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De Yalta à Moscou, 1945-2025

Le spectre de la conférence de Yalta plane sur l’Europe alors que les observateurs internationaux s’interrogent sur la possibilité que s’arrête la guerre entre la Russie et l’Ukraine et sur le contenu d’une trêve éventuelle.

Il est encore trop tôt pour entrer dans le détail des négociations en cours entre les États-Unis et la Russie, mais l’analogie avec les accords de Yalta de 1945 semble concerner, plus que l’aspect géopolitique, la relation psychologique entre les interlocuteurs. Un essai déjà ancien de l’historien français Arthur Conte, Yalta ou le partage du monde. 11 février 1945 (Robert Laffont, Paris 1964) permet de comprendre certaine similitude entre les négociations actuelles et celles qui se sont déroulées sur la mer Noire voici quatre-vingts ans.

Joseph Staline, l’ancien compagnon d’armes de Lénine, devenu maître de toutes les Russies, fut le protagoniste incontesté de la rencontre qui eut lieu en Crimée du 11 au 14 février 1945, entre les dirigeants des trois puissances victorieuses : les États-Unis, l’Angleterre et la Russie. Staline était un homme qui avait passé sa vie à ourdir ou déjouer des complots. « Aussi banal et dangereux qu’un poignard caucasien », disait de lui l’écrivain révolutionnaire Victor Serge. Conformément aux théories marxistes sur l’évolution de la société, le dictateur russe considérait l’Occident comme un monde malade, sur la pente du déclin et de la mort. Mais malgré sa maladie, l’ennemi capitaliste était encore capable d’ultimes convulsions. Pour se défendre, Staline, qu’obsédait le dogme de l’encerclement, était convaincu de la nécessité de créer, autour des frontières de son pays, une chaîne d’États tampons. D’où l’objectif d’obtenir, aux frontières de l’URSS, le plus grand nombre possible de zones de protection, en contrôlant d’une manière ou d’une autre la majeure partie de l’Europe centrale et orientale.

Staline redoutait Churchill et avait fait du président américain Franklin Delano Roosevelt son interlocuteur privilégié. Celui-ci, infirme depuis une poliomyélite contractée dans l’enfance, est arrivé malade et affaibli à Yalta. Issu d’une famille riche, Roosevelt est un narcissique qui n’a jamais eu de soucis d’argent et qui, dans sa quête du pouvoir, n’a jamais affronté en profondeur les questions importantes de son époque. Il était arrivé à Yalta, en proie à deux idées : mettre fin à la guerre le plus rapidement possible et organiser une paix durable. Par-dessus tout, il nourrissait le rêve d’être « l’homme de la paix » et donc le plus grand homme de tous les temps. Il était persuadé que le seul moyen de parvenir à la paix était la création d’une Organisation des Nations unies, à laquelle la présence de l’URSS et des États-Unis donnerait l’autorité qui avait manqué à la malheureuse Société des Nations dans les années 1930. Pour obtenir l’adhésion de Staline à son projet, Roosevelt était prêt à payer n’importe quel prix. L’opinion superficielle que le président américain se faisait de l’autocrate du Kremlin ressort de sa réponse impatiente à l’ambassadeur William Christian Bullitt, qui tentait de le mettre en garde : «Bill, je ne conteste pas la logique de ton raisonnement. J’ai simplement l’impression que Staline n’est pas ce genre d’homme. Harry [Hopkins] dit qu’il ne l’est pas et qu’il ne veut rien d’autre que la sécurité pour son pays, et je pense que si je lui accorde tout ce que je peux lui donner sans rien demander en retour, noblesse oblige, il ne cherchera pas à annexer et travaillera avec moi pour un monde de démocratie et de paix» (https://time.com/archive/6824640/historical-notes-we-believed-in-our-hearts/). Harry Hopkins, haut dignitaire de la franc-maçonnerie, était le principal collaborateur de Roosevelt et affirmait : «Il ne fait aucun doute que les Russes aiment le peuple américain. Ils aiment les États-Unis. Ils font confiance aux États-Unis plus qu’à n’importe quelle autre puissance dans le monde».

Roosevelt revint de Yalta convaincu d’avoir réussi à apprivoiser Staline. Pourtant, les intentions de Staline étaient claires : les pays baltes faisaient déjà partie intégrante de l’empire soviétique, il cachait difficilement sa volonté de soviétiser la Finlande et la Yougoslavie, il tenait la Bulgarie et un coup d’État se déroulait en Roumanie. À Yalta, le communisme international réalise la naïveté de l’Occident. La soviétisation de l’Europe de l’Est, la victoire de Mao Tsé Toung en Chine, la chute de la Corée et de l’Indochine, le mur de Berlin, la conquête de Cuba, tout cela découle, selon Arthur Conte, de la victoire de Staline à Yalta. Et c’est dans les accords de Yalta qu’il faut chercher la cause et l’inspiration des grandes campagnes russes d’après-guerre en faveur du pacifisme.

Le caractère de Trump et son projet politique sont certes différents de ceux de Roosevelt. Mais que penser du promoteur immobilier Steve Witkoff, à qui le président américain a confié le début des délicates négociations entre la Russie et l’Ukraine ? Witkoff a été interviewé par Tucker Carlson, le 21 mars 2025, pour évoquer sa rencontre avec le président russe à Moscou la semaine précédente. Au cours de l’entretien, Witkoff, devant un Carlson passablement ému, a rapporté que Poutine avait commandé un beau portrait de Trump au meilleur artiste russe et le lui avait remis pour qu’il l’apportât au président, qui en avait été touché. Poutine lui a également raconté qu’il s’était rendu à l’église pour prier pour Trump après l’attentat en Pennsylvanie le 14 juillet. Pour l’émissaire de Trump, Poutine «n’est pas une mauvaise personne» et «ne veut pas prendre le contrôle de tout le Vieux Continent» ; au contraire, a-t-il dit, c’est un «grand» dirigeant qui cherche à mettre fin au conflit qui dure depuis trois ans entre Moscou et Kiev. «Il m’a plu. J’ai pensé qu’il était sincère avec moi», a réitéré Witkoff (https://www.youtube.com/watch?v=acvu2LBumGo).

En écoutant l’interview, on est frappé par l’optimisme et l’inexpérience de l’envoyé de Trump face à un vieux renard du KGB comme Vladimir Poutine. Cela ne signifie pas que le président américain partage les impressions de son collaborateur. Il est très difficile de pénétrer dans l’esprit de Trump, pourtant beaucoup plus bavard et extraverti que Poutine. Cependant, la stratégie du chef du Kremlin a l’avantage d’être claire, car répétée à maintes reprises au cours des quinze dernières années. Dans une interview avec le même Tucker Carlson, le 9 février 2024, Poutine, après une longue leçon d’histoire, a soutenu que l’Ukraine, depuis ses origines, est une partie historique de la « Grande Russie » et qu’elle le redeviendrait. En d’autres occasions, il a indiqué voir en Staline un  modèle :  il le considère comme le patriote qui a remporté « la grande guerre patriotique » lors de la Seconde Guerre mondiale, a restauré l’unité de la Russie et lui a rendu son rôle de grande puissance. Pour ce faire, Staline a dû dissiper les craintes des Anglo-Saxons quant à ses intentions révolutionnaires. Il a donc décidé, entre autres, que l’Internationale ne serait plus l’hymne national. Le nouvel hymne, mis en musique par Aleksandr Aleksandrov sur des paroles de Sergey Michalkov et Gabriel El-Registan et diffusé pour la première fois à la radio russe le 1er janvier 1944, reprend le refrain suivant : «Gloire à toi, notre libre patrie, sûr rempart de l’amitié entre les peuples, que vole de victoire en victoire le drapeau soviétique, le drapeau national !». Supprimée lors de l’effondrement du régime soviétique en 1991, la mélodie a été réadoptée par Poutine en 2000 comme hymne national de la Fédération de Russie dont il exprime la volonté de puissance.

Comme l’explique l’ancien chef du KGB à Moscou, le général Evgeny Savostyanov, aujourd’hui en exil, dans une interview au Corriere della Sera du 25 mars : «Poutine n’acceptera une trêve complète que lorsqu’il sera sûr de pouvoir atteindre ses grands objectifs. Il veut absolument entrer dans l’histoire comme ‘le grand rassembleur des terres russes’, celui qui a inversé la désintégration de l’Empire, commencée en 1867, avec la vente de l’Alaska aux États-Unis. En outre, l’inclusion de l’Ukraine et de la Biélorussie dans un seul État lui permettrait de porter ‘sa’ population à environ 188 millions d’habitants, avec une expansion des moyens de mobilisation, du marché intérieur de la consommation et des cadres d’emploi. C’est une théorie chère à l’ancien KGB : plus la Russie est petite, plus elle devient ingouvernable. L’Europe doit se réveiller», conclut Savostyanov. Mais l’avertissement vaut aussi pour les Américains.