La grâce du moment présent
Les siècles passent, les circonstances sont différentes, mais Dieu ne change pas, l’Église catholique est la même et la lutte continue d’être celle qui, dans l’histoire, oppose les deux cités comme deux armées. La théologie de l’histoire chrétienne nous assure que la Cité de Dieu est toujours victorieuse ; l’apparition de la Vierge à Fatima nous assure que le triomphe historique du Cœur Immaculé est proche ; l’analyse historique et logique du dynamisme révolutionnaire nous assure de l’irréversibilité du mouvement contre-révolutionnaire. Cependant le grand horizon du champ de bataille qui semble parfois enveloppé de brouillard ou des ombres de la nuit se dérobe à ceux qui sont au coeur de la lutte. Le risque existe de s’égarer, mais surtout de perdre de vue le but ultime de nos combats et de notre chemin. Car ce chemin est long, et pas rectiligne. Nous avançons par des sentiers sinueux, avec de grands détours; parfois le terrain est escarpé et infranchissable, parfois il est plat, il descend puis remonte brusquement. Si, dans l’ensemble, le mouvement est ascendant, il n’est pas rectiligne. Nous montons vers le sommet, mais en passant par des pics, en longeant abîmes et précipices, par un chemin accidenté. Et les ennemis qui nous assaillent sont de toutes sortes. Telle est l’histoire de l’humanité, telle est notre vie. Et quand tombe la nuit de la confusion, l’obscurité du chaos, la peur nous assaille.
Louis-Ferdinand Céline, écrivain français des années 1930, a écrit un roman intitulé Voyage au bout de la nuit. Dans ce roman, il met dans la bouche d’un officier des gardes suisses qui, en1793, aux Tuileries, se sacrifièrent pour défendre Louis XVI, une chanson qui dit : «Notre vie est un voyage / Dans l’Hiver et dans la Nuit / Nous cherchons notre passage / Dans le Ciel où rien ne luit».
Ce pessimisme romantique ne correspond pas à la réalité. Il est vrai que nous avançons souvent dans l’obscurité de la nuit. Mais à la nuit toujours succède l’aube lumineuse. Et, de jour comme de nuit, la lumière surnaturelle qui guide notre chemin ne fait jamais défaut.
Lorsque nous avançons dans la nuit, notre chemin est éclairé par une torche qui illumine nos pa, même si elle ne nous permet pas de voir loin en avant ou en arrière. Cette torche, c’est la grâce du moment présent dont le faisceau lumineux, même étroit, nous permet de ne pas trébucher, de ne pas nous égarer, de garder le cap.
C’est à cette grâce du moment présent que notre Seigneur fait référence lorsqu’il dit : « Je serai avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde » (Mt 28-18-20). Tous les jours, sans en exclure aucun, mais aussi tous les instants, car il n’y a pas un instant de l’histoire ou de notre vie qui soit soustrait à sa grâce.
L’instant présent est celui qui nous rapproche le plus de l’éternité, car l’instant présent « est ». Le passé n’est plus, le futur n’est pas encore, mais c’est dans l’être du moment présent que nous rencontrons Dieu, que l’on peut définir comme un éternel présent, car Dieu est l’Être par essence.
Nous serons jugés par Dieu dans l’instant présent qui sera celui de notre mort. Notre vie connaît des ombres et des lumières, des hauts et des bas, ou du moins la possibilité de hauts et de bas, de crêtes de toutes sortes, car personne ne risque plus de tomber que ceux qui aspirent à la perfection, mais le moment de vérité sera celui de notre mort.
Nous pensons parfois que Dieu fera alors le bilan de notre vie et nous jugera selon une moyenne arithmétique. Il n’en est rien. L’image de la balance est trompeuse. Notre vie ne sera pas jugée dans son ensemble, mais sur un seul moment, que nous pourrions appeler l’instantané de la mort.
Si nous concevions le jugement comme une balance dans laquelle on soupèse la quantité de mal ou de bien que nous avons commis, nous pourrions faire des calculs insensés où le péché d’aujourd’hui serait compensé par l’acte de vertu de demain. Il n’en va pas ainsi. Bien sûr, tout manquement compte, comme compte toute correspondance à la grâce, car tout acte a des conséquences, mais pas dans le sens d’une moyenne arithmétique. Ce qui compte vraiment, c’est le dernier instant de notre vie, le flash de la ligne d’arrivée, et personne ne sait quelle sera l’image que cet éclair de temps consignera dans l’éternité. Personne ne sait quelle ultime grâce nous recevrons et si nous y correspondrons. Et personne ne connaît le moment de sa propre mort.
C’est pourquoi nous devons vivre le moment présent. Notre vie n’est pas un film, avec une fin heureuse, mais une succession d’instantanés photographiques du moment présent.
Vivre le moment présent, c’est ne jamais se décourager, mais vivre en s’abandonnant d’instant en instant à la Divine Providence, qui connaît la signification profonde de ce moment fugace. En vivant le moment présent, nous exerçons la vertu dont nous avons le plus besoin, surtout en ce temps : l’espérance, la confiance dans le triomphe final du Cœur Immaculé de Marie.
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