Correspondance européenne | 399, Eglise catholique

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Affaire “Viganò”: la vérité est la seule charité permise à l’histoire

(Roberto de Mattei) Aux époques confuses de l’histoire, l’obscurcissement de la vérité s’accompagne d’une crise de l’autorité. Privé de points de repères, l’homme du commun substitue à la vérité sa propre opinion en la chargeant de toute la passion dont est capable une âme éprise d’absolu. La vérité se personnalise. Il fut un temps – remarquait voici plusieurs années déjà un philosophe français – où l’on aimait les personnes à travers les institutions ; aujourd’hui, on ne supporte les institutions qu’à travers une personne qu’on idolâtre (Gustave Thibon, Diagnostics, Fayard 1985). Ainsi en va-t-il pour les idées.

Cette éclipse de la vérité remonte au Concile Vatican II et à la révolution de 1968 ; elle fut dénoncée par de nombreux auteurs catholiques. Mais aujourd’hui, n’importe quel fidèle peut en mesurer les conséquences dramatiques. On s’imagine par exemple que, pour mettre fin à la crise dans l’Eglise, il suffirait d’opposer au pape François – considéré comme le principal responsable de cette crise – un autre personnage, peut-être un évêque ou un cardinal. Et celui qui incarne l’anti-Bergoglio devient, certes pas en principe, mais de facto un « anti-pape ». Un anti-pape qui n’a évidemment aucune prétention canonique, bien différent en cela de ceux dont l’histoire nous a transmis le souvenir. Les anti-papes du passé en effet recherchaient avant tout, la légitimité juridique pour s’opposer à celui qu’ils tenaient pour un usurpateur. Aujourd’hui, en revanche, depuis plus d’un demi-siècle, l’anti-juridisme brouille la dimension institutionnelle de l’Eglise. Ainsi on tient le “faux” pape Bergoglio pour responsable de toutes les erreurs alors que l’évêque fidèle à la tradition qui s’oppose à lui se voit parer de toutes les vertus ; chacune de ses paroles et chacun de ses actes sont marqués du sceau de l’infaillibilité. L’allusion au cas de Mgr Viganò est évidente ; même si pour éviter toute équivoque, je précise que je n’affirme aucunement que l’archevêque italien se considère comme un anti-pape. J’apprécie sa fidélité à la droite doctrine et suis heureux de voir qu’il n’a jamais soutenu la thèse d’une interruption de la succession apostolique. Mais je crains que quelques-uns de ses plus fanatiques partisans ne le poussent vers l’abîme. Et c’est ce souci qui m’a conduit à intervenir par deux articles dans Corrispondenza Romana, les 21 et 23 juin 2021 (ici et ici). Ces articles ont suscité l’approbation de certains, la colère chez d’autres, la perplexité chez d’autres encore. C’est à ces derniers surtout que je m’adresse aujourd’hui.

Du point de vue doctrinal, je m’inquiète d’un certain complotisme utilisé par Mgr Viganò et par le moyen duquel il impose un récit privé de fondement rationnel, un peu comme ceux qui se servent de révélations privées pour fermer la bouche à leurs interlocuteurs. Le complotisme n’a rien à voir avec l’étude sérieuse et documentée des sociétés secrètes à travers l’histoire ; il est adhésion aveugle à l’idéologie de la « conspiration permanente » pour laquelle, comme on l’a justement remarqué, « celui qui n’admet pas la théorie du complot fait partie de ce complot ou est à la solde de ceux qui l’ourdissent ; celui qui dénonce le complot est perçu comme le prophète à qui il faut faire confiance pour être sauvé » (link).

C’est dans ce cadre conspirationniste que d’aucuns cherchent à pousser Mgr Viganò en direction d’une « religion antivax », qui transforme en dogme certaines critiques légitimes qui peuvent être adressées à la campagne mondiale de vaccination. Quiconque refuse la foi anti-vax est promptement excommunié.

Plus grave encore est la prétention de confier à Mgr Viganò une mission salvifique à l’intérieur de l’Eglise, alors que l’Eglise ne peut être sauvée que par son fondateur, Jésus-Christ. Mgr Marcel Lefèbvre, à qui certains veulent comparer Mgr Viganò, est resté fidèle à la Tradition à une époque agitée, mais jamais il n’adressa d’appels publics aux chefs d’Etat, aux évêques ou aux simples fidèles. Jamais non plus il ne manifesta à Paul VI un mépris semblable à celui que Mgr Viganò témoigne envers le pape François.

C’est pour cela qu’il m’a semblé remarquer une différence de langage et de contenu entre le Mgr Viganò première manière (2018-2019), que j’ai connu et apprécié, et le déconcertant Mgr Viganò seconde manière (2020-2021). Dans ce changement, certains voient une « maturation » de ses positions. Pour ma part, j’ai plutôt le sentiment qu’il pourrait être le résultat d’une sorte de manipulation. Nous ne savons quasiment rien des collaborateurs actuels de Mgr Viganò : l’archevêque vit en effet dans un endroit inconnu et ne fait pratiquement jamais d’apparitions publiques. Nous pensons toutefois avoir identifié son principal « ghost writer » en la personne de Cesare Baronio, alias Pietro Siffi, auteur du blog Opportune e importune. Je n’ai personnellement rien contre Pietro Siffi et je n’ai révélé aucun détail de sa vie qui ne fût attesté par des documents. Je n’ai exprimé sur sa vie personnelle aucun jugement moral. Je me suis contenté de m’étonner de la collaboration de Mgr Viganò avec ce personnage controversé, inconnu en dehors de l’Italie, mais plus connu qu’il ne paraît dans le monde traditionnaliste italien.

Mgr Vigano est applaudi par le monde traditionnaliste quand il accuse le pape François de s’entourer d’un « cercle magique » d’« hommes pervertis », comme il l’a fait dans sa déclaration au quotidien La Verità du 3 novembre 2020 et dans de nombreux autres écrits (www.liberoquotidiano.it; www.aldomariavalli.it). Mais si l’on fait respectueusement remarquer à Mgr Vigano qu’il devrait prendre ses distances vis à vis de personnes de son entourage liées au monde gay-friendly, on devient coupable de lèse-majesté. Et c’est ici que se manifeste, je ne dirai pas la mauvaise foi, mais à tout le moins le mauvais usage de la raison de certains de ceux qui me critiquent.

Comme nous l’avons écrit, jamais nous n’aurions ouvert ce dossier si tant de bons traditionnalistes n’avaient présenté comme un quasi-magistère les déclarations, non de Mgr Viganò, mais de son « double ». Notre inquiétude n’est pas excessive : « Si nous ne nous soucions pas d’un vêtement qui commence à se découdre, il finira par se déchirer de partout ; si personne ne se préoccupe de quelques tuiles tombées du toit, à la fin, la maison tout entière s’effondrera » (saint Jean Chrysostome, Homélie sur la première lettre aux Corinthiens, 8, 4).

Après une semaine, Mgr Viganò n’a toujours pas répondu à notre demande d’une clarification. Par contre, nous avons été attaqués violemment par de nombreux blogs qui diffusent sa pensée. La violence de cette réaction confirme la nécessité de notre intervention. Je ne parle pas ici de ceux qui se sont abaissés à la calomnie ou à la diffamation et dont les absurdités ne méritent pas que je m’y attarde ; mais je pense à ceux qui se sont demandé si je n’avais pas, en cette controverse, quelque intérêt caché. La mentalité relativiste est si présente aujourd’hui qu’on ne peut plus imaginer que quelqu’un se batte simplement par amour de la vérité. Ceux qui partent du principe que toute action s’explique par des sentiments vils ou d’obscurs intérêts sont évidemment habitués à agir de cette manière et ne peuvent comprendre le désintéressement d’âmes plus nobles que les leurs. C’est pourquoi saint Grégoire de Nazianze affirme qu’ils « ont coutume de juger les sentiments et la conduite d’autrui d’après leur propre manière d’agir et de penser » (Discours II, Sources Chrétiennes 247, Paris, 1978).

Il en est enfin qui m’accusent de vouloir diviser le milieu de la Tradition. Ce sont ces mêmes accusations qui furent adressées, au cours du Concile Vatican II, aux Pères conciliaires du Coetus Internationalis par certains évêques conservateurs qui préféraient l’unité de l’Eglise à la Vérité de l’Evangile, alors même que le corps visible de l’Eglise était déjà objectivement déchiré.

En Italie, nous célébrons les 700 ans de la mort de Dante Alighieri (1265-1321). Le grand poète, qui participa personnellement aux luttes politiques et religieuses de son temps, nourrissait un immense mépris pour les gens timorés et lâches. « Les méchantes âmes des humains / qui vécurent sans infamie et sans louange » (Enfer III, 36) constituent le premier groupe d’esprits qu’il rencontre après avoir franchi la porte de l’enfer ; ils sont mêlés au chœur mauvais « des anges qui ne furent ni rebelles / ni fidèles à Dieu ». C’est là le « troisième parti » de ceux qui appellent « prudence » leur couardise et s’abstiennent toujours de prendre position dan les grands conflits doctrinaux de l’histoire.

Luttes et divisions internes ont toujours accompagné l’histoire de l’Eglise. Pourquoi Dieu le permet-il ? Saint Paul, dans la première lettre aux Corinthiens écrit : « Il faut bien qu’il y ait aussi des scissions parmi vous, pour permettre aux hommes éprouvés de se manifester parmi vous » (1 Co 11, 19). Les divisions, explique à son tour saint Vincent de Lérins (Commonitorium, 19, 1), sont permises par la divine Providence parce que : « Le Seigneur votre Dieu vous éprouve pour savoir si vraiment vous aimez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur et de toute votre âme » (Dt 13, 4). En vérité, « le véritable catholique est celui qui aime la vérité de Dieu et l’Eglise, corps du Christ, qui ne préfère rien à la religion divine et à la foi catholique : ni l’autorité d’un homme, ni l’amour ni l’intelligence, ni l’éloquence ni la philosophie » (Commonitorium, XX, 1).

On m’accuse enfin de faire une polémique ad personam. Mais c’est une erreur typiquement libérale que d’affronter la bataille culturelle et religieuse en faisant abstraction de ceux qui promeuvent et défendent les idées que nous combattons. La plus grande partie de l’œuvre de saint Augustin fut une polémique personnelle et en même temps doctrinale, comme l’attestent les titres de tant de ses livres : Contra Fortunatum, Adversus Adamantium, Contra Felicem, Contra Secundinum, Quis fuerit Petilianus, De gestis Pelagii, Contra Julianum (Dom Felix Sarda y Salvany, Le liberalisme est un péché, Editions de la Nouvelle Aurore 1975, p. 116).

C’est pourquoi je continuerai à combattre pour défendre la vérité de manière loyale et désintéressée, sans me soustraire aux controverses personnelles. Un grand historien contre-révolutionnaire comme Jacques Crétineau-Joly (1803-1875) nous rappelle que « la vérité est la seule charité permise à l’histoire ».