Le drame qui a endeuillé la gaypride berlinoise a entraîné d’étonnantes réactions de la part de certains commentateurs. Il est, selon eux, bien déplorable que l’attentat ait été commis par un islamiste, non par « un homme blanc et chrétien. » Outre qu’il n’est pas dans les usages chrétiens d’écraser volontairement les gens, quand même il s’agirait des partisans de dérives sociétales incompatibles avec la morale chrétienne, la remarque inquiète par l’extraordinaire mélange d’ignorance abyssale et de haine qu’elle révèle. Sommes-nous revenus au temps de Tertullien pour que le seul nom de chrétien fasse des fidèles des coupables dont il faut purger la société ?
Il est à craindre que oui mais, si parfois, ces réactions relèvent du fanatisme idéologique gauchisant, cette attitude est plus souvent fruit d’une méconnaissance totale du catholicisme soupçonné de crimes improbables qui lui sont trop facilement attribués. Là encore, nous assistons à une paganisation ultra rapide de notre monde à laquelle il est peut-être encore temps de remédier par une apologie basique et l’enseignement de données primaires, fondatrices durant des millénaires de notre civilisation qui n’ont plus été transmises, de sorte que les ignorants répètent des calembredaines qu’ils pensent vraies.
Deux affaires criminelles récentes très médiatisées et leur traitement par la presse en sont de bons exemples.
La première, qui passionne les foules et connaît périodiquement des rebondissements sans lendemain est celle de Xavier Dupont de Ligonnès, père de famille apparemment sans histoire qui, en avril 2011, à Nantes, aurait assassiné son épouse, leurs quatre enfants adolescents, leurs deux chiens, tous enterrés avec des rituels religieux parodiques sous la terrasse de leur maison et disparu sans laisser de traces quelque jours plus tard près de la frontière italienne. Les contes les plus absurdes circulent depuis, soutenant tour à tour la thèse du suicide d’un coupable bourrelé de remords en un lieu reculé de la garrigue provençale, sa fuite aux États-Unis où il aurait refait sa vie, et, faribole qui a la préférence de beaucoup, sa retraite dans un monastère où il se cacherait depuis quinze ans puisque tout le monde sait que l’Église protége des assassins et les soustrait à la justice … Cette absurdité rencontre un tel crédit qu’en juin, lors d’une émission de télévisions à grande écoute et en plein direct, un prétendu Père Marc affirma avoir confessé Dupont de Ligonnès, dont il rapporta les dires, avant, quand il apparut qu’il n’existait aucun Père Marc dans l’abbaye en question, de se proclamer Dupont de Ligonnès lui-même … Un minimum de culture religieuse eût permis de démasquer la supercherie, à condition de savoir que le secret de la confession, que la justice française prétendait justement interdire à ce moment-là, demeure intangible. L’incident est révélateur des fantasmes nourris autour de pratiques religieuses incomprises. Les Dupont de Ligonnès renvoyaient jusqu’au drame l’image de la parfaite famille catholique. Que l’enquête ait révélée les adultères répétés du couple, une vie privée éloignée de la morale et surtout que le père avait grandi, dans les années 70, près d’une mère égarée par la crise conciliaire, fondatrice d’une secte millénariste sans plus rien de catholique, ce qui contribua certainement à aggraver le déséquilibre mental du personnage et ses obsessions morbides pseudo mystiques, pourrait donner lieu à une étude concernant les dérives suscitées chez les pratiquants déboussolés par les suites françaises de Vatican II. Il y aurait beaucoup à dire mais les journalistes sont incapables de le comprendre et de faire le tri entre délires ésotériques et vraie foi.
On le voit avec l’enquête de Philippe Créhange, Les Hantés, (Robert Laffont, 2026, 225 p, 20 €). Le livre a ses mérites. Il épargne aux lecteurs le énième récit d’un crime diabolique aux allures de thriller dont le seul tort est de n’avoir pas de dénouement et choisit de se concentrer sur l’obsession engendrée par ce déferlement du mal là où l’on ne l’attendait pas, au sein d’une famille en apparence heureuse. L’affaire a marqué ceux qui s’y intéressèrent professionnellement, policiers ou journalistes, mais aussi le public. Qu’un père puisse élaborer un plan machiavélique pour massacrer de sang-froid les siens possède un aspect terrifiant qui remet en cause nos notions de sécurité, confiance, famille. À qui se fier ? Pourquoi faut-il cependant que l’auteur veuille faire le lien entre ce drame et les croyances de son auteur ? Que le catholicisme dévoyé de Xavier Dupont de Ligonnès soit partiellement responsable de son acte ne fait pas de tous les catholiques des tueurs en puissance. Encore faut-il, pour le comprendre, différencier droite pratique du catholicisme et groupuscules marginaux partis dans des délires incontrôlables. Et cela, de son propre aveu et en dépit d’un désir sincère de comprendre, l’auteur ne le peut. Le grand public non plus.
Autre drame horrible et médiatisé, la disparition, le 8 juillet 2023, devant la maison familiale dans un village des Alpes de Haute Provence où il passait les vacances, d’Émile Soleil, bambin de deux ans et demi beau comme un angelot qui avait échappé un bref instant à la surveillance de ses grands-parents. Malgré les recherches, on ne devait jamais retrouver trace du petit garçon avant le matin de Pâques suivant où, dans un jeu macabre, un inconnu déposa sur un chemin forestier éloigné où un si jeune enfant n’aurait pu venir seul, d’abord quelques vêtements puis un crâne et des débris d’ossements.
L’affaire est de celles qui donnent des cauchemars, la disparition fatale inexpliquée d’un enfant étant la terreur de tous les parents du monde.
Partant du principe que le coupable est souvent à chercher parmi les proches, les enquêteurs se focalisèrent sur l’entourage immédiat du bébé : ses jeunes et fringants grands-parents qui le gardaient, des oncles et tantes guère plus âgés que lui, soupçonnant un accident domestique camouflé en enlèvement. On eût sûrement dissipé assez vite les soupçons s’il ne s’était avéré que la famille professait des opinions d’extrême droite et des convictions catholiques aussi fortes que traditionalistes. La presse se déchaîna, passant au crible la vie privée de ces malheureux, dénonçant la vocation religieuse avortée du grand-père au sein d’une communauté accusée de méthodes éducatives brutales, si ce n’est de pédophilie. Des gens pareils, c’était évident, ne pouvaient qu’avoir frappé l’enfant à mort avant de faire disparaître le cadavre …Trois ans d’enquête focalisée sur cette « piste familiale » peu crédible ont ajouté la honte et le soupçon, le harcèlement médiatique et la calomnie, aux indicibles souffrances de gens dont on a enlevé et tué le petit. Au lieu de compassion, c’est la haine qui a déferlé sur une famille « dérangeante » parce que différente, adepte de l’école à la maison, de l’absence de télévision, de prière familiale, de messe dominicale « en latin », circonstance aggravante. Des gens pareils sont capables de tout, évidemment … Que les parents du bébé se soient murés dans un silence digne, rompu seulement par des demandes de prière a été perçue, dans notre époque exhibitionniste et incroyante comme une manifestation de fanatisme. Au bout du compte, la famille est coupable du seul fait de son catholicisme …
Cette pénible évidence ressort à chaque page de l’enquête de Valentin Doyen, Émile, les zones grises de l’enquête (Fayard, 2026, 310 p, 19,90 €). M. Doyen, qui couvrit l’affaire pour la chaîne d’information en continu BFM TV, se justifie d’une certaine indécence dans son traitement, ses indiscrétions, ses intrusions, par les nécessités d’un métier qui ne recule plus devant grand-chose pour faire de l’audimat, et par l’amitié qui l’unirait désormais, affirme-t-il, à la famille de la petite victime. L’on n’est pas forcé d’y croire. Ce qui rend cependant le livre intéressant, c’est l’effarante mise en évidence de la haine entourant désormais les « cathos », surtout s’ils sont « tradis ». Qu’on y prenne garde: elle fait présager du pire.
Tout comme, dans un autre ordre d’idée, la réaction insensée de LFI à l’initiative de groupes de jeunes catholiques de prier pour leurs députés afin de leur obtenir le courage de s’opposer à la loi sur « la fin de vie » que le parti d’extrême gauche a tenté de faire interdire. On en gardera cependant la certitude, devant la peur panique que peut provoquer chez eux une dizaine de chapelet, de la puissance de la prière face à certaines influences mauvaises.