Correspondance européenne | 394, Eglise catholique

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Interview à Jean-Marie Le Méné, président de la Fondation Lejeune

Nous publions ci-après le texte français de l’interview que Jean-Marie Le Méné, président de la Fondation Lejeune, a accordé au mensuel italien Radici Cristiane (avril 2021) à l’occasion de la proclamation de l’héroïcité des vertus du Professeur Jérôme Lejeune qui ouvre la voie vers sa canonisation.

 

Q.: Jérome Lejeune, le chercheur qui découvrit la trisomie 21, proclamé Vénérable par l’Eglise. Que signifie ceci pour tous ceux qui soutiennent que toute vie humaine a une valeur, même celle des plus vulnérables ?

R.: La reconnaissance de la “vénérabilité” de Jérôme Lejeune signifie que ceux qui défendent le respect inconditionnel de toute vie humaine ont désormais un intercesseur au Ciel auquel ils peuvent s’adresser. C’est une grande joie ! La vénérabilité de Jérôme Lejeune n’est pas attachée à sa réussite scientifique mais à sa pratique héroïque des vertus dans sa vie personnelle et professionnelle. Cependant, on voit mal comment cet homme aurait pu, sans la pratique des vertus, devenir le médecin capable de résister à la violence d’une époque qui avait décidé de condamner à mort les patients qu’il voulait sauver. Il y a donc une interaction chez Jérôme Lejeune entre sa pratique des vertus et le défenseur de la vie qu’il est devenu. On peut même soutenir que s’il n’avait pas d’abord défendu la vie des plus vulnérables, il n’aurait peut être pas eu le désir de continuer à les recevoir en consultation ni la force de poursuivre la recherche à leur profit. Les vertus se tiennent et se soutiennent.

 

Q.: Jérôme Lejeune n’a pas seulement défendu la vie des plus faibles mais il a aussi toujours combattu contre les lois injustes, les lois dans nos pays qui violent le droit naturel. Si l’héroicité des vertus est reconnue, ceci n’est-il pas un message fort pour tous ceux qui continuent aujourd’hui le combat public contre les lois injustes?

R.: Le message pour ceux qui continuent le combat est notamment une invitation pressante à rompre la chaîne des mensonges qui permettent l’avortement et toutes les autres transgressions de la loi naturelle dans le domaine de la vie et de la famille. Il est important de suivre l’exemple de Jérôme Lejeune qui, sur ce terrain, combattait pour la vérité prioritairement avec les arguments de la raison et non avec les arguments de la foi. Il n’y a pas nécessairement besoin d’être chrétien pour suivre la loi naturelle, inscrite au coeur de chaque homme, qui nous dit qu’une famille est composée d’un père, d’une mère et des enfants et qu’il ne faut pas tuer son prochain, même si sa vie paraît diminuée aux yeux du monde. Bien sûr, le chrétien a des raisons supplémentaires de mesurer encore davantage le prix de la vie humaine puisqu’il sait qu’il a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu puis racheté par le sacrifice du Christ.

 

Q.: Jérome Lejeune était très lié au pape Jean-Paul II qui est même allé sur sa tombe lors de son voyage en France. Ensemble ils ont fondé l’Académie Pontificale pour la Vie et Jérome Lejeune en a été le premier président. Aujourd’hui, serait-il content de la ligne entreprise par la nouvelle Académie ?

R.: Je me souviens très bien de ce moment intense de la fin de vie de Jérôme Lejeune. Il était déjà très malade et de son lit d’hôpital, il me soufflait les propositions de nominations des premiers académiciens qu’il fallait faxer à Rome pour les soumettre au Pape Jean-Paul II. Celui-ci le nomma premier président de la nouvelle Académie quelques jours avant sa mort. On peut donc dire que Jérôme a été une pierre de fondation de l’Académie Pontificale pour la Vie, mais que s’il a participé à la rédaction de ses premiers statuts, il n’a en revanche pas eu le temps d’être actif dans son fonctionnement. En fait, l’Académie s’est rapidement révélée assez différente de l’intuition de Jérôme Lejeune qui voulait en faire une vitrine très concrète de ce que la science et la médecine les plus performantes étaient capables de réaliser sans avoir besoin de transgresser le respect dû à chaque être humain, comme le recommande hélas le monde moderne. Le président qui lui a succédé était un honorable professeur de médecine du Chili mais qui, malheureusement, ne pouvait pas venir souvent à Rome et les présidents suivants ont tous été des ecclésiatiques romains. Les travaux de l’Académie ont donc pris une forme plus spéculative que celle envisagée initialement mais il ne sera jamais trop tard pour revenir à l’inspiration des fondateurs. Jean-Paul II, dans la lettre qu’il a écrite après la mort de Jérôme Lejeune, déclarait : «Nous somme sûrs qu’il priera désormais la Sagesse divine pour cette institution si importante qui lui doit en grande partie son existence».

 

Q.: Le prof. Lejeune a bien souffert soit de l’hostilité du milieu académicien soit de la part des hommes d’Eglise. Pourriez-vous nous rappeler pourquoi et comment il agissait face à ces situations ?

R.: La trahison de ses amis ou de ceux qui auraient dû le soutenir, encore plus que l’hostilité de ses ennemis, l’a beaucoup fait souffrir. S’entendre dire qu’il n’était pas un bon chrétien, alors qu’il se battait pratiquement tout seul contre la loi sur l’avortement en France, était vraiment injuste. Il y a trois choses importantes à préciser sur ce point. D’abord, Jérôme Lejeune qui était fils de l’Eglise, répugnait à critiquer sa mère publiquement. Ensuite, il rappelait avec beaucoup d’intelligence que si jamais l’Eglise catholique se déclarait favorable à l’avortement, il ne serait plus catholique ! Cette phrase, qui semble provocatrice, était très pédagogique parce qu’il n’est pas dans le pouvoir de l’Eglise de changer la loi naturelle, dans ce domaine comme dans les autres. C’est une hypothèse évidemmment inenvisageable. Enfin, il a eu la chance d’être accueilli par l’association italienne des médecins catholiques, après avoir été chassé de l’association française des médecins catholiques pour avoir combattu la loi Veil. Il a donc trouvé un réconfort à Rome après sa traversée du désert. D’ailleurs, Jean-Paul II lui avait dit, avec malice : «Vous voyez davantage votre pape que votre évêque !»

 

Q.: Vous êtes le genre de Jérome Lejeune et aussi président de la Fondation qui porte son nom. Dans sa vie familiale, dans la vie de tous les jours, quel était un aspect de son caractère que vous appréciez particulièrement ? Aviez-vous l’impression d’être avec un Saint ?

R.: Quand on demandait à Birthe Lejeune, sa veuve, si elle avait eu conscience de vivre avec un Saint, elle répondait par ces mots : «je ne m’en suis même pas rendu compte !». Ces propos signifient que l’héroïsme dans la pratique des vertus n’est pas toujours spectaculaire. Les plus grands combats sont parfois intérieurs ou cachés. Jérôme Lejeune a dû choisir entre sa carrière et la défense du Bien et du Vrai. Comme l’écrivait encore Jean-Paul II: «Le Pr Jérôme Lejeune a pleinement assumé la responsabilité particulière du savant, prêt à devenir un “signe de contradiction”, sans considération des pressions exercées par la société permissive ni de l’ostracisme dont il était l’objet». La cohérence de vie de Jérôme Lejeune a eu des conséquences que j’ai constatées : une réputation de sainteté immédiate après sa mort et une influence considérable aujourd’hui auprès des jeunes qui ne l’ont jamais connu mais qui veulent s’engager à sa suite dans le combat pour la vie.