Correspondance européenne | 397, Eglise catholique

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L’esprit romain dont nous avons besoin

(Roberto de Mattei) L’esprit romain est celui que l’on ne respire qu’à Rome, la ville sacrée par excellence, centre du christianisme et patrie éternelle de tous les catholiques. Chacun d’eux en effet peut redire « civis Romanus sum » (Cicéron, Contre Verrès II, V, 162) et revendiquer ainsi une citoyenneté spirituelle dont les frontières ne sont pas celles d’une ville, mais d’un empire : non pas celui des Césars, mais celui de l’Église, catholique, apostolique et romaine.

Il fut un temps où les évêques des diocèses les plus lointains envoyaient leurs prêtres et leurs séminaristes à Rome. Ceux-ci devaient, certes, y étudier dans les meilleures facultés théologiques, mais aussi y acquérir cette « romanité » spirituelle. C’est en ce sens que s’exprimait Pie XI dans une allocution aux professeurs et étudiants de l’Université grégorienne : « Votre présence montre que votre aspiration la plus haute, comme celle des pasteurs qui vous ont envoyés, est votre formation romaine. Cette romanité, vous êtes venus la chercher dans la Rome éternelle où, comme le proclamait le grand poète – italien, certes, mais aussi universel puisqu’il est le poète de la philosophie et de la théologie chrétienne (Dante, ndr), – le Christ est romain. Puisse cette romanité se faire la souveraine de votre cœur, comme le Christ en est le Souverain. Puisse-t-elle prendre possession de vous-mêmes et de votre travail, pour que, rentrant dans vos pays, vous en soyez les maîtres et les apôtres » (Discours du 21 novembre 1922).

L’« esprit romain » ne s’étudie pas dans les livres, il se respire dans cette atmosphère impalpable que le grand polémiste catholique Louis Veuillot (1813-1883) appelait « le parfum de Rome » : un parfum naturel et surnaturel, exhalé par les pierres et les souvenirs réunis dans ce coin de terre, où la Providence a établi la Chaire de Pierre. Rome est à la fois un espace sacré et un souvenir sacré, une « patrie de l’âme », comme la définissait un auteur contemporain de Veuillot, l’Ukrainien Nicolas Gogol qui vécut à Rome, dans la via Sistina, entre 1837 et 1846.

Rome est la ville qui abrite les tombes des apôtres Pierre et Paul ; c’est aussi la nécropole souterraine au sein rempli de milliers de chrétiens ; c’est le Colisée où les martyrs affrontèrent les bêtes sauvages ; la basilique Saint-Jean de Latran, ecclesiarum mater et caput, où l’on vénère l’unique ossement de saint Ignace épargné par les lions ; c’est le Capitole, où Auguste fit élever un autel au vrai Dieu qui devait naître d’une vierge et où fut érigée la basilique de l’Aracoeli. Dans cette église repose le corps de sainte Hélène, l’impératrice qui retrouva les reliques de la passion aujourd’hui conservées dans la basilique de la Sainte-Croix à Jérusalem.

Rome, ce sont encore les rues, les places, les maisons, les palais, où vécurent et moururent sainte Catherine de Sienne et sainte Françoise Romaine, saint Ignace et saint Philippe Néri, saint Paul de la Croix et saint Léonard de Port-Maurice, saint Gaspard del Bufalo et saint Vincent Pallotti, saint Pie V et saint Pie X. A Rome on peut visiter, place Farnèse, les lieux où vécut sainte Brigitte de Suède, à la via dei Serpenti, ceux où vécut saint Benoît Labre et à Saint-André du Quirinal ceux où vécut saint Stanislas Kostka. A Rome, on peut vénérer encore, à Sainte-Marie Majeure, le berceau de l’Enfant Jésus, dans l’église du Gesù, le bras de saint François-Xavier et, dans celle de Saint-Jean des Florentins, le pied de sainte Marie-Madeleine.

Au cours de sa longue histoire, Rome a subi des assauts de toutes sortes : elle fut mise à sac par les Goths en 410, par les Vandales en 455, par les Ostrogoths en 546, par les Sarrasins en 846, par les Lansquenets en 1527. Elle fut envahie par les Jacobins en 1799, par les Piémontais en 1870 et occupée par les nazis en 1943. Elle porte sur son corps les cicatrices de ces profondes blessures, et d’autres encore : de la peste antonine (180), de la peste noire (1348), de l’épidémie de choléra de 1837 et de la grippe espagnole en 1917. Selon l’historien américain Kyle Harper, (Comment l’Empire romain s’est effondré, La Découverte, Paris 2021), l’effondrement de l’empire romain ne fut pas seulement le fait des invasions barbares, mais aussi des épidémies et des bouleversements climatiques qui caractérisèrent la période qui va du deuxième au sixième siècle ap. J.-C. Ces guerres et ces épidémies furent toujours interprétées, même dans les siècles suivants, comme des châtiments divins. Ainsi Ludwig von Pastor écrit-il qu’hérétiques et catholiques ont également vu « dans le terrible sac de Rome un juste châtiment infligé par le ciel à la capitale de la chrétienté enfoncée dans le vice » (Histoire des Papes, éd. ital., Desclée, Rome 1942, vol. IV, 2, p. 582). Mais toujours, Rome s’est relevée, plus pure et plus forte, comme sur la médaille frappée par Paul IV et dédiée à Roma resurgens après une terrible disette. De Rome, on peut dire ce qu’on dit de l’Église : « impugnari potest, expugnari non potest », toujours combattue, jamais abattue.

C’est pourquoi, en ces jours troublés que nous vivons et dans ceux, plus terribles encore, qui nous attendent, nous devons lever les yeux vers la Roma nobilis, dont la lumière ne connaît pas de couchant : la noble Rome qu’un antique chant de pèlerins salue comme la souveraine du monde, rouge du sang des martyrs, blanche de l’éclat des lys virginaux : « O Roma nobilis, orbi et domina, Cunctarum urbium excellentissima, Roseo martyrum sanguine rubea, Albi et virginum liliis candida ».

La Rome chrétienne recueille, pour les élever sur un plan surnaturel, les qualités naturelles de la Rome antique. L’esprit du Romain est l’esprit de l’homme juste et fort, qui affronte, avec un calme inébranlable, les adversités les plus graves. Le Romain est l’homme qui ne se laisse pas troubler par la fureur qui se déchaîne autour de lui, l’homme qui reste impavide même si, au-dessus de lui, l’univers tombe en ruines : « si fractu inlabatur orbis, impavidum feriant ruinae » (Horace, Odes III, 3). Le catholique qui est héritier de cette tradition, comme l’affirme Pie XII, ne se contente pas de rester debout parmi les ruines, mais il s’efforce de reconstruire l’édifice abattu, il emploie toutes ses forces pour ensemencer le champ dévasté (Allocution à la noblesse romaine du 18 janvier 1947).

L’esprit romain est un esprit ferme et combattif, mais prudent. La prudence est le juste discernement du bien et du mal ; elle ne considère pas la fin ultime de l’homme, ce qui est l’objet de la sagesse, mais les moyens pour l’obtenir. La prudence est donc la sagesse pratique de la vie et elle est, parmi les vertus cardinales, celle qui occupe la place centrale et commande les autres. C’est pourquoi saint Thomas la voit comme le couronnement de toutes les vertus morales (Summa Theologiae, II-II, q. 166, 2 ad 1)

La prudence est la première vertu requise des gouvernants. Parmi ceux-ci, il n’en est pas qui ait une responsabilité plus haute que celui qui guide l’Église. Un pape imprudent, incapable de gouverner la barque de Pierre, serait le plus terrible des malheurs parce que Rome ne peut exister sans un pape qui la gouverne et qu’un pape ne peut être privé de l’esprit romain qui l’aide à gouverner l’Église. Si cela se produisait, la tragédie spirituelle serait plus grave que n’importe quelle catastrophe naturelle.

Rome a connu des désastres de toute espèce mais elle les affrontés comme saint Grégoire le Grand le fit en 590 face à la violente épidémie de peste qui s’était abattue sur la ville. Pour apaiser la colère divine, le pape, à peine élu, ordonna une procession pénitentielle du clergé et du peule de Rome. Quand le cortège arriva au pont qui relie la ville au Mausolée d’Hadrien, Grégoire vit, au sommet du château, saint Michel qui remettait au fourreau son épée ensanglantée, signe de la fin du châtiment, cependant qu’un chœur angélique entonnait : « Regina Coeli, laetare, Alleluia – Quia quem meruisti portare, Alleluia – Resurrexit sicut dixit, Alleluia ! » Saint Grégoire répondit à haute voix : « Ora pro nobis Deum, Alleluia ! »

C’est ainsi que naquit l’hymne qui résonne encore d’un bout à l’autre de l’univers catholique. Puisse ce chant céleste infuser, dans les cœurs catholiques, une immense confiance en Marie, protectrice de l’Église, mais aussi un peu de cet esprit romain, esprit de force et d’équilibre, dont nous avons, en ces jours terribles, plus besoin que jamais.