Le château de Beaufort

Le château de Beaufort
SOURCE DE L'IMAGE: Wikimedia Commons (https://commons.wikimedia.org/) - Auteur: David Germain-Robin

Peu de personnes connaissaient le nom du château de Beaufort, dans le sud du Liban, avant que l’armée de l’État d’Israël n’annonce sa conquête le 31 mai dernier. L’opinion publique mondiale a ainsi découvert l’existence d’une forteresse croisée qui, neuf cents ans après sa construction, continue de représenter un important bastion stratégique dans la guerre qui se déroule aujourd’hui au Moyen-Orient.

Le château de Beaufort fut édifié en 1139 par Foulques V d’Anjou, roi croisé de Jérusalem, sur une crête rocheuse à 700 mètres d’altitude, afin de contrôler les voies de communication entre la côte phénicienne, la Galilée et l’intérieur de la Syrie. Il domine la vallée de la Bekaa, entre le Liban et la Syrie, qui constituait une frontière entre le monde franc et le monde musulman. La survie de ce château au fil des siècles nous rappelle tout d’abord que les territoires aujourd’hui disputés entre Israël et le Hezbollah furent autrefois des terres chrétiennes. C’est sur ces terres que Notre-Seigneur Jésus-Christ a vécu et versé son sang, et c’est de là que l’Église catholique s’est répandue dans le monde.

Sainte Hélène, mère de l’empereur Constantin, y retrouva, entre 326 et 328, les plus précieuses reliques de la Passion. Sous son impulsion furent édifiées la basilique du Saint-Sépulcre à Jérusalem et la basilique de la Nativité à Bethléem, qui firent de la Terre Sainte l’une des principales destinations de pèlerinage de la chrétienté, contribuant à inscrire durablement dans la mémoire religieuse la géographie des lieux évangéliques.

Après la conquête de Jérusalem par les disciples de Mahomet en 638, les sanctuaires chrétiens continuèrent d’exister, mais dans des conditions toujours plus précaires, jusqu’à ce qu’au XIe siècle les Turcs seldjoukides, après avoir envahi la Palestine, en ordonnent la destruction. Les Croisades, nées pour libérer les Lieux saints occupés par les musulmans, constituèrent la page la plus lumineuse du Moyen Âge chrétien. Après la reconquête de la Ville sainte en 1099 naquirent le Royaume de Jérusalem et une série d’États croisés placés sous sa souveraineté. Ce vaste ensemble territorial comprenait le comté d’Édesse, correspondant à des portions de l’actuelle Turquie du Sud-Est, de la Syrie du Nord et de l’Irak occidental ; la principauté d’Antioche, s’étendant sur l’actuelle région turque du Hatay et sur le nord-ouest de la Syrie ; le comté de Tripoli, qui occupait une grande partie du littoral de l’actuel Liban ; et le Royaume de Jérusalem, qui incluait la majeure partie de l’actuel Israël, les territoires palestiniens de Cisjordanie, la bande côtière de Gaza ainsi que de vastes régions de l’actuelle Jordanie occidentale et méridionale.

Dans leur ensemble, les États croisés s’étendaient de la Méditerranée jusqu’au cours supérieur de l’Euphrate et des territoires de l’actuelle Turquie méridionale jusqu’au golfe d’Aqaba sur la mer Rouge.

L’existence du château de Beaufort nous rappelle non seulement celle du Royaume croisé de Jérusalem, mais aussi le fait que ce territoire prit forme à la suite d’une « guerre sainte » promue par le bienheureux Urbain II et ses successeurs. On compte trente-quatre croisades entre la conquête de Jérusalem en 1099 et la chute de Saint-Jean-d’Acre en 1291, date conventionnellement retenue comme la fin de l’épopée croisée.

Cette épopée connut d’extraordinaires victoires chrétiennes, mais aussi de graves revers. Lorsque apparut à l’horizon l’ennemi le plus redoutable auquel les croisés eurent à faire face durant ces années, le sultan d’Égypte et de Syrie Saladin, les chefs croisés se laissèrent entraîner par les luttes intestines, les intrigues et l’ambition, et allèrent au-devant de la désastreuse défaite de Hattin en 1187.

À Hattin, près du lac de Tibériade, les croisés tombèrent dans le piège habilement préparé par Saladin. Afin de contraindre l’armée du Royaume de Jérusalem à abandonner la solide position de Séphorie, riche en eau et favorable à la défense, Saladin attaqua Tibériade. L’armée chrétienne se mit alors en marche sous la chaleur de l’été, tandis que la cavalerie légère musulmane la harcelait sans cesse par des raids et des manœuvres de diversion, l’empêchant d’atteindre les sources et de se ravitailler en eau. Lorsque les croisés arrivèrent épuisés près de Hattin, la bataille était déjà en grande partie perdue et leur armée fut presque totalement anéantie. En 1191 tomba également le château de Beaufort, dernier et prestigieux avant-poste du système défensif croisé tourné vers l’arrière-pays syrien.

La cause la plus profonde de la défaite des croisés ne fut pas seulement d’ordre militaire. Elle résidait dans la perte de cette pureté d’intention et de cette tension spirituelle qui avaient été à l’origine de leur épopée. La tradition chrétienne enseigne que Dieu n’abandonne pas ceux qui mettent leur confiance en Lui, mais qu’Il permet souvent les défaites lorsque les hommes s’éloignent de leur vocation et s’appuient exclusivement sur leurs propres forces. C’est pourquoi l’évêque Guillaume de Tyr, témoin et chroniqueur des Croisades, écrivait alors des paroles qui donnent à réfléchir : « Parmi nous ont disparu, selon la plainte du prophète, “le conseil chez le sage, l’instruction chez le prêtre, la vision chez le prophète” (Jr 18, 18). Désormais, chez nous, il en est du prêtre comme du peuple (Os 4, 9), si bien que nous pouvons appliquer à notre situation les paroles du prophète : “Toute la tête est malade, tout le cœur est souffrant ; de la plante des pieds jusqu’à la tête, rien n’est sain en nous” (Is 1, 5-6). Nous sommes parvenus à des temps où nous ne sommes capables de supporter ni nos vices ni leurs remèdes ; c’est pourquoi, à cause de nos péchés, les ennemis sont devenus plus forts, et nous qui avions si souvent l’habitude de remporter glorieusement la palme du triomphe sur eux, privés désormais de la grâce divine, nous obtenons presque à chaque combat le pire des résultats».

Mais l’histoire nous transmet aussi un autre enseignement. Celui qui veut gagner une guerre doit savoir choisir le terrain sur lequel il combat et ne pas se laisser entraîner par l’ennemi dans le lieu et selon les modalités qu’il a lui-même fixés. Ce principe vaut non seulement pour les batailles militaires, mais aussi pour les affrontements religieux, culturels et moraux qui traversent chaque époque de l’histoire humaine. Souvent, la victoire appartient à celui qui conserve la lucidité nécessaire pour ne pas abandonner ses positions essentielles et pour ne pas se laisser dicter son agenda par l’adversaire.

Dans cette perspective, le château de Beaufort devient le symbole de ce «château intérieur» que chacun est appelé à garder. Il représente la forteresse de l’âme, la fidélité à ses principes, la vigilance sur ses convictions et sur sa vie spirituelle. Défendre ce château signifie exercer la prudence, persévérer dans le bien et ne pas céder aux pressions extérieures ni aux faiblesses intérieures. En confiant enfin à la Divine Providence l’issue de la bataille, l’homme accomplit tout ce qui est en son pouvoir et trouve dans la foi la force de résister et de vaincre.

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