Il y a trente ans, l’historien français François Furet publiait un ouvrage célèbre qui se présentait comme un bilan du communisme au XXe siècle, au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique (Le Passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Ed. Robert Laffond / Calmann-Lévy, Paris 1995). L’originalité de l’ouvrage résidait dans le fait qu’il s’agissait d’une histoire du communisme, non pas en tant que système de parti ou d’État, mais en tant que force d’attraction d’une idée qui s’est révélée être une illusion, et donc une utopie.
Le parcours de cette utopie, écrivait Furet, « est plus mystérieux que l’histoire réelle du communisme ». Sa diffusion dans le monde a en effet été beaucoup plus large que celle du pouvoir communiste. Mais la disparition du soi-disant socialisme réel a entraîné, pour la promesse historique, la perte de sa crédibilité et donc sa fin, car le communisme a cessé d’apparaître comme l’avenir radieux de l’humanité. D’où le titre du livre de Furet : Le Passé d’une illusion.
Mais pouvons-nous vraiment dire que le passé de l’illusion relève bel et bien du passé ? Si le communisme ne dispose plus, comme au XXe siècle, d’un centre unitaire comme l’était l’URSS, il survit en tant que système de pouvoir, sous différentes déclinaisons,il est vrai, en Chine, en Russie, en Corée du Nord et à Cuba. Mais ce qui survit avant tout, c’est l’idée communiste, dans un espace géopolitique bien plus vaste que celui que dessinent les régimes qui l’incarnent. Même dans des sociétés qui ne se reconnaissent pas dans les systèmes politiques communistes, persiste une atmosphère idéologique qui renvoie, plutôt qu’à l’illusion, à ce que l’on pourrait appeler l’erreur fondamentale du communisme. Le terme « illusion » désigne en effet un rêve trompeur, mais parfois noble, destiné à se briser contre la réalité. L’erreur, en revanche, se présente comme la persistance d’une idée fausse même lorsque la réalité la contredit. L’illusion est animée par l’espérance d’une société idéale dans l’avenir ; l’erreur est motivée par une révolte contre la réalité du présent.
La société communiste, telle que la décrivent Marx et Engels dans le Manifeste du Parti communiste (1848), est une société égalitaire et sans classes. Cette société « éliminera la division des hommes en classes, riches et pauvres, dominants et dominés », explique Nikolaï Boukharine dans L’ABC du communisme (1919). Cette conception matérialiste et égalitaire est évidemment une utopie. Cependant, l’erreur communiste ne réside pas tant dans sa proposition d’un modèle positif de société que dans la négation obstinée de toute forme d’inégalité dans toutes les relations sociales : gouvernants et gouvernés, parents et enfants, hommes et femmes, etc. Aujourd’hui, cet égalitarisme se tisse avec d’autres narratifs : écologiques, féministes, pacifistes, anticolonialistes, anti-occidentaux, « wokistes ». Le communisme a cessé d’être une téléologie de l’histoire pour devenir la voix d’une protestation radicale contre tout ordre, toute autorité et toute différence, naturelle et sociale.
Igor Chafarevich a montré comment les origines du communisme remontent aux hérésies médiévales et protestantes, telles que les Cathares, les Frères du libre esprit, les Anabaptistes, les sectes de la Révolution anglaise (Le phénomène socialiste, Paris, Seuil, 1977). Le marxisme a transféré les revendications égalitaires de ces mouvements vers l’horizon politique ; il s’est présenté comme une « religion séculière », formule qui, selon des auteurs tels qu’Eric Voegelin et Augusto Del Noce, exprime comment la tension eschatologique chrétienne est rendue immanente. Aujourd’hui, cependant, nous assistons à la transposition de ces erreurs de la sphère politique à la sphère ecclésiastique, sous la forme d’un « synodalisme » égalitaire qu’en retournant l’expression « religion séculière », nous pourrions définir comme un « sécularisme religieux ». Ce n’est plus la tension religieuse qui est absorbée par la politique, mais l’égalitarisme politique qui est absorbé par la nouvelle religion progressiste.
L’idéologie synodale n’a bien sûr rien à voir avec les anciens et vénérables synodes de l’Église, ni avec une forme légitime de collaboration entre le pape et les cardinaux et évêques, à travers des organes consultatifs tels que le consistoire et les synodes. Le processus synodal inauguré par les évêques allemands en 2019 (Synodaler Weg) et théorisé par la théologie ultra-progressiste doit plutôt être compris comme un instrument de démocratisation de l’Église, visant à transformer sa constitution monarchique et hiérarchique en une structure égalitaire dans laquelle le pape et les hiérarchies ecclésiastiques sont dépouillés de leur pouvoir, qui est transféré aux communautés locales. Le nouveau paradigme repose sur l’idée de l’ Église comme communauté volontaire de croyants (believer’s church), définie sur la base d’un pacte entre égaux. Selon ce modèle, l’égalité originelle des membres précède l’institution, et la légitimité naît de la volonté du corps social lui-même. Le communisme applique cette logique volontariste à l’ordre politique et économique ; le synodalisme l’applique à l’ordre ecclésial et réinterprète l’Église comme une communauté d’égaux liés par un pacte plutôt que comme une institution hiérarchique d’origine divine. La conception synodale ne comprend pas l’autorité ecclésiale comme un pouvoir qui descend du Christ à travers une chaîne ininterrompue de succession hiérarchique, mais comme un mandat qui émerge du consensus de la communauté des fidèles, réunis en assemblée permanente et délibérative.
Avant d’être formulée par les sectes protestantes, pareille conception était déjà implicite dans les thèses de Marsile de Padoue condamnées par Jean XXII dans la bulle Licet iuxta doctrinam du 23 octobre 1327. Selon les thèses de Marsile et de Jean de Jandun, l’autorité dans l’Église ne réside pas dans le pape, mais dans la communauté des fidèles (universitas fidelium), sans qu’existe de supériorité du clergé sur les les laïcs, puisque tous les fidèles sont fondamentalement égaux. Contre ces « fils de Bélial », l’Église a déclaré qu’il est « hérétique, erroné et contraire à l’Écriture Sainte » d’affirmer que « tous les fidèles sont égaux en pouvoir et en autorité spirituelle » et qu’« il n’y a aucune différence entre les prêtres et les laïcs, si ce n’est selon une fonction humaine » (J.V. Lograsso, Ecclesiae et Status fontes selecti, Rome, Gregoriana, 1952, p. 228-234).
La Conférence épiscopale allemande s’est réunie de sa propre autorité pour se mettre à la tête d’un « chemin synodal » qui a pour objectif d’étendre à l’Église universelle les décisions « contraignantes » de son « synode permanent », parmi lesquelles la mise sur un pied d’égalité du clergé et des laïcs, l’ordination ministérielle des femmes, l’inclusion, dans l’Eglise, des homosexuels qui ont accès à tous les sacrements, y compris le mariage (Julio Loredo et José Antonio Ureta, Le Processus synodal : une boîte de Pandore ?, avec une préface de S. É. le cardinal Raymond Leo Burke, Société française pour la Défense de la Tradition, Famille et Propriété, 2023). Les erreurs de l’égalitarisme communiste continuent donc à se répandre dans le monde.
Le Saint-Siège est intervenu à plusieurs reprises pour mettre en garde les évêques allemands, depuis que Mgr Filippo Iannone, nommé en 2025 par Léon XIV à la tête du dicastère pour les évêques, a écrit à leur ancien président, le cardinal Reinhard Marx, pour l’avertir que ces questions controversées « ne concernent pas l’Église en Allemagne, mais l’Église universelle et, à quelques exceptions près, ne peuvent faire l’objet de délibérations ou de décisions d’une Église particulière».
Les évêques allemands ont toutefois ignoré à plusieurs reprises les rappels de Rome. Leur objectif, comme le souligne le vaticaniste Nico Spuntoni dans « Il Giornale » du 17 janvier, semble être de « déclencher une contamination allemande dans le reste de l’Église ». Le néo-communisme synodal trouvera-t-il une nouvelle expression plus radicale lors de l’assemblée finale du Synodaler Weg, qui se tiendra à Stuttgart du 29 au 31 janvier ? Ou bien le processus révolutionnaire des évêques allemands connaîtra-t-il un recul stratégique ? Dans tous les cas, le pape Léon XIV sera confronté à l’une des premières questions décisives de son pontificat.