Motus in fine velocior

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Le 11 février 2014, un an jour pour jour après l’annonce par Benoît XVI de sa décision de renoncer au pontificat, je publiais, sous le titre Motus in fine velocior (http://www.correspondanceeuropeenne.eu/2014/02/13/2013-2014-motus-in-fine-velocior/), un article qui indiquait le début d’une vertigineuse accélération du temps depuis la renonciation de Benoît et l’élection du pape François le 13 mars 2013.

Benoît XVI a régné du 19 avril 2005 au 28 février 2013, soit sept ans et dix mois. Entre l’élection du pape François et la vigile de Noël 2021 se sont écoulés huit ans et neuf mois de pontificat. L’après-pontificat de Benoît XVI est donc plus long que son pontificat : un paradoxe qui rend d’autant plus inexplicable sa renonciation, si l’unique ou principale raison en était bien le poids de l’âge qui s’aggravait. Si Benoît XVI n’avait pas abdiqué, il serait peut-être mort plus tôt, à cause de l’épuisement naturel tant physique que moral qu’implique le gouvernement de l’Eglise ; mais il aurait été obligé d’affronter ce qu’il considérait comme le problème le plus grave de l’Eglise contemporaine : la perte de la foi.

Le 11 octobre, 2011, Benoît XVI proclama une Année de la foi (https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/motu_proprio/documents/hf_ben-xvi_motu-proprio_20111011_porta-fidei.html) pour « redécouvrir les contenus de la foi professée, célébrée, vécue et priée » (n. 9) dans une époque de « profonde crise de la foi » (n. 2). Pourtant, il renonça à sa charge avant la fin de l’Année de la foi que son successeur clôtura, le 24 novembre 2013, dans un contexte tout à fait changé. Le 24 avril 2005, Benoît XVI avait inauguré son ministère pétrinien en demandant que l’on priât pour lui afin qu’il ne s’enfuît pas devant les loups. Cette métaphore surprenante est malheureusement devenue réalité. Si la « fuite devant les loups » a peut-être prolongé la vie du pape Ratzinger, elle l’a aussi, par une mystérieuse nemesis de la Providence divine, contraint à assister aux conséquences désastreuses que sa décision a entraînées pour la foi de l’Eglise, déformée sous ses yeux, pendant plus de huit ans, par le pape François.

En proclamant l’Année de la foi, Benoît XVI avait affirmé que « sans la liturgie et les sacrements, la profession de foi n’aurait pas d’efficacité, parce qu’elle manquerait de la grâce qui soutient le témoignage des chrétiens » (Porta Fidei, n. 11). L’acte le meilleur et le plus important de son pontificat fut le motu proprio Summorum Pontificum du 7 juillet 2007, par lequel il donnait un libre droit de cité à l’antique rite romain qu’il proclamait inabrogeable. Aujourd’hui, le pape François semble vouloir conclure son pontificat en démembrant, pièce par pièce, le document de Benoît XVI. Après le motu proprio Traditionis Custodes du 16 juillet 2021, la démolition semble destinée à s’opérer de manière scientifique, selon les modalités exposées dans les Responsa ad dubia (https://press.vatican.va/content/salastampa/it/bollettino/ pubblico/2021/12/18/0860/01814.html) publiés le 18 décembre par la Congrégation pour le Culte divin. Cette démonstration de force cache une faiblesse fondamentale (https://www.correspondanceeuropeenne.eu/traditionis-custodes-un-acte-de-faiblesse/), puisqu’aucun pape n’a le droit d’abroger ou de changer un rite qui remonte à la Tradition Apostolique, comme l’est la messe dite de saint Pie V.

De plus, comme l’a remarqué l’abbé Claude Barthe, au moment même où Traditionis Custodes entend abolir Summorum Pontificum, le document se condamne lui-même à subir un jour le même sort, comme cela s’est produit pour le nouveau principe de liberté religieuse de Vatican II qui, voulant invalider le magistère antérieur à Pie XII, s’est relativisé lui-même (https://www.lesalonbeige.fr/resister-a-une-loi-liturgique-injuste/).

Les juristes les plus attentifs ont noté en outre que la nécessité de la synodalité proclamée par le pape François est contredite par la centralisation du pouvoir décisionnel définie dans les Responsa. Leur dispositif rend caduc, sans une approbation pontificale spécifique, un des points cardinaux du droit canonique, le canon 87-§1, aux termes duquel : « chaque fois qu’il le jugera profitable à leur bien spirituel, l’Évêque diocésain a le pouvoir de dispenser les fidèles des lois disciplinaires tant universelles que particulières portées par l’autorité suprême de l’Église pour son territoire ou ses sujets ».

Le motu proprio Traditionis custodes comme les Responsa ad dubia sont donc des actes intrinsèquement illégaux, accomplis alors que le Tribunal Suprême de la Signature Apostolique, gardien du droit de l’Eglise, assiste sans broncher, à un massacre des règles qui semble devenu l’unique règle de ce pontificat. Le cas Becciu, sans préjudice de la culpabilité ou de l’innocence de l’accusé, est un de ceux-là : « S’il a réellement commis les faits qui lui sont reprochés – écrit Ernesto Galli della Loggia dans le Corriere della Sera du 3 octobre 2021, – comment s’explique la flagrante violation des règles qui a caractérisé toute l’instruction ? Les faits sont les faits, – et il est difficile d’échapper aux questions cruciales qu’ils posent : comment les concilier non seulement avec l’image d’un François libéral mais, plus généralement, avec l’exercice de la justice qui devrait être au moins un des premiers soucis d’un Pontife, sinon du Vatican en tant qu’état ? »

S’il n’est pas cohérent avec le principe de la synodalité, le motu proprio Traditionis Custodes est par contre en parfait accord avec la constitution apostolique Missale Romanum par laquelle, le 3 avril 1969, Paul VI proclamait le nouvel Ordo Missae. Les historiens de demain jugeront probablement le pontificat de Paul VI plus désastreux que celui de François, parce que le pape Montini fut l’artisan d’une politique ecclésiastique qui a malheureusement réussi, alors que les opérations idéologiques tentées par le pape François sont jusqu’ici un échec ou promises à l’échec, dans la mesure où il n’a pas la vision stratégique de ses prédécesseurs. La révolution liturgique de Paul VI est la véritable bombe qui a explosé dans l’Eglise après le Concile Vatican II ; et les traditionnalistes tomberaient dans la même erreur que François en personnalisant leur bataille sans remonter aux racines d’un conflit non de personnes mais de principes. L’ennemi de Paul VI, en réalité, c’était la Messe et non pas les traditionnalistes, alors que l’ennemi de François n’est pas la Messe, mais les traditionnalistes auxquels il voudrait imposer l’« irréversibilité » des réformes de Vatican II par un acte aussi profondément diviseur qu’il est inutile et injuste.

Il en résultera probablement, plutôt que l’isolement des traditionnalistes, un renforcement de leur résistance, avec le soutien des évêques conservateurs qui, sans partager l’attachement à la liturgie traditionnelle, sont choqués de l’offense infligée par François à Benoît XVI de son vivant. Aucun moment ne serait plus propice que celui-ci à une réaction du monde traditionnel, si une partie de celui-ci n’avait détourné son attention des problèmes religieux pour s’attacher aux problèmes politiques et sanitaires, remplaçant la défense des sacrements par la polémique contre les vaccins. On discute pour savoir si les vaccins protègent contre le virus ou détériorent l’organisme, mais si les vaccins ne marchent pas et si la Covid progresse, pourquoi ne pas voir, dans cette situation de crise, la main de Dieu que nul ne peut arrêter lorsqu’il a décidé que les événements doivent suivre leur cours ? Motus in fine velocior… Le temps qui avance plus vite n’est pas seulement celui de l’Eglise mais aussi celui d’une crise psychologique et spirituelle de l’homme contemporain, incapable de percevoir les signes de la Divine Providence qui règle tout avec sagesse dans l’univers et réalise ses plans inexorablement.

Les ténèbres qui enveloppent la terre en ce saint Noël de 2021 ressemblent à celles qui l’enveloppaient il y a 2021 ans, quand le Rédempteur apparut dans la nuit de Bethléem. Les Romains voulaient soumettre le monde, les Hébreux rêvaient d’un Messie qui les délivrât de l’oppression romaine. Les anges apparus au-dessus de la Grotte invitaient, et invitent encore aujourd’hui, à lever les yeux de la confusion de la terre pour regarder l’ordre divin du Ciel : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté » (Lc 2,14). C’est aussi notre souhait en cette année qui s’ouvre…

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