Correspondance européenne | 371, Eglise catholique

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Église catholique: l’Institut Jean-Paul II est tombé. Avec les honneurs?

Dans la bataille historique (epocale) en cours au sein de l’Église, un donjon est tombé: l’Institut Jean-Paul II. 

L’article de George Weigel est utile pour situer l’événement dans son contexte, avec son titre éloquent Les vandals saccagent de nouveau Rome. Selon Weigel, après le Concile Vatican II, une « guerre de succession » s’est ouverte entre « deux groupes de théologiens réformistes précédemment alliés », qui se reconnaissaient dans deux revues, Concilium, et Communio: la première était ultra-progressiste, la seconde modérée. Ce qui était en jeu, c’était la bataille pour « le contrôle des facultés dans les départements de théologie des universités du monde entier ».

L’élection de Jean-Paul II, qui nomma Joseph Ratzinger Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, marqua la prévalence des modérés sur les extrémistes. Ces derniers, depuis 1978, se sont retrouvés « en marge du grand jeu de la politique ecclésiastique – même s’ils ont continué à maintenir un contrôle ferme sur la plupart des postes dans les facultés de théologie et dans de nombreuses publications théologiques ». 

Jean-Paul II – explique l’écrivain américain – n’a pas purgé les universités ecclésiastiques des enseignants progressistes, mais a encouragé la fondation de nouveaux instituts comme l’Athénée de la Sainte Croix [Santa Croce] de l’Opus Dei (et, ajoutons-nous, Regina Apostolorum des Légionnaires du Christ). Le pape Wojtyla était en fait « confiant que la bonne monnaie – la bonne théologie – finirait par chasser la fausse monnaie éthique ». 

L’Institut Jean-Paul II pour le Mariage et la Famille a été « l’instrument clé » de cette opération culturelle, principalement pour approfondir l’acceptation de l’encyclique de Jean-Paul II Veritatis splendor (1993) par toute l’Église. Les progressistes, que Weigel définit comme des hommes « têtus » et « impitoyables », attendaient le moment de régler les comptes. L’occasion s’est présentée ces dernières semaines, lorsque le nouvel Institut Jean-Paul II, dont Mgr Vincenzo Paglia est Grand Chancelier, a mené une « purge de style stalinien » contre l’héritage théologique et pastoral de Jean-Paul II. Le cas le plus spectaculaire a été la suppression, après 38 années de vie, de la chaire de Morale fondamentale, occupée par Mgr Livio Melina. La conclusion, qui est aussi l’incipit de l’article de Weigel, est qu’ « un exercice de vandalisme intellectuel grossier se déroule à Rome depuis le 23 juillet: l’Institut pontifical Jean-Paul II pour le mariage et la famille a été péremptoirement mais systématiquement privé de ses plus illustres professeurs, et ses cours centraux de théologie morale ont été supprimés ».

Dans la reconstruction de notre ami George Weigel, il y a cependant un vide que nous tentons ici de combler. 

Tout d’abord, il faut rappeler que les vingt-sept années du pontificat de Jean-Paul II ont été suivies par les huit années de gouvernement de l’Église par Benoît XVI. En tout trente-cinq ans de domination ecclésiastique par les modérés. Comment se fait-il que, malgré cette longue période de prédominance réformiste, les Jacobins [ce mot n’a évidemment pas ici le sens qu’on lui a hypocritement donné en français! ndt] aient pu prendre le pouvoir, exerçant aujourd’hui une répression impitoyable contre leurs adversaires?

Surgit le doute que cela est dû à la faiblesse intrinsèque du front modéré. Faiblesse doctrinale, car fondée sur la tentative de justifier à tout prix un événement, le Concile Vatican II, qui a de lourdes responsabilités, à commencer par la non-condamnation du communisme, à un moment de l’histoire où il constituait la plus grave menace pour l’Église et pour l’Occident. 

Faiblesse stratégique, parce que ceux qui sont convaincus de défendre la vérité ne peuvent tolérer que, dans les universités et les séminaires ecclésiastiques, on continue pendant des décennies à enseigner l’erreur, comme ce fut le cas pendant les pontificats de Jean-Paul II et Benoît XVI. La stratégie de promotion de la vérité en évitant de condamner les erreurs, ne porte pas ses fruits. Les faits n’ont pas confirmé cette stratégie, mais ils ont validé la loi de Thomas Gresham (1519-1579), selon laquelle c’est la mauvaise monnaie qui chasse la bonne (bad money drives out good), et non l’inverse.

La renonciation au pontificat de Benoît XVI, le 11 février 2013, a bien été la déclaration de l’échec de cette stratégie. L’herméneutique de la continuité s’est avérée incapable de contrer le jacobinisme ecclésiastique, qui n’est pas une ligne interprétative des documents théologiques, mais un projet de conquête du pouvoir à travers les hommes et les faits. L’élection du pape François a été la conséquence inévitable de l’échec historique du réformisme modéré. Jorge Mario Bergoglio oppose son « magistère vivant » de l’Église à ceux qui se réfèrent au « magistère vivant » de Vatican II. Si un Concile de l’Église a toujours raison, comment peut-on blâmer un Pape qui se présente comme l’incarnation de cet événement? Le pape François, pour sa part, comme tous les Jacobins, déteste plus que tout l’ambiguïté et les contradictions des modérés, tandis qu’il respecte et craint la cohérence des contre-révolutionnaires. Et si aujourd’hui l’Institut Jean-Paul II est saccagé par des vandales, c’est justement parce qu’il n’a pas résisté ouvertement au Pape François, quand c’était le moment.

L’exhortation Amoris laetitia du 19 mars 2016 avait clairement pour objectif de détruire Veritatis splendor et l’enseignement moral de Jean-Paul II, pour le remplacer par un nouveau paradigme moral. Les enseignants de l’Institut Jean-Paul II, au nom de Veritatis splendor, et de leur histoire personnelle, auraient dû se dresser comme un seul homme contre cette attaque à la morale catholique, surtout après le refus du Pape François de recevoir en audience les cardinaux auteurs des dubia, et après le rescrit du 5 juillet 2017, selon lequel l’interprétation authentique du document pontifical était celle donnée par les évêques d’Argentine. L’intention du pape François était, et est, claire pour tous. Pourtant, aucun des théologiens de l’Institut n’a signé la Correctio filialis de haeresibus diffusée le 24 septembre 2017 ni n’a produit le moindre document soumettant Amoris laetitia à de sévères critiques.

Le 3 août, dans une interview sur La Verità, Mgr Livio Melina s’est présenté comme victime d’une injuste épuration, affirmant avoir été frappé pour avoir voulu interpréter l’Exhortation Amoris Laetitia à la lumière du Magistère de l’Église. Le problème est qu’Amoris laetitia ne peut être interprétée à la lumière du Magistère pérenne, parce qu’elle propose un nouveau paradigme moral, incompatible avec Veritatis splendor. Le Pape François, lui, en est convaincu, et nous avec lui. Mgr Melina en est peut-être lui aussi convaincu, mais il ne l’a jamais dit publiquement. Ce silence n’a pas empêché sa décapitation. Pourquoi s’en étonner? L’histoire de la Révolution française ne nous enseigne-t-elle rien ?

La bataille d’aujourd’hui exige des hommes qui luttent clairement pour ou contre la Tradition de l’Église. Mais s’il arrive qu’un Pape prenne parti contre la Tradition, nous devons respectueusement nous en distancier, en restant fermement au sein de l’Église, dont il [le Pape] semble vouloir se séparer, pas nous. Un théologien talentueux comme Mgr Melina a tous les outils intellectuels pour comprendre comment il est possible de résister aux erreurs doctrinales et pastorales d’un Pape sans jamais manquer à l’amour et au dévouement que nous devons réserver à la Chaire de Pierre. L’heure du minimalisme est révolue. Le temps est venu où la Vérité et l’erreur doivent se regarder en face, sans compromis. C’est la seule chance qu’a la Vérité de gagner. Nous avons besoin d’hommes qui se battent, et si nécessaire qui tombent, mais avec les honneurs. (Roberto de Mattei) (traduction de Benoit-et-moi)