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Pour contrer le minimalisme marial, contemplons la Conception de l’«Illuminatrice céleste»

Une forme radicale de minimalisme marial s’est infiltrée depuis longtemps dans de nombreuses âmes catholiques. Un signe évident en est la tendance répandue à minimiser la compréhension par Marie de la Parole de Dieu, tendance qui se manifeste dans une interprétation novatrice de l’épisode du recouvrement de Jésus au Temple (Lc 2,41-51).  En réponse à Sa Mère qui, après L’avoir cherché dans l’angoisse, Lui exprime sa douleur, Jésus répond qu’Il doit s’occuper des affaires de Son Père. Saint Luc ajoute que Marie, ne comprenant pas cette parole de son Fils, la garde dans son cœur. Un auteur, très influent dans les milieux catholiques d’Europe, commentant cette incompréhension, exprime cette tendance minimaliste en présentant Marie comme «le modèle de la vertu» de foi, mais comprise non comme lumineuse, mais comme obscure: «Marie ne se tient pas devant la Révélation comme devant la clarté d’un théorème… Elle marche en ignorance plus qu’en connaissance.  Et elle connaît le déchirement plus que les délices: Et toi, une épée te transpercera le cœur, lui prophétise le vieillard Siméon (Lc 2, 35)… Sa foi est d’autant plus parfaite qu’elle la jette mieux dans l’incompréhensible… l’Évangile déclare: Ils ne comprirent pas la parole qu’il leur adressa (Lc 2, 50).  Marie ne comprend pas les dires de son fils.  Qu’est-ce qui la distingue de ceux dont le Fils dira, citant Isaïe, qu’ils entendent sans comprendre (Lc 8, 10) ?  Simplement ceci : Sa mère gardait toutes ses paroles dans son cœur (Lc 2, 50-51).  La Parole est un glaive, son cœur en est le fourreau. Là où d’autres le ferment, le sien reste ouverte pour que l’incompréhensible y demeure avec tout son tranchant» (Fabrice Hadjadj, La foi des démons, ou l’athéisme dépassé (Albin Michel, Paris 2011, pp. 282-283).

Selon cet auteur, la foi, telle que Marie en donne l’exemple, est un voyage dont le but est inconnaissable. Aucune compréhension du mystère du salut n’illumine son esprit, la clarté de la foi étant, pour cet auteur, un objet de dérision. Sa foi est exemplaire, affirme-t-il, en ce qu’elle comprend que la Parole ne peut être comprise et qu’elle chérit cette Parole incompréhensible dans son cœur. Nous sommes induits en l’erreur de croire que l’épée plongée dans son cœur par Siméon est l’incompréhensibilité de la Parole, et que c’est cette incompréhensibilité qui cause sa douleur déchirante. En outre, sa foi est assimilée au sol infertile dans lequel la Parole ne prend pas racine. Pourtant, Jésus dit à Ses disciples: «À vous, il a été donné de connaître le mystère du royaume de Dieu, tandis qu’aux autres, il est annoncé en paraboles, de sorte qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en entendant ils ne comprennent point» (Lc 8, 10). Ses disciples reçoivent la grâce de «connaître» les mystères divins, afin que la graine semée puisse germer et porter du fruit, par opposition à la mauvaise terre dans laquelle la graine se dessèche avant de pouvoir germer. Indubitablement, celle qui est «pleine de grâce» comprend la Parole infiniment plus que Ses disciples.  Pourtant, elle est comparée par cet auteur à un sol infertile et il fait allusion à une malédiction que Dieu inflige à Son peuple infidèle : «Entendez, et ne comprenez point ; voyez, et n’ayez point l’intelligence» (Is 6, 9). La seule différence, selon cette nouvelle interprétation, est que Marie chérit ce qu’elle entend sans comprendre. Cette comparaison entre le peuple maudit par Dieu et Marie est scandaleuse. 

Cette fausse interprétation consiste à étendre, de manière injustifiée, l’incompréhension de la Vierge Marie dans ce cas à tous les cas. Il s’agit d’un sophisme qu’Aristote décrit comme le passage d’une attribution relative à une attribution absolue, consistant à utiliser dans un sens absolu un attribut qui n’est que relatif à un contexte particulier (Aristote, Réfutations sophistiques, chapitre 5). De ce seul épisode, on déduit que la Parole de Dieu est universellement incompréhensible.  Le sophisme sous-jacent est le suivant :

Marie ne comprend pas la parole prononcée par son Fils (Lc 2,50).

Marie ne comprend pas les paroles prononcées par son Fils (toutes).

La conclusion implicite est que, comme elle est le modèle que nous devons imiter, nous devons, comme elle, garder dans nos cœurs des paroles auxquelles nous ne comprenons rien.

On passe ainsi du particulier (elle ne comprend pas cette parole) à l’universel (elle ne comprend pas les paroles). Si la Sainte Vierge est si ignorante de tout ce qui est divin, qu’en est-il de l’humanité ordinaire ? La Parole nous est incompréhensible bien plus qu’à elle, car une faiblesse qui existe chez le plus grand des saints existe infiniment chez le reste de l’humanité.  Nous sommes conduits à l’erreur de croire que nous ne pouvons pas comprendre Dieu lorsqu’Il parle ; pourtant, celui qui parle de manière incompréhensible parle manifestement en vain. L’attribut d’incompréhensibilité de Dieu est abusivement étendu de manière à envelopper Sa Parole d’un brouillard impénétrable.  Pour corriger cette erreur, voyons comment la foi de Marie est caractérisée par la lumière, et non par les ténèbres, et comment la profondeur de sa compréhension, et non son ignorance, est la source de sa douleur.

La voix de la Tradition résonne de louanges sur la luminosité de la foi de Marie. Saint Bernard dit qu’elle «a pénétré, au-delà de tout ce que l’on peut concevoir, l’abîme silencieux de la sagesse divine» (XII Prérogatives de la Bienheureuse Vierge Marie, n° 3). Saint Jean Eudes affirme que «son occupation ordinaire en dehors de la prière, selon saint Augustin, saint Ambroise et saint Grégoire de Nysse, était la lecture des Saintes Écritures, qu’elle comprenait parfaitement grâce à la lumière infuse du Saint-Esprit» (Le Cœur Admirable de la Très Sacrée Mère de Dieu, Livre I, Chapitre IV). Saint Alphonse de’ Liguori écrit à propos de la douleur qu’elle a ressentie en perdant Jésus dans le Temple: «Celui qui est né aveugle est peu sensible à la douleur d’être privé de la lumière du jour; mais pour celui qui a une fois eu la vue et joui de la lumière, c’est une grande douleur de s’en trouver privé par la cécité… l’homme qui, illuminé d’une lumière céleste, a été rendu digne de trouver par l’amour la douce présence du bien suprême, ô Dieu, comme il pleure quand il s’en trouve privé !» 

Il explique que cette douleur est la plus grande de toutes, car dans les autres, Marie avait Jésus auprès d’elle, et il ajoute que «Marie comprenait bien la cause et la fin des autres douleurs, à savoir la rédemption du monde, la volonté divine ; mais en celle-ci elle ne connaissait pas la cause de l’absence de son Fils» (Saint Alphonse de Liguori, Les Gloires de Marie, Réflexion sur la troisième Douleur : De la perte de Jésus au Temple). La douleur de Marie dans cette privation sans précédent est d’autant plus grande que son unité d’esprit et de volonté avec son Fils est profonde. L’incapacité de la Vierge Marie à comprendre Son absence est une exception plutôt qu’une règle, car elle comprend la raison de ses autres douleurs, à savoir le salut de l’humanité. La source de sa souffrance est précisément sa compréhension, et non une prétendue ignorance. Cette souffrance qu’elle a endurée, c’était pour sauver les âmes en parfaite union avec son Fils.  Plus on connaît, plus on peut aimer, et plus on peut aimer en souffrant pour le salut des âmes.

Saint Jean Eudes affirme que Marie a reçu une connaissance merveilleuse lors de sa Conception : «Marie signifie illuminée et illuminante, et non sans cause. Car la petite Marie est si remplie de lumière dès le premier moment de sa vie, qu’elle connaît le Créateur et les créatures, et qu’elle a connaissance de toutes les choses qu’il faut fuir et de celles qu’il faut faire» (L’Enfance Admirable de la Très Sainte Mère de Dieu, Troisième Partie, Chapitre 7). Il affirme que «s’il faut parler des lumières surnaturelles, ce Cœur lumineux de la très sage Vierge en a été si rempli […] qu’elle a eu une très parfaite connaissance de la divine Essence, des perfections divines et du mystère ineffable de la très sainte Trinité; et que même elle a vu Dieu en son essence et en ses personnes divines, à l’instant de sa Conception immaculée» (Le Cœur Admirable de la Très Sacrée Mère de Dieu, Livre I, Chapitre IV).

Réginald Garrigou-Lagrange, O.P., confirme cette vue: «Elle est, comme le disent les litanies, le Siège de la Sagesse, la Reine des docteurs… elle eut dès ici-bas une connaissance éminente et supérieurement simple de ce que dit l’Écriture du Messie, de l’Incarnation, de la Rédemption» (La Mère du Sauveur et notre vie intérieure (Éditions saint Rémi, Cadillac 2004, pp. 49-50). Il affirme également que «Marie a eu dès le premier instant de sa conception l’usage du libre arbitre par science infuse». Il explique qu’il ne serait pas convenable que la Reine des Saints soit privée d’un privilège accordé à Saint Jean Baptiste, dont la joie dans le sein de sa mère lors de la Visitation présuppose l’usage de la raison et de la volonté. Ainsi, Marie a certainement «reçu dès le premier instant la grâce, les vertus infuses et les dons à un degré supérieur à la grâce finale de tous les saints» (Ibid., pp. 77-79).

Le Pape Pie IX, dans sa Constitution Apostolique Ineffabilis Deus, tend à confirmer cette doctrine: «[Le Père] destina … avant tous les siècles, à son Fils unique, la Mère de laquelle, s’étant incarné, il naîtrait, … il l’aima pardessus toutes les créatures, d’un tel amour de prédilection, qu’il mit en elle, d’une manière singulière, toutes ses plus grandes complaisances. C’est pourquoi, puisant dans les trésors de sa divinité, il la combla, bien plus que tous les esprits angéliques, bien plus que tous les saints, de l’abondance de toutes les grâces célestes, … afin qu’elle fût… dans une telle plénitude d’innocence et de sainteté qu’on ne peut, audessous de Dieu, en concevoir une plus grande».

Quel contraste saisissant entre la sagesse des saints mariaux et le minimalisme actuel ! Insister sur l’ignorance de Marie est un trait caractéristique du modernisme, alors que les saints enseignent qu’elle possédait une compréhension sublime des mystères divins. Toute la sagesse de tous les saints et de tous les anges réunis ne pourrait être comparée à la sagesse divinement infusée que Notre Dame a reçue lors de sa Conception.  Cette doctrine s’accorde avec le rôle central de la Vierge Marie dans l’histoire du salut, par lequel elle a sciemment et volontairement participé au sacrifice rédempteur du Christ, comme Nouvelle Ève unie au Nouvel Adam pour sauver l’humanité, Lui par sa Passion et elle par sa Compassion.  En revanche, l’obscurcissement actuel de la compréhension de Marie conduit à une dépréciation de son essence et de son action selon le dessein de Dieu. Si elle était si ignorante, comment aurait-elle pu participer sciemment et volontairement au sacrifice rédempteur du Christ ?  Comment pourrait-elle être Corédemptrice ?

Saint Bonaventure écrit : «Il n’y a pas de doute, comme le remarque saint Jérôme, que tout ce qui est dignement dit de Notre Sainte Mère rejaillit tout entier à la louange et à la gloire de Dieu» (Miroir de la Bienheureuse Vierge Marie, Prologue). De même, il n’y a pas de doute que tout ce qui est indignement dit de Marie ternit l’éclat de la gloire de Dieu. L’insistance sur une prétendue ignorance de Marie est un signe que l’agnosticisme ambiant a infiltré beaucoup d’âmes catholiques. Comme l’on peut s’y attendre, cela s’accompagne d’une tendance à absolutiser l’attribut de l’incompréhensibilité de Dieu qui, au lieu d’inspirer l’émerveillement, diminue la grandeur de Dieu dans les esprits qui se laissent prendre à cette fausseté.  Invoquons notre “Illuminatrice céleste” (Saint Bonaventure, Hymne en l’honneur de Bienheureuse Vierge Marie sur le modèle du Te Deum) pour qu’elle dissipe ces ténèbres et nous enveloppe de sa lumière céleste.