Correspondance européenne | 385, Eglise catholique

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Église catholique: l’archevêque Viganò et le schisme que Sainte-Marthe souhaite

L’archevêque Carlo Maria Viganò va-t-il droit vers un schisme ? C’est un danger qu’envisage le célèbre vaticaniste Sandro Magister. Rien ne plairait plus à l’entourage pontifical et au noyau dur des progressistes dans l’Eglise que de voir l’archevêque franchir le pas.

Diplomate au service du Vatican, l’archevêque Viganò, à la retraite depuis 2016, a passé les cinq dernières années de sa carrière comme nonce apostolique aux USA, le poste le plus important du corps diplomatique. C’est le pape Benoît XVI qui l’avait envoyé à Washington. Mais c’est sous le pape François qu’il a acquis une notoriété internationale – sans jamais occuper le devant de la scène : il est en effet devenu le plus célèbre et le plus radical de ses accusateurs. Le haut diplomate avait l’habitude du travail dans l’ombre et de la langue feutrée et ciselée de la diplomatie. Et pourtant, à la fin du mois d’août 2018, c’en fut trop pour lui.

Lorsque le New York Times révéla la double vie homosexuelle de Théodore McCarrick, alors encore cardinal, et que se firent entendre des accusations d’abus sexuels sur enfants et adolescents – y compris la corruption homosexuelle de ses propres séminaristes – le pape François réagit vite en retirant à McCarrick sa dignité cardinalice. Une telle mesure est sans exemple dans les siècles passés.

En même temps, face à l’opinion publique, le pape affirma n’avoir rien su des vices de McCarrick ; sinon, affirmait-il, il aurait agi immédiatement et bien plus tôt. Cette excuse de François, cherchant à se disculper, suscita l’indignation de Mgr Viganò. Dans un dossier, il accusa François de mensonge et révéla avoir, en juin 2013, informé lui-même en détail le pape, alors fraîchement élu, de la double vie de McCarrick, à qui, pour cette raison, Benoît XVI avait imposé des sanctions à un moment où on ignorait encore toute l’ampleur du mal. François, en réponse, réhabilita McCarrick et lui ouvrit l’accès à un pouvoir pontifical comme il n’en avait jamais eu. McCarrick acquit surtout une influence sur les nominations épiscopales aux USA. Et cela devait conduire en 2018, à une accusation supplémentaire : celle d’avoir soutenu et renforcé un réseau homosexuel.

Le dossier Viganò fit l’effet d’une bombe. Les medias du monde entier s’excitèrent pour un temps, stimulés surtout par l’aspect sensationnel. Une excitation tempérée toute fois par la discipline de rigueur qu’ils s’imposent pour protéger le pape François – à l’inverse de ses prédécesseurs. L’entourage pontifical s’indigna. Un torrent de boue se déversa sur l’archevêque Viganò et sembla l’emporter, mais le diplomate montra de remarquables capacités de résistance. Par mesure de sécurité, il commença à garder secret son lieu de résidence. Face à l’opinion, il défendit sa démarche, y compris vis à vis des franges non progressistes de l’Eglise, qui tiennent, par principe, toute critique du pape pour une diffamation. Les faits mentionnés par Mgr Viganò ont été confirmés. Dans deux autres documents, Mgr Viganò apporta, à titre de preuves, des détails supplémentaires, mentionnant des dates précises et des noms. Et surtout il mit en lumière une partie du réseau homosexuel épiscopal aux USA et au Vatican.

Le Vatican garda le silence, tout comme le principal accusé, le pape François. A ce jour, celui-ci ne s’est pas – ou à peine – prononcé sur les graves accusations de l’ancien haut diplomate. Au Saint-Siège, on observa avec attention que les medias de la gauche libérale, ceux qui donnent le ton, tenaient ferme le barrage de protection autour de François. Dès que cette protection était assurée, le Vatican pouvait, sans problème, ignorer toute l’affaire.

Mais les choses ne s’arrêtent pas là. Juriste et diplomate, habitué à une pensée précise, Mgr Viganò s’est exprimé à plusieurs reprises au cours des 22 derniers mois et a aussi soutenu certaines initiatives de critique envers le pape. En janvier dernier, il a pris part, de manière inattendue, à l’Acies ordinata organisée à Munich par des milieux liés à la Tradition, pour protester contre le chemin synodal schismatique et hérétique de la Conférence épiscopale allemande et du Comité Central des catholiques allemands (ZdK). En mai, il a pris, pour la première fois, lui-même l’initiative d’une action qui, sous le titre Veritas liberabit vos, critiquait sévèrement les mesures restrictives de nombreux gouvernements en lien avec le coronavirus. Ce document avertissait surtout de l’existence de forces qui voulaient utiliser le virus comme un prétexte pour réaliser, selon un agenda politique, l’établissement d’un nouvel ordre mondial en contournant les dispositions constitutionnelles en vigueur et les procédures de décision démocratiques.

Il y eut, cette fois encore, dans les grands medias mondiaux, une prise de conscience étonnée avant que l’initiative de Viganò soit, à nouveau, très vite enterrée. Car cette fois encore, le diplomate avait visiblement, dans son langage sans ambiguïté, produit un texte bien trop « dangereux » pour qu’on le diffuse sans filtre dans l’opinion publique. Rarement au cours des dernières années, on aura vu, à propos d’un thème qui regarde l’Eglise, à quel point les medias dominants exercent, massivement et à la perfection, le contrôle de l’opinion à coup de filtres et d’occultations. Il faut ajouter que l’appel Veritas liberabit vos était signé par plusieurs cardinaux, ce qui en soi était déjà sensationnel. Lors de la crise du corona, au delà des déclarations émanant du monde médical, aucune document ne fut publié qui fût aussi important que ce texte. Rien d’étonnant donc à ce qu’on l’enterre !

Dans l’entourage du pape et parmi les bergogliens convaincus, on a déjà, depuis la fin de l’été 2018, fait courir le bruit que l’archevêque Viganò ne se trouverait plus du tout en union avec le pape, qu’il serait devenu schismatique. Ce n’était pas seulement la conviction de quelques-uns qui s’exprimait ainsi. Cette rumeur avait une autre raison : rien n’était plus commode. La cause Viganò serait ainsi liquidée d’un seul coup : devant un schismatique, aucun progressiste ni Rome elle-même ne serait plus tenue de se justifier. Dorénavant, l’affaire pourrait être classée sans que, par exemple, le pape François dût s’exprimer sur les accusations émises voici deux ans. Il faut dire que dans son dossier du 26 août 2018, l’archevêque Viganò était allé jusqu’à exiger rien moins que la démission de François.

En réalité, Mgr Viganò, fort de son autorité et de son rang, formule une position que partagent, en sous-main, un nombre bien plus important de cercles de clercs et de fidèles que beaucoup le pensent mais qui, ces derniers temps, n’a jamais été exprimée aussi ouvertement ni de manière aussi claire. Voici 20 jours, l’archevêque a critiqué aussi un point central du pontificat de Benoît XVI.

Le pape allemand, qui vient de passer quelques jours à Ratisbonne auprès de son frère et a, pour cette raison et pour la première fois depuis sa renonciation, quitté sa retraite dans le monastère des jardins du Vatican, avait tenté, durant son ministère pontifical, de remédier aux déviations les plus importantes. Il voulait voulu corriger l’interprétation, dominante depuis 50 ans, que l’on faisait du Concile Vatican II. Il avait précisé cet objectif en 2005 dans un grand discours adressé à la Curie romaine, qu’il recevait pour la première fois à l’occasion de la fête de Noël. Il y était question de la liturgie, de la théologie et la nature de l’Eglise elle-même. Et, en dernier ressort, de toute la vie de l’Eglise au delà de la piété personnelle.

L’herméneutique de la rupture a dominé l’après-concile. Benoît XVI tenta de lui opposer une herméneutique de la continuité. Par une lecture des documents du Concile à la lumière de la tradition de l’histoire bimillénaire de l’Eglise, on devrait surmonter ces ruptures et la mentalité qui s’en nourrit. Contre cette vision s’insurgèrent non seulement les gardiens de l’herméneutique de la rupture et les soixante-huitards de l’Eglise, qui ont boycotté et saboté, autant qu’ils le pouvaient, le pontificat de Benoît XVI. Mais des doutes s’exprimèrent aussi du côté des milieux traditionnels sur la question de savoir si toutes les déclarations du Concile, y compris les plus contestables, pouvaient réellement être mises en accord avec la Tradition. Cette aile traditionnelle, elle aussi, dans l’esprit de Mgr Marcel Lefèbvre, postulait une herméneutique de la rupture. Durant le pontificat de Benoît XVI sa critique n’était jamais allée que rarement au-delà de l’expression d’une réserve, car prévalait l’accord sur le fond avec le pape allemand. Ce consensus disparut rapidement sous François. L’aversion traditionnelle envers toute critique du pape, propre au cercles ecclésiaux demeurés orthodoxes qui la voient comme signe distinctif, connut un fléchissement, au fur et à mesure le pontife argentin se montrait plus imprévisible et que croissait l’irritation provoquée par certaines de ses déclarations et certains de ses actes.

L’archevêque Viganò a réagi le 9 juin à la réflexion de Mgr Athanasius Schneider, publiée sur LifeSiteNews ; ce dernier y parlait d’un « monstre » produit par les cercles modernistes à travers le Concile Vatican II. Il émettait quelques remarques sur le pontificat de Benoît XVI, qui aurait « trompé » l’Eglise avec son herméneutique de la continuité. Par cette interprétation, le pape allemand, aurait même, selon Mgr Schneider, conforté la thèse des modernistes selon laquelle le Concile Vatican II serait immunisé contre les hérésies. Il suffirait, et c’est là la différence avec ceux qui pratiquent l’herméneutique de la rupture, de lire le Concile « en parfaite continuité avec la doctrine véridique de tous les temps », selon le résumé qu’en fait Sandro Magister. A cela, Mgr Viganò rétorque qu’il y a, dans les documents du Concile, des expressions tellement ambiguës qu’elles sont impossibles à mettre en accord avec la Tradition. L’herméneutique de la continuité, dit-il, ne suffit pas.

Les positions de Mgr Viganò sont devenues de plus en plus tranchées au cours des derniers mois. De plus en plus clairement, il a nommé les choses par leur nom, alors qu’elles n’étaient jusqu’ici, au mieux, qu’évoquées par allusions. Cela s’est vu récemment, au cours d’un échange avec Phil Lawler, auteur d’un livre critique à l’égard du pontificat de François, intitulé Lost Shepherd,

La critique envers les textes conciliaires controversés serait trop « timide », aux dires de Mgr Viganò. Tout, dit-il, ne peut être nettoyé par la correction de quelques mots. Et cela en particulier en ce qui concerne le texte Dignitatis humanae sur la liberté religieuse. Magister résume les exigences de Viganò en le citant :
« Pour faire cela, il faut, une fois pour toutes, renoncer à ce texte tout entier et l’oublier ». Et par voie de conséquence, selon, Mgr Viganò, il faut expulser de leur charge ceux qui se sont rendus coupables de fausse théologie, si du moins ils ne veulent pas comprendre et ne se convertissent pas.

L’affaire est très grave, dit l’ancien nonce car, depuis le Concile on a déformé la nature de l’Eglise : on tend vers une nouvelle « unique religion mondiale », inventée et théorisée par les francs-maçons. Le bras politique de cette nouvelle religion est un « gouvernement mondial sans contrôle » auquel aspirent de puissantes forces mondiales. C’est contre ces forces et leur objectif que s’est dressé l’appel Veritas liberabit vos, et aussi la lettre adressée par Mgr Viganò au président Donald Trump, qu’il a défini comme un combattant de la lumière dans la lutte contre les puissances des ténèbres. Trump a répondu par un tweet enthousiaste diffusé dans le monde entier par les réseaux sociaux.

Le dernier pas du vaillant archevêque est le reproche adressé à Benoît XVI d’avoir échoué à réaliser, par ses tentatives trop timides, les corrections nécessaires du Concile Vatican II. Sa thèse d’une herméneutique de la continuité s’est révélée trop peu efficace, mais aussi irréalisable sur certains points. C’est là quelque chose qu’il faut reconnaître, d’après lui, si les changements nécessaires doivent réussir. Demeure la question de savoir si les antennes de Magister ont donné une fausse alarme ou si, au contraire, son système d’alerte est fiable et très sensible quand, dans la critique récente qui n’épargne pas non plus Benoît XVI, il voit un chemin qui mène Mgr Viganò vers le schisme. Une chose est sûre : Sainte-Marthe ne pouvait rien rêver de mieux. (Giuseppe Nardi, sur Katholisches Info, 29 juin 2020, traduction de Benoit-et-moi)