Conçue à l’origine dans l’esprit mercantile des éditeurs comme une astuce permettant de contourner la législation sur le versement des droits d’auteur d’un écrivain défunt à ses héritiers en ne le rééditant pas avant la fin de cette période de soixante-dix ans, le « purgatoire littéraire », qui ne s’applique pas aux maîtres à penser de la Gauche, sert surtout, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, à faire disparaître des librairies certains titres et certains noms incompatibles avec le « politiquement correct » en vigueur.
Mort prématurément, à peine septuagénaire, en 1987 d’une crise cardiaque, alors qu’il lui restait beaucoup à faire et beaucoup à dire, Michel de Grossourdy, marquis de Saint-Pierre, qui fut, dès les années 1950, l’une des figures les plus flamboyantes de la littérature française, a, sitôt enterré, rejoint cette cohorte de « maudits » dont les livres ne doivent plus être lus et diffusés. Il y demeure encore, même si le développement d’Internet, en rendant plus facile l’acquisition d’ouvrages anciens, a plus ou moins rendu caduc cet ostracisme et permis aux nouvelles générations de les découvrir.
Bientôt quarante ans après son décès, il était temps de redonner de la visibilité à l’œuvre et à l’auteur, personnage assez fascinant, totalement inclassable en dépit de ses choix politiques et religieux assumés qui le faisaient étiqueter « tradi facho ». L’étude, Michel de Saint-Pierre, une biographie (Via Romana, 320 p, 24 €) que vient de lui consacrer maître Thierry Bouclier, en attendant la réédition annoncée ou espérée de certains titres emblématiques, est un premier pas vers la renaissance d’un homme qui ne cessa jamais de combattre pour Dieu et le Roi.
Héritier d’une ancienne famille de l’aristocratie ancrée en Normandie mais qui s’enracinait aussi en Gascogne et Bourgogne, né en 1916 à Blois, Michel de Saint-Pierre aurait héréditairement dû poursuivre dans la voie des honneurs militaires et érudits où s’étaient illustrés ses aïeux. Il ne les déshonora certes point mais emprunta pour y parvenir des chemins de traverse.
Rebuté par les études universitaires, auxquelles il préférait le tennis, sport dans lequel il excellait, sommé par son père, s’il ne restait pas à la Sorbonne, de faire quelque chose de sa vie, dans l’idée, sans doute, que les dures réalités quotidiennes le renverraient sur les bancs de la faculté, le garçon, en plein Front Populaire, osa s’embaucher aux chantiers navals de l’Atlantique comme ouvrier non spécialisé, où l’on apprit à respecter ce curieux aristo’, puis, juste avant-guerre, s’engagea comme matelot, toujours non qualifié, dans la Royale. La défaite de 40 le ramena à Paris où il rejoignit la Résistance et un réseau de renseignement en même temps qu’il se mariait et fondait une famille. Choix délibéré, souci de respecter un souhait de la famille, absence de sources, Thierry Bouclier est peu disert sur ces différents événements. On le regrette.
En parallèle, Saint-Pierre, devenu journaliste à Témoignage chrétien issu des mouvement résistants catholiques, ce qui explique son recrutement dans une équipe éditoriale très à gauche, écrit ses premiers livres, inspirés de ses expériences professionnelles qui l’ont mis en contact avec ce monde du prolétariat acquis au marxisme, de sorte qu’il en mesure de l’intérieur les ravages. Ce ne sont pas ces romans, salués d’un succès d’estime, qui vont assurer sa réputation littéraire mais, en 1954, Les aristocrates, bientôt adapté au cinéma, énorme succès de librairie, qui introduit le lecteur dans l’intimité d’une famille de la noblesse bourguignonne prise entre attachements aux valeurs et traditions ancestrales et attirance pour une modernité dont l’auteur a une sainte méfiance. On sent dans ce livre des influences, qu’il s’agisse de celle de Jean de La Varende qui mourra en 1959 et tint un rôle de mentor auprès du jeune écrivain, ou de son cousin Henry de Montherlant, on ne peut plus différent de lui en tous domaines mais qui suivit ses premiers travaux littéraires avec une flatteuse bienveillance.
Saint-Pierre, cependant, allait vite renoncer à plaire à la critique ou jouer les stylistes. Bon écrivain, sans jamais céder en ce domaine au moindre laisser-aller, il préféra l’efficacité militante aux vanités des gens de Lettres. La droite française manquait alors de plumes et de combattants de valeur. Il s’engagea. Déjà auteur de plusieurs hagiographies consacrées à sainte Bernadette, à Monsieur Vincent et au curé d’Ars, qui l’avaient fait apprécier des milieux ecclésiastiques, il y entretenait des relations et fut des premiers laïcs à prendre conscience de l’infiltration communiste dans l’Église de France qui semblait trouver des complicités jusqu’aux plus hauts niveaux du clergé. À découvrir aussi, avec l’agitation conciliaire, la détresse croissante de beaucoup de bons prêtres qui se sentaient abandonnés, comme le seraient bientôt les simples fidèles.
Les nouveaux prêtres, paru en 1964, enquête de terrain plus que roman, serait un pavé dans la mare des satisfactions ecclésiales post-conciliaires. Un temps viendra peut-être, il faut l’espérer, où l’on ne comprendra plus comment la défense basique de la foi catholique traditionnelle aura pu déchaîner en France de pareilles attaques, de pareilles haines de la part des pasteurs. Submergé par une tempête de fureur médiatique, Saint-Pierre ferait face et, loin de se coucher, ce qui n’était certes pas dans son tempérament, se muerait en chef de file du traditionalisme français et de la défense de la messe de toujours. La mort lui éviterait d’avoir à prendre position dans l’affaire des sacres de 1988, lui qui n’était pas toujours pleinement en accord avec Mgr Lefebvre.
Il n’hésitait jamais à défendre ceux que l’air du temps clouait au pilori, qu’il s’agît des tradis, des Israéliens ou des Afrikaners qui, tous, incarnaient à leur façon une vision de l’homme fidèle à ses racines. C’est sûrement là que réside la force d’une œuvre marquée aussi par de grandes souffrances personnelles, tel le suicide de son fils, mais dominée par une espérance invincible qu’il avait ardemment ressourcée dans le message de Fatima, jugé lui aussi trop droitier. Persuadé de la véracité des paroles de Marie, « Mais à la fin, mon Cœur immaculé triomphera », Michel de Saint-Pierre, face aux vents mauvais d’une époque mauvaise, n’a jamais douté. Telle est la grande leçon qu’il nous laisse. Merci à Thierry Bouclier de nous la rappeler.