Traditionis custodes : un acte de faiblesse

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(Cristiana de Magistris) Après une lecture attentive et calme du récent motu proprio Traditionis Custodes, loin de l’acrimonie et du dédain que suscite presque inévitablement un document – comme celui-ci – caractérisé par des tons draconiens et tendancieux, le texte n’apparait pas comme un acte de force mais bien plutôt de faiblesse, un chant du cygne qui, proche de la fin, chante d’une voix non pas plus belle mais plus forte.

Le document présente une quantité d’anomalies canoniques que les juristes devront étudier attentivement. Nous nous arrêterons quant à nous sur un seul point, liturgique, qui nous semble d’une portée absolument révolutionnaire et non fiable. L’article 1 du document, comme pour donner le la à tout ce qui suit, indique : « Les livres liturgiques promulgués par les Saints Pontifes Paul VI et Jean Paul II, conformément aux décrets du Concile Vatican II, sont la seule expression de la lex orandi du Rite romain ».

Il y aurait beaucoup à dire sur ce « conformément aux décrets du Concile Vatican II », vu que le Missel de Saint Paul VI – comme cela a largement été démontré – a de loin outrepassé les prescriptions conciliaires, créant une liturgie ex novo, se trouvant en complète discontinuité non seulement avec la tradition présente dans le Missel de Saint Pie V mais aussi avec la volonté même des Pères conciliaires.

Dans tous les cas, cette Liturgie faite « sans contact avec la réalité » (Cardinal Ratzinger) ne peut plus être considérée comme partie du Rite romain. Une personnalité de l’importance de Mgr Gamber l’affirma avec vigueur après l’entrée en vigueur du nouveau Missel. La nouvelle liturgie est un «Ritus modernus», déclara-t-il, et non plus un «Ritus Romanus». Le Père Louis Bouyer, membre du Mouvement liturgique, qui, dans son ensemble était favorable aux innovations conciliaires, fut contraint à affirmer : « Nous devons parler clairement : aujourd’hui il n’existe dans les faits au sein de l’Eglise catholique plus une liturgie digne de ce nom ». « Aujourd’hui – continua Mgr Gamber se référant à la liturgie réformée – nous nous trouvons face aux ruines d’une Tradition presque bimillénaire ». Le Père Joseph Gelineau, un des partisans du renouvellement, put dire : « Que ceux qui, comme moi, ont connu et chanté une Messe solennelle grégorienne en latin s’en souviennent, s’ils le peuvent. Qu’ils la comparent avec la Messe que nous avons maintenant. Non seulement les paroles, les mélodies et certains gestes sont différents mais à dire la vérité, il s’agit d’une liturgie différente de la Messe. Ceci doit être dit sans ambiguïté : le rite romain tel que nous l’avons connu n’existe plus. : il est détruit ».

Que le Rite romain ne survive plus dans le Missel réformé de Saint Paul VI, ce sont des liturgistes, amis et ennemis de la Tradition, qui le disent. Dès lors, le Missel réformé – comme l’affirme K. Gamber – mérite le titre de Missel modernus mais non pas de romanus.

Au vu de ces considérations liturgiques élémentaires, comment comprendre l’article 1 du motu proprio, sachant que vient s’y ajouter – dans le texte de la lettre aux Evêques qui l’accompagne – l’affirmation surprenante et tendancieuse : « On doit donc considérer que le Rite Romain, adapté plusieurs fois au cours des siècles aux nécessités des époques, a non seulement été conservé, mais renouvelé « dans le respect fidèle de la Tradition ». Quiconque désirerait célébrer avec dévotion selon la forme liturgique précédente n’aura aucune difficulté à trouver dans le Missel Romain réformé selon l’esprit du Concile Vatican II, tous les éléments du Rite Romain ». Achevant en ces termes : « en particulier le canon romain, qui constitue un des éléments les plus caractéristiques ». Il faut cependant préciser que, dans le Missel de Saint Paul VI, le Canon romain n’est pas – pas même dans l’édition typique – celui du Missel de Saint Pie V même si c’est celui qui lui ressemble le plus. Le Père R. T. Calmel O. P., écrivit, de 1968 à 1975, quatre articles réunis ensuite sous le titre significatif : « Réparation publique au Canon romain outragé » (dans le nouveau Missel) pour en expliquer la beauté et le caractère immuable ainsi que les antinomies existant entre le Canon romain du Missel de Saint Pie V et celui de Saint Paul VI. Nous sommes affligés – oui nous aussi, nous sommes affligés – de retrouver dans un document pontifical – de surcroit destiné aux Evêques – tant d’impéritie et ce n’est qu’un début. Il reste en outre à expliquer ce qu’est maintenant le Missel de Saint Pie V, vu qu’il ne constitue plus une expression du Rite romain, le Missel de Saint Paul VI étant l’unique expression de la lex orandi du Rite romain. Après au moins 400 ans de bons et loyaux services, peut-être a-t-il cessé d’exprimer le Rite romain ?

L’autre grave problème qui se pose est la légitimité d’un tel acte. Une fois encore, Klaus Gamber, dans son étude intitulée « La réforme de la liturgie romaine », se demande si un Souverain Pontife peut modifier un Rite et répond de manière négative, dans la mesure où le Pape est le gardien et le garant de la liturgie – comme des dogmes – et pas son patron. « Aucun document de l’Eglise – écrit Gamber – pas même le Code de Droit canonique ne déclare expressément que le Pape en tant que Pasteur suprême de l’Eglise, a le droit d’abolir le Rite traditionnel. A la pleine et suprême potestas du Pape sont clairement posées des limites […]. Plus d’un auteur (Gaetano, Suarez) exprime l’opinion selon laquelle l’abolition du Rite traditionnel ne rentre pas dans les pouvoirs du Pape […] et qu’il n’est certainement pas du devoir du Siège apostolique de détruire un Rite de tradition apostolique mais que son devoir est de le maintenir et de le transmettre ». Il s’ensuit que le Rite romain, exprimé par le Missel de Saint Pie V, n’est ni abrogé ni abrogeable et que tous les prêtres conservent le droit de célébrer la Messe et les fidèles celui d’y assister.

Stupeur et douleur sont enfin suscitées par la lecture, au sein de la Lettre aux Evêques du fait que l’intention de ce motu proprio n’est rien moins que celle de Saint Pie V après le Concile de Trente. « Je suis conforté dans cette décision par le fait qu’après le Concile de Trente, Saint Pie V lui aussi abrogea tous les rites qui ne pouvaient vanter une antiquité prouvée, établissant pour toute l’Eglise latine un unique Missale Romanum ». Il faut cependant remarquer que Saint Pie V fit l’exact contraire de ce qu’a fait le Pape François au travers de ce motu proprio. Il est vrai que Saint Pie V établit pour toute l’Eglise latine un unique Missale Romanum mais ce Missel – à la différence de celui de Saint Paul VI imposé par le Pape François – ne fut que restauré, en conformité aux décrets tridentins pour constituer un instrument d’unité de tous les catholiques en tant que plus antique et pas plus nouveau. Comment le Missel de Saint Paul VI peut-il constituer un instrument d’unité si – outre à une myriade d’autres problèmes – il a atteint une créativité, c’est-à-dire une diversité, « à la limite du supportable » comme le reconnait le Souverain Pontife en personne ? En outre, l’antiquité prouvée des rites voulue par le Pape de Lépante demandait une continuité ininterrompue d’au moins 200 ans, ce qui signifie que le rite moderne de Saint Paul VI, sous le grand Inquisiteur, aurait été élégamment supprimé sans aucun espoir, pas même lointain, de pouvoir devenir le rite unique de toute la Chrétienté. Sans aller jusqu’à dire par ailleurs que Saint Pie V, par sa Bulle Quo primum rendit son Missel inabrogeable in perpetuum. Le motu proprio invoque donc l’autorité de qui le condamne. Là aussi, un document pontifical marqué par une telle impéritie historique a de quoi surprendre.

En conclusion, et à vouloir lire en profondeur le motu proprio, ce dernier constitue à la fois une déclaration de guerre mais aussi la reconnaissance d’une défaite. Il s’agit d’un acte de force apparent qui couvre une faiblesse et une impéritie de fonds. Le Missel réformé a été une catastrophe à tous les niveaux : liturgique, dogmatique et moral. Le résultat, évident aux yeux de tous, est qu’il a vidé les églises, les couvents et les séminaires. Ne pouvant l’imposer par la force de la tradition, qu’il ne véhicule pas, on cherche à l’imposer à coups de lois. Cependant il s’agit d’une opération incertaine, fondée sur la tromperie et par suite destinée à l’échec. Il ne s’agit pas d’un coup mortel porté au Rite romain mais de l’euthanasie du rite moderne. Ce n’est pas un coup de faux provoquant un effet irréversible mais une taille vivifiante du Missel de Saint Pie V lequel – à cause de la haine qu’il suscite parmi les franges modernistes de la hiérarchie – se confirme comme « la plus belle chose qui se trouve sous le Ciel » qui nous ait été transmise par nos pères et que nous transmettrons à nos enfants, même si nous devions pour se faire le baigner de notre sang.

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