se séparer des mauvais prêtres et pasteurs en ces termes : « Ceux qui désirent sincèrement trouver la vérité doivent avec fierté rejeter toute forme de mensonge. C’est pourquoi, afin que vous puissiez pleinement jouir de la Vérité qu’est Dieu, je vous conjure en Son nom de vous ternir absolument éloigné des faux prêtres. En effet, il ne peut exister aucune possibilité d’accord ou d’union étroite entre la lumière et les ténèbres, entre les fidèles et les incrédules, entre le Christ et Belial. Il est écrit en effet : « Eloignez-vous et séparez-vous d’eux et ne touchez pas ce qui est immonde et Je vous accueillerai dit le Seigneur » (cf. II Ch. VI, 17-18). Comment peut-il arriver qu’Il ne vous concède pas le moins – à savoir des pasteurs qui vous guident dans la droiture – si vous le Lui demandez Lui qui, lorsque vous n’existiez pas encore, vous a accordé le plus, c’est-à-dire Lui-même pour votre salut ? C’est pourquoi cherchez à ne rien avoir à faire avec tous les hérétiques et demandez avec confiance à Dieu des pasteurs bons et fidèles. Sans aucun doute vous les obtiendrez, soyez-en certains ! » (p. 89). Le Seigneur, ajouta le diacre Ariald, a déclaré : « Si les hommes se taisent, les pierres parleront » (cf. Lc 19, 40) mais aussi « Maudit celui qui tient son épée loin du sang » (cf. Jer 48, 10). L’épée évoquée par le diacre Ariald était tout d’abord celle de la Parole de Dieu mais, lorsque cela fut nécessaire, les réformateurs n’hésitèrent pas à prendre les armes pour se défendre contre les agressions violentes de leurs adversaires, qui tentaient d’empêcher leur prédication.

L’Archevêque de Milan, préoccupé par la réaction populaire qui faisait tache d’huile, appela ses accusateurs afin de se disculper dans le cadre d’un Synode tenu au Monastère de Fontaneto, dans le Diocèse de Novare. Les chefs de la Pataria, Ariald et Landolf, ne se présentèrent pas et furent excommuniés par contumace par l’Evêque. Le diacre Ariald se rendit alors à Rome où il exposa au Pape, Etienne IX, les raisons de leur résistance à l’Archevêque de Milan. Le Pape, favorable au mouvement naissant, envoya à Milan deux Visiteurs apostoliques, qui conduisaient à cette époque la réforme de l’Eglise : l’Archevêque de Lucques, S.Exc. Mgr Anselme da Baggio, et l’Archidiacre romain Hildebrand. Tous deux étaient destinés à devenir Papes au cours des années suivantes. Au cours de l’hiver 1060-1061, Mgr Anselme da Baggio fut encore une fois représentant du Pape à Milan en compagnie de S.Em. le Cardinal Evêque d’Ostie, saint Pierre Damien. Dans l’un comme dans l’autre cas, les Visiteurs apostoliques, se rendant compte de la situation scandaleuse de l’Archidiocèse de Milan, exhortèrent la Pataria à persister dans sa lutte, en prêchant à leur tour au peuple contre le clergé corrompu.

Lorsqu’en 1063, Landolf Cotta mourut suite à un attentat qu’il avait subi, le diacre Ariald invita son frère, Erlembald, à prendre la tête du mouvement. Avant d’accepter, ce dernier désira se rendre en pèlerinage à Rome pour prier sur la tombe de Saint Pierre et demander conseil à Mgr Anselme da Baggio qui était devenu Pape en 1061 sous le nom d’Alexandre II. Celui-ci exhorta Erlembald à prendre la tête du mouvement, le créa Gonfalonier de la Sainte Eglise Romaine et lui confia le vexillum sancti Petri, qui avait précédemment été envoyé au normand Roger, victorieux des musulmans en Sicile. Erlembald était un chevalier, à l’esprit religieux et guerrier dont Andrea da Strumi eut à écrire : « Le noble Erlembaldo, lorsqu’il apparaissait devant les hommes, était comme un général en habits précieux, entouré de chevaliers et d’armes. Mais dans l’intimité, devant Dieu, il se vêtait de simple laine, comme un ermite » (p. 103).

L’approbation pontificale donna un nouvel élan à la lutte de la Pataria. Lorsqu’à Milan furent choisis de manière simoniaque les Abbés de trois importants Monastères. Saint Celsius, Saint Vincent et Saint Ambroise, les patarins s’insurgèrent et une nouvelle période de lutte s’ouvrit. Le diacre Ariald se rangea aux côtés d’Erlembald dans la conduite, y compris militaire, du mouvement patarin et ensemble, en levant le drapeau de Saint Pierre, ils eurent raison de l’Archevêque Guido da Velate.

Au printemps 1066, Erlembald rentra à Milan porteur de deux Bulles pontificales – la première d’excommunication à l’encontre de l’Archevêque et la seconde par laquelle le Pape exhortait le clergé milanais à suivre les indications de Rome. Guido da Velate convoqua une grande assemblée à la quelle prirent part des milliers de personnes des factions opposées, dont Ariald et Erlembald. Lorsque l’Archevêque excommunié blatéra contre les prétentions du Pape de dicter sa loi à Milan, une partie de la foule s’en prit à Ariald et Erlembald. Ce dernier se défendit en faisant tournoyer le drapeau de la Sainte Eglise dont il ne se séparait jamais. Le diacre Ariald fut contraint à s’enfuir mais il fut arrêté dans les environs de Plaisance et conduit au château de Donna Oliva, nièce de Guido da Velate, qui le fit massacrer le 28 juin 1066 sur une petite île du Lac Majeur. Avant de le tuer, ses assassins le prirent par les oreilles, lui intimant d’obéir à l’Archevêque de Milan. Devant son refus, ils lui coupèrent les oreilles alors qu’Ariald, levant les yeux au ciel, disait : « Je Te remercie, ô Christ, qui aujourd’hui m’a concédé d’être compté au nombre de Tes martyrs ». Ses bourreaux demandèrent encore s’il reconnaissait l’autorité de Guido da Velate mais lui, conservant son habituelle fermeté d’esprit, répondit de manière négative. Immédiatement, raconte son biographe, lui fut coupé le nez et la lèvre supérieure. Ses bourreaux lui arrachèrent les yeux des orbites et lui coupèrent la main droite en disant : « Ceci est la main qui rédigeait des lettres adressées à Rome ». Ils l’émasculèrent également en disant : « Jusqu’à ce jour, tu as été un prédicateur de la chasteté, à présent, tu seras également chaste ». Enfin, ils lui arrachèrent la langue en disant : « Finalement, que se taise cette langue qui porta le désordre dans les familles des clercs et les dispersa ». Ainsi, conclut le Père Andrea da Strumi, «cette âme Sainte fut libérée de la chair. Le corps fut ensuite enseveli en ce lieu. Après ces faits, commencèrent sur place à apparaître durant la nuit de splendides lumières aux yeux des pêcheurs » (p. 145).

Les assassins lui lièrent au corps de lourdes pierres et le firent couler au point le plus profond du Lac Majeur. Dix mois après cependant, le 3 mai 1067, le corps du diacre Ariald revint miraculeusement à la surface. Après moult résistance, Donna Oliva remit le cadavre à Erlembald, qui le ramena à Milan où il fut triomphalement déposé en l’église Saint Ambroise avant d’être enseveli à Saint Celsius et, à la fin du XVIII° siècle, dans la Cathédrale.

En 1068, Alexandre II béatifia Ariald. L’Archevêque de Milan, Guido da Velate, après avoir été à nouveau excommunié, décida de renoncer à l’épiscopat et fit nommer Evêque par l’Empereur, son Aumônier, Goffredo. Le Pape excommunia également ce dernier et chargea Erlembald de l’empêcher d’entrer à Milan. S’ouvrit ainsi une lutte qui vit deux Archevêques opposés sur la chaire de Milan, Gotofredo soutenu par Henri IV et Atton désigné par Alexandre II et appuyé par Erlembald.

Au cours de l’un des nombreux affrontements armés, Erlembald fut tué, le 28 juin 1075, le jour même où, neuf ans auparavant, avait été assassiné le diacre Ariald. Le Pape Urbain II, qui en mai 1095 passait par Milan pour se rendre à Clermont afin d’y annoncer la première Croisade, en honora les restes au travers d’une cérémonie solennelle qui équivalait à une canonisation. Par cet acte, Urbain II offrait à la vénération des fidèles en la figure d’Erlembald le modèle du miles christi laïc, le combattant chrétien prêt à prendre les armes et à verser son sang contre les ennemis intérieurs et extérieurs de l’Eglise. A lui, comme à saint Ariald, s’adressent aujourd’hui nos prières. (Roberto de Mattei)